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par Francis Pian le 15 août 2021

des idées et des luttes. Le massacre des italiens Aigues-Mortes, 17 août 1893

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Aigues-Mortes, 17 août 1893





Le 17 août 1893, dans les marais salants d’Aigues-Mortes où la récolte de sel rassemblait des centaines de travailleurs français et italiens, dans des conditions de travail épouvantables, s’est déroulé le plus sanglant « pogrom » de l’histoire française contemporaine. Des émeutes entre ouvriers, au lieu d’être solidaires, ont provoqué la mort d’au moins 8 italiens et fait plus de 50 blessés. Malgré les témoignages et les preuves accablantes réunies contre eux, les assassins français ont tous été acquittés. Cet évènement perçu par la presse de l’époque comme un fait divers fut longtemps occulté. Gérard Noiriel, historien, spécialiste de l’immigration et de la question nationale procède, dans cet ouvrage, à une analyse des faits et de leurs conséquences qui relève d’un modèle de leçon d’histoire couronné par le prix Augustin Thierry des Rendez-vous de l’Histoire de Blois.

Une abominable chasse à l’homme

Pour comprendre le phénomène, l’auteur étudie son déroulement au « ras du sol ». « Cette recherche m’a donné l’occasion de mettre en œuvre la démarche sociohistorique que je défends pour éclairer un évènement à la fois social, politique et diplomatique. » Ainsi avec lui nous pénétrons dans la vie quotidienne d’Aigues-Mortes. Au XIXème siècle, le monde ouvrier en province vit encore en partie d’activité agricole, il n’est pas le prolétariat des villes comme à Paris. Les clivages sont différents, les salariés de souche et les autres, ceux qui habitent en ville et les autres. La compagnie des salins du Midi (CSM) fait appel à des saisonniers, des immigrants pauvres du Piémont ou de Toscane, mais aussi à des trimards français, plus ou moins vagabonds. Elle met en concurrence ces différentes catégories et joue des oppositions et de l’énergie dans le travail. Les disputes sont fréquentes entre ces ouvriers. Et tout éclate le 16 et le 17 août, pour une histoire de chemise pleine de sel jetée dans un bac d’eau potable. Il en résulte une abominable chasse à l’homme avec l’alliance des trimards et des habitants qui dénoncent ceux qui se protègent. La tuerie se pratique à coup de gourdin et de fusil. « Le travail de forçat que la CSM exigeait était manifestement au-dessus de leurs forces. Des individus n’ayant rien en commun, soumis à une concurrence de chaque instant et placés dans des conditions matérielles et climatiques totalement inhumaines, peuvent se livrer entre eux une guerre d’extermination pour peu qu’une étincelle mette le feu aux poudres. » Les Aiguesmortais ont légitimé le processus, comme les documents le montrent. Bien sûr, il y eut des actes de solidarité mais l’anomie, l’absence de liens sociaux l’emportait pendant deux jours de folie sociale.

La montée en puissance du nationalisme
Seconde étape de cette étude, il convient de prendre de la hauteur et d’apprécier le contexte. La France connaît une nationalisation de sa société, se construit l’État-nation. Il faut faire partie d’un tout, disposer d’une langue, d’une histoire. Des lois protectionnistes sont adoptées. La xénophobie monte en puissance. Les vêpres marseillaises contre, là aussi, des italiens sont soutenues par les élus. A la lecture des faits, des arguments, le lecteur mesurera que ceux-ci n’ont guère changé depuis le XIXème siècle. C’est le paradoxe d’avoir besoin de main-d’œuvre étrangère et de limiter, de créer un climat d’exclusion, de contrôler l’entrée de ces travailleurs. Notre république ne sort pas de cette problématique.

En fait les trimards n’avaient pas la même force de travail que les « macaroni » comme on les appelait. Plutôt que se mobiliser contre les conditions de travail, ils se créent une identité de réaction.

Pour calmer les esprits, les jurés d’Angoulême, car l’affaire sera déplacée, préfèrent acquitter les accusés quand bien même ils reconnaissent les faits. A cette occasion, Gérard Noiriel reprend les déclarations du procureur de la République, des forces de l’ordre qui arrivent bien tard pour protéger les victimes. La presse banalise les faits, seul Bernard Lazare restera lucide.

In fine, seul le maire sera le bouc émissaire, il devra démissionner. Les fonctionnaires d’Etat aux ordres de l’Empire jusqu’en 1870, seront protégés par les conservateurs républicains. La dimension internationale de l’évènement conduit à jeter un voile pudique avec des procès-verbaux trafiqués, il faut blanchir et passer à autre chose. Le malaise est encore palpable aujourd’hui sur la ville.

La relation des faits et le drame qui se noue ne sont pas sans rappeler l’affaire d’Hautefaye où un jeune homme sera massacré dans une frénésie identique (cf Alain Corbin, Le Village des cannibales, Paris, Flammarion, coll. « Champs / Histoire » (no 333), 1995) ou l’affaire de Charonne le 8 février 1962. La question posée est celle de l’ethnocentrisme en distinguant ceux auprès de qui nous devons justifier nos croyances et les autres. Plus simplement et sans excuser personne, tout le monde est un peu victime, « plutôt que d’invoquer des explications de type identitaire, il est préférable de dire qu’ils ont utilisé l’arme de la nationalité pour tenter de sauver leur dignité et légitimer la violence qu’ils avaient en eux. » La CSM a créé les conditions de cette tuerie. J’ajouterai qu’un peu d’idéologie et de réflexion politique, ce qui viendra plus tard, aurait évité cette pulsion par définition irraisonnée.
« La politisation des faits divers apparaît ainsi comme une dimension essentielle de la stigmatisation des étrangers, lorsque ceux-ci sont issus des pays présentés comme des *ennemis* de la France. »

Francis Pian

Le massacre des italiens, Aigues-Mortes, 17 août 1893.
Gérard Noiriel Ed. Pluriel, 2020
PAR : Francis Pian
Groupe la Commune de Paris
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