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par Francis Pian le 13 juin 2022

Des idées et des luttes : Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions

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Quelle vie que cette vie !





Emma Goldman, « la femme la plus dangereuse des États-Unis » selon le FBI, méritait une réédition intégrale de ses mémoires, Living my life, Vivre ma vie, dans une version reliée, en 2018. Devant le succès rencontré, les éditions de L’Echappée ont choisi une version de poche, toujours en intégrale en 2022, grâce au travail de traduction de Laure Batier et de Jacqueline Reuss.
Un personnage, cette Emma Goldman, un peu oubliée aujourd’hui et pourtant une militante à la réputation internationale.
Ses Mémoires savent allier intimité, vie politique, toujours au cœur des luttes aux États-Unis et gagnée par la lucidité dans sa chère Russie. Certes, il s’agit d’un texte dense et riche. Vous les retrouverez ces acteurs des luttes sociales. Comme elle l’écrit : « Ma vie n’aurait pas été celle que j’ai menée sans tous ceux qui y sont entrés, qui y sont restés - les uns longtemps, les autres un court moment – et qui ensuite ont passé leur chemin. Leur amour autant que leur haine ont contribué à ce qu’elle vaille d’être vécue ». Dans un rythme soutenu, les pages se déroulent relatant les évènements, les espoirs, les souffrances sans jamais renoncer. Vous regretterez qu’elle achève son récit en France à Saint Tropez en 1931 : « Je retournais en France […] pour écrire ma vie. Ma vie… j’avais connu des hauts et des bas, vécu le chagrin amer et la joie extatique, le sombre désespoir et l’espoir fervent. J’avais bu la coupe jusqu’à la lie. J’avais vécu ma vie. Qu’il me soit donné le talent pour brosser le tableau de cette vie que j’ai vécue ! »
Née en 1869 en Lituanie, pays intégré à l’Empire russe, dans une famille juive, elle connut une enfance triste et à l’âge de 16 ans, elle émigre aux États-Unis. A New York en 1889, elle fréquente les cercles anarchistes, rencontre Alexandre Berkman dit Sasha, le compagnon de sa vie et Johann Most, un tribun, une présence à l’éloquence séduisante. C’est la tragédie de Haymarcket Square à Chicago, cette provocation policière pour mettre en cause les anarchistes et organiser un procès truqué qui mobilise Emma Goldman et la guide vers la défense des ouvriers, vers la justice sociale, vers l’anarchisme. Elle n’est pas flamboyante, Emma, elle doute, s’interroge, cherche à garder sa morale comme sa première conférence à la German Union à Rochester le lui permettra.

« Je veux la liberté »
Ce qui distingue le récit d’Emma Goldman de ceux de trop de militants, c’est qu’elle est une femme qui ressent et qui veut vivre. Elle rejette le fanatisme sectaire de certains. « Je veux la liberté, le droit pour chacun de s’exprimer, le droit pour tous de jouir des belles choses. C’était ce que l’anarchisme signifiait pour moi. » A ce titre, elle se veut et s’affirmera toute sa vie comme une femme libre dans ses relations avec les hommes. De très belles pages sur les relations amoureuses et l’égalité entre les sexes. Ce sont des femmes et des hommes qui portent le combat en Europe, aux États-Unis, c’est l’internationalisme.
Et puis, l’affaire Frick va changer la vie du couple Goldman/Berkman. Face à la violence de Frick, patron de Canergie, dans ses relations avec ses ouvriers, à son refus de toute discussion, à la répression menée, Berkman décide de provoquer un attentat contre ce triste sire. Il est arrêté et condamné à 22 ans de prison. Des pages très intéressantes sur ces actions directes à mettre en lien avec l’équivalent en France à la même période. Désespérée Emma Goldman ? Très triste indéniablement mais le combat continue pour faire libérer Sasha et plus globalement pour la justice sociale.
Son premier grand discours, elle le prononce en 1898. Première arrestation. Et les rencontres se suivent dont Voltairine de Cleyre, anarchiste et féministe convaincue. Les pages consacrées aux prisons américaines, à l’arbitraire de la justice, à l’irrégularité des procédures constituent des témoignages passionnants. En 1906, elle fonde sa grande revue Mother Earth en observant un paysage hivernal gagné par le printemps. « Mother Earth, pensai-je, voilà le nom de notre bébé ! La nourricière de l’homme, cet homme libéré et accédant sans encombre à la terre libre. »
Elle part en Grande-Bretagne, autres rencontres : « Tout son être, cependant, brillait d’une lumière intérieure. On tombait rapidement sous le charme de sa personnalité radieuse, d’une force irrésistible et d’une simplicité émouvante. » Louise Michel, évidemment. « La joie bienfaisante que lui inspiraient les fruits de son travail exprimait la foi intense qu’il avait dans les masses populaires, dans leur capacité à créer et à façonner la vie », Pierre Kropotkine. Ces pages me font songer à celles des Mémoires de Louise Michel. De nombreux points communs, le style, la passion, la volonté de convaincre et de se consacrer aux autres. Tout comme sa volonté de rester indépendante, elle travaille comme couturière, sage-femme, infirmière. Vous découvrirez aussi sa passion pour Paris et la découverte des milieux anarchistes français. Aux États-Unis, la violence de la police, la collusion avec la pseudo-justice, les milices de droite extrême, la presse hystérique, tout contribue à museler le mouvement ouvrier.

