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par Francis Pian le 25 avril 2021

La bibliothèque Communale 6e fournée

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Vous retrouverez ici des présentations de livres consacrés à La Commune, 150e anniversaire oblige.




"Que de souvenirs..."
« Mon existence se compose de deux parties bien distinctes : elles forment un contraste complet ; la première, toute de songe et d’étude ; la seconde, toute d’évènements, comme si les aspirations de la période de calme avaient pris vie dans la période de lutte. »
En termes de luttes, d’évènements, de songes et d’études, la vie de Louise Michel, toujours une icône de la Commune en ces temps de commémoration, en est plus que nourrie. Nous connaissons tous son engagement politique, ses écrits sur l’insurrection sont célébrissimes mais pour comprendre le sens de l’engagement d’une personne dans l’action publique, il est souvent nécessaire de revenir aux sources. « Comme la graine contient l’arbre, toute vie, à son début, contient ce que sera l’être, ce qu’il deviendra malgré tout. » Claude Rétat, directrice de recherches au CNRS, nous propose le texte de ses Mémoires de 1886 tel qu’il a été négocié par Louise Michel auprès de son éditeur. Difficile dans ces années 1880 de publier un document aussi fort et engagé. Elle devra défendre son style, garder sa pudeur pour mieux préserver la mémoire de ses camarades de combat.
« Le nid de mon enfance »
Qui est Louise Michel ? Du « nid de [son] enfance », elle garde des souvenirs de douceur, de tendresse, une éducation teintée des auteurs de Lumières, au contact avec la nature et le monde paysan. Certaines pages dénoncent déjà l’injustice subie par les pauvres, d’autres s’insurgent contre les tortures envers les animaux. « Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes. » Elle gardera toute sa vie cet engagement à Paris, en Nouvelle-Calédonie. « La bête détruit pour vivre, le chasseur détruit pour détruire. » Cette première partie du livre révèle quasiment d’un travail d’ethnologue, la vie à la campagne, le vocabulaire du patois de Haute-Marne.
Toujours cette passion pour découvrir, pour la science, pour les hommes et les femmes, les humbles. Les pages consacrées à la Nouvelle-Calédonie, aux Kanaks, à la faune, à la flore montrent une femme ouverte sur le monde avec toujours son idéal de justice. Là où certains communards firent cause commune avec les colonisateurs, Louise soutient le peuple kanak et se rapproche aussi des kabyles déportés. La pédagogie, enseigner pour faire comprendre et donner les outils pour changer le monde, la guide toute sa vie. Elle rappelle ses difficultés d’institutrice en but à l’Empire autoritaire et à ses affidés tant en Haute-Marne, qu’à Montmartre.

« Il faut aller de l’avant ! »
Certes le style de Louise est enflammé, n’attendez pas de la fadeur. Elle est vouée à la Révolution ! Mais quelle actualité dans ses propos. Les passages consacrés aux rapports entre les femmes et les hommes font écho aujourd’hui. « Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine. » Les inégalités salariales, l’éducation au rabais pour les filles, la porte ouverte à la prostitution. Les dialogues mâtinés d’argot entre les « filles » de Saint-Lazare explicitent plus clairement encore la spirale de la souffrance et des inégalités. Un langage cru sur une réalité sordide. « Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire. » Les appels à la mobilisation des femmes pendant la Commune pour acquérir les droits économiques et sociaux sont contenus dans cette phrase.
Ces Mémoires constituent une synthèse des facettes de Louise Michel. Ils constituent des portes d’entrée vers ses autres livres remis au goût du jour par Claude Rétat, les contes hauts-marnais, ceux de Nouvelle-Calédonie, les poèmes, les romans comme La chasse aux loups et tous ses articles, ses discours.
Evidemment la Commune est au cœur du livre, sa relation du 18 mars reste mémorable. Le débat politique est lancé dans les clubs et les comités de vigilance, il faut créer. Dans la même lignée que Michel Bakounine, elle affirme : « En révolution, l’époque qui copie est perdue, il faut aller de l’avant. »

« Révolution ! »
De retour de déportation, elle mène le combat contre toutes les injustices, en France, dans le monde et surtout c’est à ce moment qu’elle dénonce le pouvoir et se définit comme anarchiste. Elle reprend le Manifeste des anarchistes lu lors du procès de Lyon de 1883 : « les anarchistes, messieurs, sont des citoyens qui, dans un siècle où l’on prêche partout la liberté des opinions, ont cru de leur droit et de leur devoir de se recommander de la liberté illimitée. […] Pas de liberté sans égalité […] Nous réclamons le pain pour tous, la science pour tous, le travail pour tous ; pour tous aussi l’indépendance et la justice ! » A relire ! Certains passages sont d’une totale actualité.
Le lecteur retrouvera ses interrogatoires devant ses instructeurs et ses juges, mais qui peut prétendre juger Louise Michel ? Sans oublier les poèmes que lui consacrent Hugo et Verlaine.
Elle porte l’espoir, « Combien d’indignés seront avec nous, jeunes gens, quand les bannières rouges et noires flotteront au vent de colère ! »
Souvent les lecteurs sont déstabilisés par l’écriture de Louise Michel. Elle donne le sentiment de passer d’un sujet à un autre sans logique. En fait elle s’exprime comme lors d’une de ces veillées de Haute-Marne où un thème en appelle un autre, les souvenirs, les souffrances, les regrets, les espoirs, les morts, sa mère, son amie Marie Ferré et le mot avec lequel elle clôt ses Mémoires pour mieux ouvrir l’avenir, « Révolution ! »

