Littérature > Des idées et des luttes. L’émancipation des travailleurs Une histoire de la Première internationale
Littérature
par Francis Pian le 24 août 2021

Des idées et des luttes. L’émancipation des travailleurs Une histoire de la Première internationale

Lien permanent : https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=5891





La Première internationale ?





De quelle internationale parle-t-on ? Aujourd’hui, la notion même d’internationale fait penser aux marchés financiers et aux multinationales. Il faut dire que les communistes ont largement contribué à casser cet idéal. La première internationale ou Association internationale des travailleurs (AIT) dont Mathieu Léonard va nous retracer l’histoire dans son livre paru aux éditions La Fabrique, « a été une tentative inédite, celle de l’organisation fraternelle de militants ouvriers décidés à inventer leur avenir eux-mêmes, en dépit des concurrences nationales, des guerres impérialistes et d’un capitalisme déjà mondialisé ». Cette organisation a constitué le creuset de tendances et d’idées qui a cherché à donner un contenu aux idées sociales les plus avancées, tout en appuyant les luttes pour l’amélioration matérielle de la vie des ouvriers, ce prolétariat européen qui prend conscience de lui et de sa force. L’intensité des débats, la vigueur des échanges, l’expression des utopies permettent encore aujourd’hui de réfléchir au progrès social et d’agir dans les combats actuels.

« … l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ! »
L’idée de l’Union des travailleurs et des peuples était déjà dans l’air du temps, les révolutions de 1848, les premiers théoriciens et théoriciennes comme Flora Tristan dans son livre L’Union ouvrière, des grèves en Grande-Bretagne, le rôle majeur de Proudhon qui se méfiait de l’idée « d’endoctriner le peuple ». Ce brassage de conceptions conduit au meeting fondateur de l’AIT à Londres à Saint Martin’s Hall le 28 septembre 1864 regroupant des représentants de la classe ouvrière et non des professionnels de la révolution. Les idées sont clairement proudhoniennes, la défense des revendications ouvrières et la représentation directe figurent au premier plan. Les représentants français insistent sur la nécessité de s’unir. Les Trade unions soutiennent le processus mais en réalité différentes conceptions se feront jour (voir en complément le livre de Nicolas Delalande, La lutte et l’entraide, paru en 2019 aux éditions du Seuil). Cette AIT apparaît davantage comme un réseau, des principes mais les moyens de lutte s’adapteront à chaque pays.

En France, des militants comme Varlin, Malon, Nathalie Le Mel organisent le mouvement ouvrier français en se fondant sur la coopération et l’indépendance du travailleur par rapport au patron. Des questions de secours mutuels se mettent en place. Le pouvoir impérial se méfie : l’AIT est considérée comme « un danger permanent et organisé ». Ce mythe de l’organisation souterraine perdurera pendant toute l’existence de l’AIT particulièrement lors de la Commune de Paris.

Des débats orageux entre autoritaires et anti-autoritaires

Quant aux débats au sein de l’AIT, ils seront dès 1865 marqués par les violentes diatribes de Marx à l’égard de Proudhon. Pourtant lors des congrès, des questions revendicatives comme la journée de 8 heures, l’émancipation des femmes côtoient des réflexions plus globales comme l’antimilitarisme, la question de la propriété, l’élaboration d’un monde nouveau. L’emploi de la main-d’œuvre étrangère sera point de clivage, la xénophobie affleure comme à Aigues-Mortes en 1893. L’esprit antiétatique est toujours vivace même si une utilisation de l’État à des fins de conquêtes sociales est mise en avant notamment par De Paepe.
Évidemment le combat le plus féroce se dessine entre Marx et Bakounine, ce dernier arrive dans le circuit assez rapidement et Marx qui a une haute vision de lui-même, lutte avec âpreté contre Proudhon, puis contre Bakounine avec la mauvaise foi dont il sait se servir. Dans une déclaration célébrissime au congrès de Berne en 1868, Bakounine affirme la primauté de l’économie, sa méfiance fondamentale à l’égard du politique, de la bureaucratie. Il crée l’Alliance internationale de la démocratie socialiste. Le « vieil enchanteur » en impose et défendra toujours la base par rapport au sommet dans les organisations.

L’AIT et la Commune de Paris
En France, la Commune de Paris représente le point fort de l’action de l’AIT. Certes, cette dernière n’a pas institué la Commune mais elle lui offre des cadres français convaincus déjà cités mais aussi des étrangers comme Frankel ou Dmetrieff. L’action sociale, la remise en marche des services publics, celles des ateliers, la création d’associations de producteurs sont à son initiative. Et surtout elle pose la question du dépérissement de l’État. Début juin, l’hallali contre l’AIT a sonné, la bourgeoisie évidemment éructe, Mathieu Léonard relève les propos assassins de Thiers, de Ferry mais aussi de Tolain, un des fondateurs français de l’AIT. Le 14 mars 1872, la loi Dufaure interdit l’AIT en France.

Marx pourra, avec une manipulation des mandats comme les communistes sauront toujours si bien le faire, disposer des pleins pouvoirs. Méfiant à l’égard de ce diable de Bakounine, il déplace le siège de l’AIT à New York. Bakounine est expulsé de l’AIT lors d’un procès politique digne du stalinisme le plus épuré… Puis l’AIT s’étiole, Bakounine meurt en 1876, tout comme l’AIT. Pourtant, les idées de l’AIT perdurent dans des organisations syndicales, la CGT de 1895, la CNT de 1910 et différents groupes à effectifs plus réduits. Le mouvement socialiste bascule vers la voie parlementaire, crée une deuxième internationale à vocation sociale-démocrate qui montrera ses capacités en juillet 1914 après l’assassinat de Jaurès et le repli des responsables nationaux sous les ailes de leurs états respectifs.

Chacun pourra à la lecture de ce livre, apprécier le caractère visionnaire de certains échanges montrant l’intérêt des débats qui traversent encore nos organisations.

Francis Pian

L’émancipation des travailleurs. Une histoire de la Première internationale. Mathieu Léonard. Ed. La Fabrique, 2021


PAR : Francis Pian
Groupe La Commune de Paris
SES ARTICLES RÉCENTS :
Des idées et des luttes. Errico MALATESTA
des idées et des luttes. L’anarchisme et notre époque
des idées et des luttes. Chers camarades !
des idées et des luttes. La fascinante démocratie du Rojava
des idées et des luttes. Le massacre des italiens Aigues-Mortes, 17 août 1893
Des idées et des luttes. La grande confusion
Des idées et des luttes. Ne nous libérez pas, on s’en charge
Des idées et des luttes. Ennemis d’État
Des idées et des luttes. La lucidité
Des idées et des luttes. Fourmies la Rouge
Des idées et des luttes. Commun-Commune (1871)
Des idées et des luttes. « L’usine a donné le rythme »
Des idées et des luttes :Lip 73. Piaget
Des idées et des luttes :Le peuple du Larzac
Des idées et des luttes : La liberté est une lutte constante
Des idées et des luttes : Comment vivre après Tchernobyl ?
Des idées et des luttes : Syndicalisme et répression aux USA
Des idées et des luttes : May Picqueray
La bibliothèque Communale 9e fournée
La bibliothèque Communale 8e fournée
La bibliothèque Communale 7e fournée
La bibliothèque Communale 6e fournée
La bibliothèque Communale 5e fournée
La bibliothèque Communale 4e fournée
La bibliothèque
La bibliothèque
La bibliothèque
Mémoires d’une communarde mais pas seulement !!
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler