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Littérature
par Francis Pian le 28 juin 2021

Des idées et des luttes. « L’usine a donné le rythme »

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Un livre dédié à sa femme, « aux prolétaires de tous les pays aux illettrés et aux sans dents avec lesquels j’ai tant appris ri souffert et travaillé » et à sa mère.



Lorsque j’ai appris le décès à l’âge de 42 ans de Joseph Ponthus, victime d’un cancer, j’ai voulu connaître cet écrivain qui, comme quelques autres, sera l’auteur d’un seul livre, A la ligne.

D’autant plus qu’il m’avait été signalé comme fréquentant les réseaux anarchistes de la FA dans l’Est de la France où il est né. Pour une fois dans cette chronique, Des idées et des Luttes, ce n’est pas un essai que je vais présenter mais le texte vaut toutes les analyses sociologiques sur les conditions de travail. Du vécu qui donne à réfléchir !
Dès la première ligne, le texte obsède le lecteur. On ne peut écrire « dès la première phrase » car il n’y en a qu’une ou aucune. Le roman - mais est-ce un roman ? - n’a pas de ponctuation, une suite de mots, tel un poème en vers libres. Pourquoi ? Joseph Ponthus s’en explique : « L’usine a donné le rythme : sur une ligne de production, tout s’enchaîne très vite. Il n’y a pas le temps de mettre de jolies subordonnées. Les gestes sont machinaux et les pensées vont à la ligne. » Une réflexion que ceux de ma famille qui ont travaillé sur les chaînes de Renault m’ont souvent faite.




L’esclavage moderne
Outre cette forme originale, le texte allie description, ressentis de la douleur physique, psychique et références culturelles dont le lecteur sent qu’elle sauve l’auteur dans les moments difficiles et il y en a de nombreux dans ce livre.
« En entrant à l’usine
Bien sûr j’imaginais
L’odeur
Le froid
Le transport de charges lourdes
La pénibilité
Les conditions de travail
La chaîne
L’esclavage moderne
[…]
L’usine c’est pour les sous
Un boulot alimentaire
Comme on dit
»

Certes Joseph exprime son rejet de l’usine et pourtant celle-ci fait partie de lui dans son épuisement au travail, dans une routine qui broie à devenir fou. Heureusement Claudel, Hugo et d’autres accompagnent l’auteur qui cite Apollinaire : « C’est fantastique tout ce qu’on peut supporter. » Après la lecture de ce livre, personne ne songera de la même manière qu’auparavant à ces femmes et ces hommes qui produisent pour que d’autres puissent consommer. « Quelle part de machine intégrons-nous/ inconsciemment dans l’usine » s’interroge Joseph. Le style s’adapte au rythme du travail.

Pourquoi avoir quitté son poste de travailleur social à Nanterre où il avait incité des jeunes en difficulté à écrire Nous … la cité publié aux éditions La Découverte ? Par amour pour sa femme ! cet amour et cette femme, « mon épouse amour » apparaissent furtivement dans le texte mais la lumière de cet amour fascine et sauve aussi l’auteur de l’horreur de l’usine. Le dimanche avec elle, un chien offert par elle. Les petits moments de bonheur immense.

« Des fruits de mer pour les riches »
Première usine, une conserverie de poissons, on traite des bulots, des crevettes, du poisson pané, du tofou, des « fruits de mer pour les riches » vers Noël. Toujours les mêmes gestes, l’odeur écoeurante… Ca va mal ?
« Mais on fait
Comme si
Tout allait bien
On a un boulot
Même si de merde
Même si on ne se repose pas
On gagne des sous
Et l’usine nous bouffera
Et nous bouffe déjà
Mais ça on ne le dit pas
»

Heureusement il l’écrit et son témoignage est fort sur les gars en galère, en souffrance, les malheureux alcooliques, violents qui passent à côté de la vie. Bien sûr, ils ont droit à des poses de trente minutes mais
« Le capitalisme triomphant a bien compris que pour exploiter au mieux l’ouvrier
Il faut l’accommoder
Juste un peu
»
Il se livre discrètement : « J’en pleure à l’avance d’épuisement accumulé ».
Pourquoi travailler autant ?
« C’est les sous qui manquent
Tant qu’il y aura des missions intérim
Ce n’est pas encore le point final
Il faudra y retourner
A la ligne
»
Et oui ! Joseph est obligé de passer par les boîtes d’intérim, balloté de missions en postes incertains, d’usine de poissons en abattoir. Fragiliser le salarié dans son statut réduit ses velléités de contestation, un grand classique du patronat, surtout là où le travail est rare. Joseph le souligne et enrage de ne pas pouvoir se révolter et faire grève.

Le sang de l’abattoir
L’arrivée à l’abattoir est impressionnante, le sang de l’abattoir ! Ces pages sont plus terribles encore que celles relatives à la conserverie ! Et les cauchemars de l’auteur !
« Incessants cauchemars martelés
Répétitifs
Quotidiens
»
A l’instar de l’épouse, la mère de l’auteur apparaît au détour d’une page. Comme beaucoup de mères, elle mesure la souffrance de son fils qui lui répond :
« Tout va bien
J’ai du travail
Je travaille dur
Mais ce n’est rien
Nous sommes debout
»
Certains textes donnent l’espoir.
« A l’abattoir
On y croit
Pourtant
Un jour
A la disparition du travail
Mais quand putain
Mais quand
»
Et il faut le terminer ce livre
« Il y a qu’il n’y aura jamais
De
Point final
A la ligne
»

Il n’y aura jamais d’autre livre. Merci, Joseph, d’avoir écrit A la ligne au nom de tous ceux qui y travaillent mais qui ne peuvent ou ne savent plus écrire.

Francis Pian

A la ligne, feuillets d’usine. Joseph Ponthus. Ed. La table ronde, 2019


PAR : Francis Pian
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