Mémoires 1886, Louise Michel. Ed. Gallimard, collection folio histoire inédit, 2021




Ils voulaient « changer la vie [note] » !
Ludivine Bantigny tranche dans le ton et la forme avec la plupart des livres relatifs à la Commune. Le sien est composé de lettres qu’elle adresse à ces femmes et ces hommes comme s’ils étaient encore vivants et d’un ton alerte, elle les interpelle ce qui rend la Commune vivante et présente comme le titre du livre l’indique. Certains sont célébrissimes, Louise Michel, Jules Vallès, Eugène Varlin, Paule Mink, d’autres des gens du peuple de Paris, Germain Turpin, Pélagie Daubain, Marie Soulange aux métiers disparus, brossiers, galochiers, mégissiers. Ces interpellations permettent au lecteur de revisiter les 72 jours et au-delà des faits émergent les idéaux des communeux. Dans un style particulièrement accessible et entraînant, l’auteur aborde la dignité des humbles, le partage du travail, la démocratie sociale, le rapport à l’art, l’éducation, la laïcité, l’égalité entre les femmes et les hommes. Sur ces thèmes sont convoqués celles et ceux qui ont attaché leur nom à ces « inventions d’inconnu ».

« Une République universelle »

Si les Parisiens se mobilisent, des étrangers se mettent au service de la Commune, des garibaldiens comme Amilcare Cipriani, des internationalistes comme Frankel, des militaires d’Europe centrale comme Dombrowski ou Wroblewski. « Le drapeau de la Commune est celui de la République universelle », souligne le Journal officiel de la Commune.
Les débats sont intenses au milieu d’immenses difficultés matérielles. Les fonctionnaires à la solde de Versailles ont fui, emportant les dotations destinées aux services publics, la guerre est aux portes de Paris. Cette Commune pose la question de la transformation sociale dans un environnement hostile, ce qui n’est pas sans rappeler l’Ukraine de Makhno, l’Espagne républicaine et aujourd’hui les initiatives alternatives, ZAD, Rojava notamment.
Dans le texte s’insèrent des documents issus des archives. Quelle émotion de lire ce texte à l’écriture tremblotante de ce porte drapeau du 192ème bataillon de la Garde nationale, attestant recevoir le drapeau rouge de l’administration parisienne, cette lettre de Duval qui sera fusillé au Petit Bicêtre sur le Haut Clamart, adressée à sa femme pour qu’elle ne s’inquiète pas. Ou encore les bulletins de vote relatifs à l’instauration du Comité de salut public et les motivations de chacun avec les signatures. De lettres en documents, c’est toute la Commune qui défile avec ses idéaux, ses acteurs.

« Faire commune »
Pourtant l’ouvrage n’a rien de mémoriel. Il s’appuie sur cette expérience révolutionnaire pour montrer l’actualité de la Commune dans les luttes d’aujourd’hui, photos à l’appui, les manifestations contre la réforme des retraites, les Gilets jaunes. Ludivine Bantigny a cette belle formule, il nous reste à créer aujourd’hui des alternatives comme les communeux se mobilisaient en 1871. Là où les partis institutionnels sont incapables de concevoir un projet, l’initiative revient aux femmes et aux hommes du peuple. Elle en appelle à Elisée Reclus, à Murray Bookchin, l’aspiration à « faire commune ». Naïve l’attitude ? Songeons aux initiatives de distribution militante de repas dans les quartiers en difficulté, La Marmite de Nathalie Le Mel et Varlin n’est pas loin. La lecture des interventions de ces gens ordinaires si méprisés par les classes dominantes fascine par leur maturité et leur capacité à se projeter. Ainsi un inconnu dépose un projet de ce qui sera l’inspection du travail. Et Victorine Brocher prémonitoire : « L’humanité ne pourra se considérer comme affranchie tant que la moitié du genre humain ne reconnaîtra à l’autre moitié que des devoirs et non des droits. »

Certes, le vocabulaire doit s’adapter mais le fond est toujours actuel. Ce livre constitue un télescopage entre passé et présent. A Maxime Vuillaume, « Vous nous aidez à voir plus clair : à voir surtout que ce que l’on juge scandaleux au présent, on l’entérine pour le passé. Et en cela vous êtes précieux, comme pour tant d’autres raisons : comment ne pas vous remercier. » La Commune porte l’avenir !!

