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par Francis Pian le 10 mai 2021

La bibliothèque Communale 8e fournée

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Vous retrouverez ici des présentations de livres consacrés à La Commune, 150e anniversaire oblige.

C’était pendant l’horreur…




La Semaine sanglante de mai 1871, un des plus impressionnants massacres en France dû à une guerre civile voulue, imposée par le gouvernement de Versailles, expression d’une bourgeoisie qui voulait écraser la « vile multitude ». Des milliers de morts fusillés au coin des rues de Paris, ensevelis à la hâte comme pour mieux les oublier, des inconnus qui voulaient simplement un monde meilleur. Cette terre de Paris contient encore aujourd’hui des corps, ces symboles. Au bois de Boulogne, dans les carrières, les catacombes. Paris a souffert dans sa chair et finalement il est justice de laisser en paix ces parisiennes et parisiens sous les lieux de leurs combats, mais de ne pas les oublier.
La Semaine sanglante devient un mythe immédiat. Les légendes fusent, le nombre des morts soit est ridiculement faible, à peine plus de 6 000 pour Maxime Du Camp, soit près de 70 000 pour d’autres. Le point d’équilibre ne révèlera jamais la souffrance des combattants parisiens. Michèle Audin, sans être historienne, se passionne depuis de nombreuses années sur cette période. Elle s’attache dans son récent ouvrage, La semaine sanglante, à clarifier quelques légendes et à apporter son expertise et sa ténacité pour approcher autant que faire se peut le nombre des morts. Sinistre comptage mais qui permet de rappeler une toute aussi sinistre réalité.

Un courage désespéré

Le 21 mai 1871, milieu d’après-midi, les troupes versaillaises rentrent dans Paris par la porte du Point de jour près de celle de Saint-Cloud. 100 000 soldats envahissent la Capitale par le Sud, l’Ouest et même par la zone dite neutre occupée par les Prussiens. Les barricades dressées avec plus ou moins de technicité résisteront mal aux assauts. Certaines sont défendues par des femmes. Michèle Audin, en l’espèce à bon escient, conteste cette affirmation selon laquelle la présence féminine ne fut qu’anecdotique. Elle décrit les barricades de Montmartre, du Luxembourg, de la rue Royale, de la place du Château d’eau. Oui, les femmes ont tenu des barricades. Elle fait appel à des témoins journalistes anglais par exemple, plutôt neutres. Ecoutons le journaliste Ernest Vizetelly, « Quoique l’on puisse dire contre les communards, la grande majorité d’entre eux a combattu avec un courage désespéré ».
Une autre légende veut que les membres de la Commune se soient cachés, laissant le peuple se faire tuer. Michèle Audin reprend leurs noms et souligne les lieux, les barricades sur lesquelles ils se sont battus jusqu’au bout.
Face aux 200 à 300 tués par les fédérés dans cette semaine d’angoisse dantesque, tous les auteurs soulignent que les massacres se déroulent pendant plusieurs jours dans les quartiers même après leur conquête par les versaillais. Non, les tueries ne répondent pas au feu des fédérés, elles se poursuivent bien après. Une sinistre épuration.

Une sinistre épuration
Un point reste à souligner car il est trop souvent occulté, celui des viols. Les hommes sont battus, sauvagement, tués, les corps abandonnés. Les femmes subissent le même sort mais de surcroît, elles vivent la sauvagerie, la bestialité du viol. Certains auteurs rapportent des faits et la description toute en pudeur en est presque plus terrible. Paul Martine témoigne : « Mais les plus grands massacres de femmes eurent lieu au Luxembourg, à la caserne Lobau, à la Bastille, au jardin des plantes. »
Et puis, il faut bien aborder la question, la bataille des chiffres. Le lecteur en sort quelque peu étourdi. Partout dans Paris, des cadavres, des fosses communes, des murs lacérés par les balles. Le sang coule-t-il dans la Seine sous le soleil couchant ? Michèle Audin démonte et démontre en s’appuyant sur les recueils des cimetières parisiens et de proche banlieue (Issy, Ivry, sur la route de Versailles), ceux de la voirie publique, les témoignages de la presse, le travail de Camille Pelletan. Doit-on s’arrêter au 28 mai dans l’après-midi ? Ce serait oublier les morts des fossés de Vincennes, ceux de Satory tirés comme des lapins. Rien qu’en recalculant les décomptes, Michèle Audin double les chiffres officiels. On est bien loin des 6 000 morts de Du Camp. La mort affleure pendant longtemps dans les quartiers. En 1882, lors d’une des premières commémorations de la Commune, des squelettes à fleur de terre émergent dans certains secteurs du Père-Lachaise. De nombreux squares servent de fosses communes afin de cacher les corps et lutter contre les risques sanitaires, celui de la tour Saint-Jacques est un des plus connus. Longtemps encore, des ossements apparaissent lors de travaux de terrassement, rue Lamarck, rue de Villiers, rue de Châteaudun, parc Montsouris et en 1920, rue de Crimée. Tous ceux-là ne sont pas répertoriés dans les décomptes officiels. Rien que pour eux, ce petit ouvrage de Michèle Audin prend son sens et sa place dans la mémoire de la Commune de Paris.

