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Littérature
par Sylvain Boulouque le 11 juillet 2021

Terreur d’État en URSS

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Prendre le tragique en pleine face et le représenter par l’image ou le texte telle est la réalité de ces textes et dessins sur l’univers soviétique au temps de la Grande Terreur.




La réédition des textes de Gueorgui Demidov est une excellente initiative. Le physicien issu de la petite classe moyenne pétersbourgeoise devient un inventeur de talent aux côtés de Lev Landau, le physicien de Kharkov. Arrêté en 1937, il est déporté en Sibérie l’année suivante. Il rencontre Varlam Chalamov, l’un des autres grands témoins de l’univers concentrationnaire communiste. Les deux hommes, mémoires vivantes des camps, ont des relations conflictuelles, n’ayant pas la même vision de la création littéraire. L’un comme l’autre, même après leur libération des camps, ont été pourchassées par les services de sécurité soviétiques, leurs œuvres représentant des preuves vivantes de l’inhumanité du régime. Si les textes de Chalamov demeurent accessibles au public, ceux de Demidov étaient tombées dans l’oubli, après une traduction en français en 1991. La publication en russe par une association d’anciens zeks [note] de ses œuvres complètes relance l’intérêt pour cet auteur majeur de la littérature concentrationnaire soviétique. Les cinq nouvelles rééditées aujourd’hui sont complétées par une introduction de la spécialiste de la littérature concentrationnaire, Luba Jugerson et d’une postface passionnante de sa fille, Valentina Demidov, qui rappelle son enfance d’enfant « d’ennemi du peuple » sans père dot il est impossible de savoir puis de dire qu’il est vivant. Ce dernier pour sauver sa compagne et sa fille ayant rompu toute relation jusqu’à faire annoncer sa mort jusqu’au dégel et à la réhabilitation partielle de 1956 devenue complète en 1958.
Dès lors Demidov ne vivait que pour l’écriture de témoignages, y passant ses soirées et ses dimanches. Ses œuvres commençant à circuler sous la forme de Samizdat [note] jusqu’à la perquisition de 1980. La première nouvelle, le Doubar, explique la survie dans le camp, les stratégies pour s’en sortir et survivre face aux gardes-chiourmes et aux truands. Elle est suivie d’un texte magistral sur un peintre décrivant avec les mots le double système d’oppression mise en place en URSS et dans le système concentrationnaire et l’univers fluctuant des normes. L’Amok et Au Bruit du métal viennent décrire la cruauté et le caractère expéditif des cours pénales soviétiques. Enfin, inversant les perspectives, il propose une nouvelle où il analyse les bourreaux : « deux procureurs » : Vichinski et Kornev, le premier héros devient de l’Union et le second traître à la patrie comme une démonstration de l’arbitraire du régime.




La nature du régime, c’est aussi le cœur du récit graphique que Camille de Tolédo et Alexander Pavlenko proposent d’analyser à travers la biographie d’Isaac Babel. Comme pour leur biographie de Théodore Herzl, les deux auteurs partent d’une anecdote pour proposer une biographie. Les auteurs alternent les cases en noir et blanc et celles en couleur. Les premières évoquent l’arrestation, la déportation et l’univers carcéral soviétiques. Les secondes la vie de Babel au temps où il pouvait plus ou moins librement exercé son métier d’écrivain. Le récit est magistralement conduit. En cinq chapitres, complémentés par un entretien avec Sophie Benech, la traductrice de Babel, les auteurs retracent la descente aux enfers de l’écrivain. Le récit s’ouvre sur l’arrestation en mai 1939 dans laquelle ils insèrent selon une technique narrative particulière des extraits de sa dernière lettre écrite à sa fille, qu’elle ne pourra lire que bien plus tard en 1995. Le récit s’achève sur la publication intégrale de ce texte aussi beau que désespéré retrouvé dans les murs de la prison dans les années 1960. Entre ces deux dates, les auteurs livrent une admirable mise en perspective biographique de l’écrivain. Ils offrent un magnifique récit dessiné inspiré des contes d’Odessa croisé avec les éléments biographiques d’Isaac Babel. Cette belle illustration de la vie du yiddishland vient comme un écho aux représentations publiées dans le Théodore Herzl. Elle est suivie d’une magnifique représentation d’un récit oublié de Bénia Krik, le héros anarchiste et bandit de Babel, qui réussit à se faire passer pour un révolutionnaire. Il repousse les blancs avant d’être défait et exécuté par les bolcheviques. C’est dans la prison que Babel touche la nature du régime… comme dans une métaphore magnifique qu’est ce récit graphique.

Sylvain Boulouque

Doubar et autres récits du Goulag, Gueorgui Demidov. Éditions des Syrtes avril 2021 280 p. 22 €
Le fantôme d’Odessa, Camille de Toledo et Alexandre Pavlenko. Denoël Graphic mai 2021 224 p. 24,90 €


PAR : Sylvain Boulouque
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