La Commune au présent, Ludivine Bantigny. Ed. La Découverte, 2021




La littérature et la Commune, une invitation à la lecture
De quelle littérature parle-t-on ? Le romanesque, le journalisme, le témoignage, le pamphlet ? Qui est légitime pour écrire sur l’insurrection ? Ceux qui l’ont vécue ? « Ecrire témoigne d’une émouvante confiance dans les pouvoirs du langage, chargé de bâtir un monument aux morts et d’infléchir le cours de l’histoire. A vrai dire, presque tous les communards qui ont survécu ont écrit… Comme si avoir vécu l’évènement conférait ipso facto un droit et un devoir d’écrire. » L’anthologie établie par Alice de Charentenay et Jordi Brahamcha-Marin regroupe 85 textes choisis pour leur intérêt documentaire, leur qualité littéraire et la force du témoignage qui s’en dégage. Tant les communards que les opposants plus que farouches dans leur expression et leurs aspirations ! Tant à l’extérieur qu’au cœur de l’évènement.
Ces documents sont répartis en quatre parties. La première, « la Commune au jour le jour », rassemble des écrits contemporains de l’évènement ; la deuxième est consacrée à des récits rétrospectifs destinés à prendre du champ. La troisième partie porte sur la répression et ses conséquences (exil, déportation, amnistie). La quatrième prend du recul et cherche une synthèse, une perspective pour dégager des leçons. Histoire de montrer que la Commune « n’a jamais cessé d’innerver les consciences et les imaginaires. »

Innerver les consciences
A noter que chaque texte est accompagné d’une note relative à son auteur pour replacer celui-ci dans les évènements et son parcours ultérieur. Le lecteur y découvrira des surprises !
Premier auteur choisi, Edmond de Goncourt. Pas franchement proche de la Commune et du peuple, celui-ci fera part de son effarement devant la violence de la répression. Parmi les auteurs plus que fades, George Sand ou Victor Hugo s’effarouchent de l’attitude de « ces parisiens qui ne doivent pas se convertir à ses très mauvaises doctrines ». Des gens plus discrets comme Malvina Blanchecotte tout aussi opposés témoignent de la vie quotidienne. Lecomte de Lisle colporte des rumeurs, Dumas fils clame son admiration pour Thiers. Paul de Saint-Victor, un auteur oublié de nos jours, produit un concentré de toutes les abominations proférées contre la Commune. Sa description de Vallès est fascinante : « Bohème des lettres, aigri par une jeunesse misérable, affolé d’orgueil, ulcéré d’envie, sa poche à fiel crevée s’était répandue dans son style. » Fermez le ban !!
Au même moment, le Père Duchêne tient un discours « foutrement » plus vigoureux en faveur du peuple. Parmi les acteurs de la Commune, Lissagaray nous conduit dans les rues. On rentre avec Jean-Baptiste Clément dans les séances de la Commune à l’occasion des débats confus, consacrés au Mont-de-Piété et pendant ce temps, au rapport militaire on lisait : « Issy, Toujours canonné par Moulin-de-Pierre et Meudon ; Clamart, Vive fusillade des tranchées et de la gare de Clamart ».

Chansons et poèmes

Les chansons, littérature populaire, véhiculent les espoirs, les clameurs, la tristesse, l’espoir comme cette première version de l’Internationale, sans oublier certains poèmes tels la Semaine sanglante ou les Vaincus de Verlaine, les mains de Marie-Jeanne de Rimbaud.
Le lecteur vit le sort des exilés, tente l’évasion avec Allemane, Rochefort, défend l’amnistie avec Hugo qui se rachète, retrouve les anciens dans les émouvants repas des rescapés grâce à Descaves.
Les évènements seront analysés par d’autres : Péguy, étonnant Bernanos, Lénine, Rosa Luxembourg avec le titre de son dernier article « L’Ordre règne à Berlin », Sartre.
Alors qui peut écrire un livre sur la Commune ? Arthur Arnould répond : « Celui qui écrira ce livre plein de larmes et de sourires, plein de fureur et de mansuétude, celui-là, s’il a su voir et sentir, si son cœur a battu à l’unisson du cœur de Paris, si son esprit a été monté au diapason inouï de ces jours de lutte, d’espoir, de dévouement et d’écroulement, celui-là aura fait non seulement une œuvre belle qui restera, mais une bonne action. »

La Commune des écrivains. Paris, 1871 : vivre et écrire l’insurrection,Anthologie établie par Alice de Charentenay et Jordi Brahamcha-Marin. Ed. Gallimard, Coll. Folio classique, 2021

Francis Pian

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PAR : Francis Pian
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