La Semaine sanglante : Mai 1871. Légendes et comptes, Michèle Audin. Ed. Libertalia, 2021

La force du témoignage




Les lettres d’Edouard Manet, les souvenirs de Maxime Vuillaume, les commentaires d’Edmond de Goncourt et tant d’autres textes rassemblés dans cet ouvrage par Eléonore Reverzy ont la force du témoignage, le poids du vécu, l’intensité des sentiments. En ce sens, ils apportent un supplément d’âme à toute étude réalisée de nos jours. Ils ont de surcroît la sincérité de l’instant. En effet aucun d’entre eux, sauf vers la fin de la Semaine sanglante, ne sont écrits en appréhendant la sinistre issue.
« La posture de véridicité du témoin est en effet déterminée par sa position dans l’espace : il est dans l’évènement, à sa hauteur ; il côtoie les autres, il va au-devant d’eux ; les interroge, leur parle ». Ainsi la rencontre entre Charles Delescluze et Malvina Blanchecotte à l’Hôtel de ville de Paris dans une atmosphère intense mérite la relecture. La démocratisation relative de l’instruction permet à de nombreux acteurs sans notoriété particulière, spectateurs des évènements d’assurer « la transmission d’une expérience vécue, que l’on tente de faire partager affectivement à un destinataire », souvent avec une réelle qualité littéraire.

« Nous mangeons de l’inconnu »

L’anthologie proposée par Eléonore Reverzy débute avec la chute des aigles, le 4 septembre 1870 et s’achève dans le sang et la douleur à Satory. Douze sections regroupent les textes par thèmes, les combats, la vie quotidienne, la vie des clubs, la vie politique… L’intérêt de l’ouvrage réside aussi dans la présentation des évènements sur les années 1870-1871. Pour beaucoup, la Commune débute le 18 mars 1871. Or, dans les débats, les intervenants rappellent que les habitants se sont opposés au gouvernement par refus de l’armistice davantage imposé par Bismarck que négocié. Que s’est-il passé ? En 1870, chacun se prépare au siège de Paris dans l’insouciance, la population dispose de canons qu’elle a achetés. Pourtant l’attentisme des chefs militaires exaspère et les offensives de Champigny et Buzenval sont des échecs sanglants. Au quotidien, les témoins rapportent les rumeurs et fausses nouvelles, mais aussi bientôt le froid, la faim, les queues dues au rationnement, l’espoir dans les ballons. Personne ne peut admettre qu’après tant de sacrifices, le gouvernement demande de livrer les canons et de rentrer chez soi. La mort du petit garçon de Victorine Brocher, un grand moment d’émotion. La faim dans les quartiers populaires mais pas seulement, lisons Victor Hugo : « Ce n’est plus du cheval que nous mangeons. C’est peut-être du chien. C’est peut-être du rat. Je commence à avoir des maux d’estomac. Nous mangeons de l’inconnu. » Le 8 novembre 1870, un certain Boutrois écrit : « Depuis quelques jours, la foule s’arrête devant les boucheries de chat, de chien, de rat. Les bêtes à vendre sont accrochées à la devanture et enguirlandées de feuillage. »
Les élections opposent Paris et quelques villes révolutionnaires à la province conservatrice dans les mains des monarchistes. La vie politique parisienne s’exprime dans les clubs, les témoins pressentent la « pré-Commune » dès octobre 1870. L’aspiration à une autre existence doublée de la rage de l’humiliation, les Prussiens défilent sur les Champs-Elysées, après tant de souffrances et en plus « ils sont à nous ces canons, c’est nous qui les avons payés de nos souscriptions ». Alors, Verlaine, Catulle Mendès, des poètes soulignent la fête dans Paris fin mars, tout comme Manet et Berthe Morisot. Revivons l’installation de la Commune avec Lissagaray, Rossel, Lefrançais. Les lettres et journaux intimes de la bourgeoisie traduisent la peur, le dégoût à l’égard du peuple, il y a comme un ton d’actualité dans ces derniers textes, le même mépris de classe particulièrement net chez Edmond de Goncourt.

Au cœur de l’évènement

Le temps s’emballe. Alix Payen soigne les blessés du fort d’Issy, Catulle Mendès témoigne de la démolition de la maison de Thiers, Courbet reçoit des menaces de mort. Les pages consacrées à la Semaine sanglante sont parmi les plus poignantes, l’élimination de la « vile multitude » sous les applaudissements abjects des tenants de la bourgeoisie. Un dernier mot de Jean Richepin : « Spectacle horrible, inoubliable ! Les rues où je passais étaient jalonnées de cadavres de fédérés que l’on avait laissés sur place après avoir seulement pris la précaution de les déchausser, les troupes régulières ne relevant que leurs morts, ne soignant que leurs blessés ! Enfin, l’on n’eut plus personne à tuer ! »

Témoigner pour Paris. Récits du Siège et de la Commune (1870-1871), Eléonore Reverzy. Ed. Kimé, 2020






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PAR : Francis Pian
Groupe La Commune de Paris
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