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par Francis Pian le 31 mai 2021

Des idées et des luttes : La liberté est une lutte constante

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Chronique Des idées et des luttes

« La liberté est une lutte constante »



Il est des livres qui trouvent leur source au plus profond de l’histoire de leur auteur, voire de leur famille. Le Mouvement de Thomas C Holt est de ceux-là. Sa grand-mère afro-américaine, Carrie, en 1944, s’assied à l’avant d’un bus, espace réservé aux Blancs. Un scandale !! Quel choc de découvrir cette scène emprunte d’une violence malheureusement banale en ces temps où la dignité des Noirs était régulièrement bafouée dans le soit-disant pays de la liberté.




Concis, précis, l’ouvrage fait revivre l’histoire de la lutte des Noirs pour l’égalité et la citoyenneté dans les années 1950-1960. Particularité : il s’appuie sur l’histoire des humbles qui ont construit par leurs souffrances et leur sacrifice le Mouvement et ses acquis sans cesse remis en cause comme dans toute lutte sociale. Certes, nous retrouvons Rosa Parks, Martin Luther King parmi les icônes de cette lutte mais il y a aussi les inconnus du Deep South, et c’est là l’intérêt de l’ouvrage : montrer que le peuple s’organise, se bat. Comme le souligne Michelle Zacarini-Fournel, « la marque de Thomas Holt est donc bien cette histoire « d’en bas » qui croise histoire politique et histoire culturelle avec l’histoire sociale des individus, dans des allers et retours permanents entre passé et présent. C’est en ce sens que le récit du Mouvement de 1955 à 1965 constitue une boussole pour penser notre présent et envisager l’avenir ». Dans cette appréciation, nous reconnaissons bien l’historienne, auteure de Les luttes et les rêves : une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (Ed. La Découverte, 2016).




The Movement
Pourquoi le Mouvement ? Ce terme ? « Les participants les plus actifs du mouvement social qui s’empara du pays pendant presque une décennie au milieu du XXème siècle avaient tout à fait conscience de ces qualités propres : action collective, engagement prolongé et détermination à réaliser des changements fondamentaux dans l’ordre social et les rapports de force qui le soutenaient. Ces militants résumaient cet engagement en deux mots :The Movement. Survenant en différents lieux, sous les auspices d’organisations différentes, avec parfois des objectifs distincts, son caractère singulier – textuellement signalé par l’article défini et les majuscules – venait du fait que les gens ordinaires se mouvaient à l’unisson pour accomplir, espéraient-ils, un changement révolutionnaire. »
Rarement un mouvement apparaît à une date fixe. Et les gestes de révolte s’affirment au fil du temps. Dès 1850, la discrimination se fait jour dans les transports en commun. A la fin du XIXème siècle, la formule « séparé mais égal » cache à peine l’hypocrisie du système. L’arrêt Plessy de 1896 ne fait que la confirmer. Même Woodrow Wilson, président démocrate, élu avec les voix progressistes, a besoin des représentants racistes, réactionnaires du Sud, il ne tiendra pas ses promesses. Il ne sera pas le seul. Les violences, les incendies des églises noires, l’affirmation permanente de l’infériorité des noirs sont fascinantes. Il en résulte l’émergence d’organisations notamment la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) qui allait devenir l’organisation la plus durable et souvent la plus centrale dans la lutte pour les droits civiques. On y retrouve notamment W.E.B Du Bois, auteur du livre Les Noirs de Philadelphie réédité à La Découverte en 2019, une référence sociologique sur la place des Noirs dans une ville symbole. Rejetés, y compris par les organisations syndicales qui privilégient les blancs, ils s’organisent et s’engagent dans la défense par et dans le droit. Ils s’investissent à l’université et malgré le mépris environnant, deviennent avocats. Ils reçoivent l’aide de la classe moyenne noire et un peu l’appui des Blancs. Après 1944 et leur participation aux combats contre le nazisme, apparaît leur volonté politique et leur inscription sur les listes électorales. Peut-être que cette orientation semblera inutile à certains mais elle traduit leur volonté d’être reconnus comme citoyens et dans toute leur dignité.





« Comme être humain et comme citoyenne »

La vie sociale du Sud est particulièrement dure pour ceux que les Blancs considèrent encore comme des esclaves. En ville, les Noirs composent entre 30 à 40 % de la population et restent confinés dans des emplois subalternes, même s’ils deviennent plus autonomes par rapport à ceux du secteur rural, un grand classique. Partout le comportement discriminatoire et injurieux de la police est impuni malgré les promesses électorales des démocrates. Le manque de respect est quotidien. La réflexion de Rosa Parks en 1956 est significative : « Il était temps de savoir une fois pour toutes quels droits j’avais comme être humain et comme citoyenne ». Il fallait sortir de ce statut d’intouchable. La mobilisation des Noirs s’affirme dans le boycott des transports, les Blancs réagissent avec violence et mépris. Pourtant le Mouvement est engagé dans ces années 50-60 et se traduit par une action directe couplée à une action juridique pour dénoncer le système Jim Crow légalisant la ségrégation. La tactique des sit-in se développe. L’intérêt du livre de Holtz réside dans cette présentation des initiatives de « ceux d’en bas » pour allier droit de vote, éducation, emploi et affirmation de la dignité. La revendication du droit de vote n’est que le vecteur d’une mobilisation plus globale. La vie des militants est menacée, le KKK est toujours présent et protégé. La police réprime violemment les manifestations pacifiques. Les plus modérés des Noirs comprennent que le dialogue, la négociation n’aboutissent pas. Il faut se lancer dans des actions de plus grande ampleur. Le logo de la Panthère noire apparaît. Le Black Power s’affirme et pas seulement dans le Sud. Le Nord connaît les mêmes discriminations en termes d’emploi, d’accès à l’éducation, au logement. Des villes sont dirigées par des maires noirs comme la capitale Washington ou Chicago. Est-ce que cela signifie la fin des inégalités ? Certainement pas, les rapports de classe restent implacables ! On assassine Martin Luther King le 4 avril 1968. L’exigence de justice sociale est permanente dans le Mouvement des droits civiques. « Il est vrai que ce mouvement ne put – ne pouvait pas – renverser complètement les préjugés raciaux et les inégalités présents dans l’expérience démocratique américaine depuis la fondation de la nation, il n’en réussit pas moins à détruire les formes d’apartheid dans l’ordre social. »

L’organisation des luttes proche du terrain, adaptée aux spécificités locales, issue de la réflexion des citoyens ordinaires éclaire le combat d’autres minorités. Les femmes, les Amérindiens, les Latinos, les étudiants.
« La liberté est un prix qu’on ne gagne pas en une seule campagne, mais dans une longue lutte menée par un peuple déterminé et engagé. Et, en définitive, ce ne sont pas les leaders exceptionnels mais les gens ordinaires eux-mêmes, conscients des possibilités historiques du moment et agissant collectivement, qui sont capables de gagner ce combat et de changer leur monde. »


Le Mouvement,Thomas C. Holt. Ed La Découverte, 2021

PAR : Francis Pian
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Mémoires d’une communarde mais pas seulement !!
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