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par Francis Pian le 16 mai 2021

Des idées et des luttes : May Picqueray

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May Picqueray, au rendez-vous de l’histoire




Lire ou relire le livre autobiographique de May Picqueray, c’est revivre un siècle de luttes pour la liberté et la justice sociale. Je recommande vivement May Picqueray la réfractaire, 85 ans d’anarchie rééditée récemment chez Libertalia. En des temps où l’action politique paraît difficile, quelle leçon de constance militante et quel plaisir d’accompagner cette femme qui rencontre Sébastien Faure, Trotsky, Emma Goldman, Makhno, Voline, Louis Lecoin. Quel parcours !!

Le livre débute par un très beau texte de Sébastien Faure, un proche de Louise Michel, fondateur du Libertaire, le journal anarchiste. En voici quelques extraits : « On se fait des anarchistes, comme individus, l’idée la plus fausse. […] Nous sommes les héritiers de ces hommes qui, vivant une époque d’ignorance, de misère, d’oppression, de laideur, d’hypocrisie, d’iniquité et de haine, ont entrevu cette cité de savoir, de bien-être, de liberté, de beauté, de franchise, de justice, de fraternité et qui, de toutes leurs forces, ont travaillé à l’édification de cette cité merveilleuse. […] Personne ne cherchera à commander, puisque, d’une part, personne ne consentira à obéir et que, d’autre part, toute arme d’oppression aura été brisée ; nul ne pourra s’enrichir aux dépens d’autrui, puisque la fortune particulière aura été abolie ; prêtres, menteurs et moralistes tartuffes perdront tout ascendant, puisque la nature et la vérité auront repris leurs droits. » Cette déclaration émeut encore May au moment où elle écrit son livre car il l’engagera dans la voie de l’anarchie lorsqu’elle a 18 ans. Le combat de May Picqueray sera un combat pour la paix et l’amour. Comme elle l’écrit : « C’est sur l’amour que l’anarchie repose ».

Un parcours dans le siècle
Elle raconte son enfance bretonne au contact de la nature, perçoit les effets de l’injustice ; certains passages font penser aux Mémoires de Louise Michel, le style est clair, simple. Après un séjour au Québec, elle rejoint Paris, rencontre Sébastien Faure et vit dans un milieu d’artistes avec Charles d’Avray, Pierre Dac. « Mon enthousiasme allait dans toutes les directions. Je risquai de devenir inefficace à force de me disperser. La chance a mis sur ma route Louis Lecoin. C’est en 1921 que je fis sa connaissance. A partir de ce moment je consacrai l’essentiel de mon temps à faire la guerre à la guerre. » Il venait de sortir d’un pénitencier, huit ans de prison pour antimilitarisme. A la même époque, éclate l’affaire Sacco et Vanzetti, deux anarchistes injustement accusés et condamnés pour meurtres, May est très impliquée dans ce combat. Le juge qui les condamne, a cette phrase : « S’ils n’ont pas commis ce crime, ils pouvaient le commettre ; leurs principes sociaux comportant le crime ! » Curieuse conception du droit qui condamne une personne pour un fait qu’elle n’a pas commis. Tant d’autres affaires verront la condamnation d’anarchistes.





Un engagement anarcho-syndicaliste
L’engagement syndical de May la porte vers la CGT, bientôt CGTU, elle manifeste, fait le coup de poing avec les métallos, les terrassiers, « de rudes gars, rudes au travail, rude à la bagarre ». Le 1er mai permet de rappeler la bombe de Chicago en 1886, une provocation policière pour faire condamner des anarchistes, là aussi innocents. En ce temps, les ouvriers avaient la mémoire des luttes et l’internationalisme avait un sens.

Évidemment la révolution en Union soviétique occupe tous les esprits. Faut-il soutenir ce mouvement ? Justement par solidarité internationale. May fait partie de ceux qui ne veulent pas adhérer à l’internationale syndicale communiste, elle a le courage de partir pour Moscou et y défendre devant des publics estomaqués, les positions des anarcho-syndicalistes. Elle y ressent le climat oppressant, les surveillances policières, elle observe les conditions de vie des ouvriers, la dictature soviétique. De retour en France, elle dénoncera avec d’autres la trahison de cette révolution et de ce peuple. Dès 1922, on savait !!! Mais il ne fallait pas parler. Rencontrant Trotsky, elle refuse de lui serrer la main :

« Tu ne veux pas me serrer la main, camarade May, pourquoi donc ?
- Je suis anarchiste, et il y a Makhno et Cronstadt entre nous !
»

Makhno, le paysan ukrainien anarchiste qui mit en déroute les russes blancs puis l’Armée rouge, elle l’accueillit plus tard à Paris où il mourut d’épuisement et de misère. A Paris, justement, elle parle et révèle « l’horreur de la machine totalitaire, qui écrase l’individu, un système qui concentre en quelques dizaines de mains le pouvoir déterminant sur tout un peuple. » Une pensée aussi pour ces anarchistes fusillés ou morts dans les camps de Sibérie.

La guerre d’Espagne, puis la seconde guerre mondiale, l’exode la confortent dans ce refus de la violence institutionnalisée. Pendant l’Occupation, elle mènera des actions de résistance, soutien aux politiques espagnols notamment au camp du Veynet dans l’Ariège, réalisation de faux papiers, un culot et un courage inouïs.

Le combat d’une réfractaire

Après la guerre, aux côtés de Louis Lecoin, elle mène le combat pour l’objection de conscience, les meetings, les tracts, les journaux, les grèves de la faim de Louis et un premier résultat, la reconnaissance des objecteurs de conscience qui n’ont plus vocation à moisir en prison. Le combat est encore à mener ? Oui et comme le dit Louis Lecoin au soir de sa vie, aux jeunes de reprendre le flambeau. L’ami Louis a largement fait sa part. May ne s’arrête pas là, elle crée avec des amis un journal Le Réfractaire. Elle n’est plus très jeune et lors d’une grande manifestation à Morlaix, elle est victime d’un accident cardiaque. Pourtant on la retrouve à Creys-Malville face à la violence des forces de l’ordre, sur le plateau du Larzac face à l’armée. Le Réfractaire lance son appel : « il ne faut pas se laisser abattre ! » Cette phrase, c’est sans doute le sens du message de la vie de May qui ajoute : « on peut se prendre à douter. Qu’importe encore une fois… »
« En ma conscience, anarchie signifie : sans lutte d’ambition, sans envie du voisin, sans haines meurtrières, puisque le terme « anarchiste » exclut tout chef, tout maître, tout despotisme et toutes les dominations de fait qui n’engendrent que guerres et servitudes. »




Elle en appelle à la jeunesse du haut de ses 85 ans d’anarchie. « L’avenir dépend beaucoup de la jeune génération. […] La jeunesse se vengera. Et sa vengeance sonnera le glas de cette société. »

Les derniers propos de son livre ? « Vive l’anarchie ! Allez, les jeunes ! Allez ! pour l’amour, la fraternité, la liberté ! »

Francis PIAN

May Picqueray, la réfractaire. 85 ans d’anarchie, May Picqueray. Ed. Libertalia, 2021
PAR : Francis Pian
Groupe La Commune de Paris
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