Une lueur d’espoir à l’est
Elle se consacre aussi à la lutte pour la contraception ce qui la conduira en prison. La Première guerre mondiale constitue un choc mais comme elle l’écrit : « En dépit des lourds nuages noirs qui obscurcissaient l’horizon politique aux Etats-Unis et des présages chaque jour plus alarmants les masses restaient dans l’ensemble apathiques. Puis subitement, jaillit une lueur d’espoir à l’est. Elle venait de Russie, cette terre sous la botte du tsarisme depuis des siècles. Le jour si longtemps désiré était enfin arrivé : celui de la Révolution ! » Enthousiasme chez tous ces militants arrêtés, humiliés, c’est un point essentiel à relever pour nous qui connaissons la suite de l’Histoire. Mais l’intelligence d’Emma consiste à nous faire vivre l’évènement et en ressentir les sentiments du moment pour mieux mesurer le déchirement ultérieur. Faut-il rester pour combattre la conscription aux États-Unis sous les coups de la police ou partir construire un avenir radieux ? L’Amérique choisit pour eux, ils sont expulsés après vérification qu’ils ne possèdent rien. Oui, ils sont probolcheviks, ils ne s’en cachent pas au moment de leur départ le 21 décembre 1919. 28 jours de voyage, à l’arrivée, une curieuse ambiance, des inégalités, des privilèges accordés aux membres du Parti. Des doutes à l’égard de Makhno, la difficulté de voir la réalité. Gorki est flou, Radek qualifie les anarchistes de petits-bourgeois, un verbiage d’apparatchiks qui montre le mépris à l’égard du peuple et l’indigence de la pensée, la militarisation du travail. La dictature du prolétariat est bien la dictature, tout court. La rencontre avec Kropotkine affaibli, isolé mais lucide contribue à éclairer Emma. Les anarchistes comme Voline sont emprisonnés. Tout est en place, on élimine les Russes blancs, puis les mencheviks, puis les socialistes révolutionnaires qualifiés de droite puis les anarchistes et puis on connaît la suite. Pourtant les délégations étrangères restent étrangement naïves même Bertrand Russell n’y croit pas. Je renvoie au livre de May Picqueray qui sera une des rares personnes à mesurer l’écart entre les affirmations et la réalité (Chronique Des idées et des luttes 16 mai 2021). Sans oublier André Gide. Tous ceux qui dénonceront les déviances du système, les atteintes à la liberté, seront lapidés par les partis et mouvements progressistes en Occident. Il ne fallait pas désespérer les illusionnés.

« Nous étions abasourdis »
Les voyages en Ukraine révèlent la famine, les arrestations, les déportations, les rencontres avec les clandestins ouvrent les yeux de Goldman et Berkman. La mort de Kropotkine et les arrestations des anarchistes lâchent les vannes, Lénine n’a plus besoin des anarchistes. Les pages consacrées au massacre de Cronstadt, berceau de la Révolution montrent la trahison de celle-ci par les bolcheviks Zinoviev, Trotsky, Lénine. Le 18 mars 1921, cinquante ans après celui de la Commune de Paris ! Pour Goldman et Berkman, C’en est trop ! « Nous étions abasourdis ». Les difficultés provoquées par la rouerie de la Tcheka font craindre pour leur vie. Ils parviendront à regagner l’Occident. Mais le pire est peut-être cette indifférence, voire la colère, des « progressistes » à l’Ouest qui ne voulaient pas entendre, ni comprendre ce qui se passait à l’Est. Emma Goldman a du mal à retrouver sa place, elle se mobilise encore pour des combats comme celui en faveur de Sacco et Vanzetti, s’arrête à Toronto où elle décèdera le 14 mai 1940.

Les enseignements de Vivre ma vie sont nombreux : la force et l’énergie de l’engagement, le respect de la parole donnée, la permanence dans l’action, la lucidité dans l’analyse politique et puis une parole féministe forte et libre.

Un beau texte.

Francis Pian

Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des révolutions, Emma Goldman. Ed. L’Échappée, 2022
PAR : Francis Pian
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