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Arts et Spectacles
par Evelyne Trân le 4 juillet 2019

théâtre : Sang négrier

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SANG NEGRIER de LAURENT GAUDE – FESTIVAL OFF AVIGNON 2019 – AU THEATRE LE VERBE FOU – 95, rue des infirmières 84000 AVIGNON – À 15H15 : DU 6 AU 28 JUILLET – RELÂCHES : 11, 25 JUILLET 2019 


• Metteuse en scène : Khadija El Mahdi
• Interprète(s) : Bruno Bernardin [note]
• Costume : Joëlle Loucif
• Masque : Etienne Champion
• Scénographe : Stefano Perocco di Meduna
• Création décor : Rémi Cassan
• Lumières : Michaël Baranoff
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La pièce SANG NEGRIER adaptée de la nouvelle éponyme de Laurent GAUDE et remarquablement mise en scène par Khadija El Mahdi, a l’impact d’une scène primitive confinée dans l’inconscient collectif qui lorsqu’elle se rappelle à nos bons souvenirs, hallucine l’humain civilisé que nous croyons être.
L’histoire se présente comme un fait divers, un événement qui a jeté le trouble dans une ville seulement préoccupée de sa tranquillité.

Le narrateur est un homme ordinaire devenu commandant d’un navire, non pas en raison de ses compétences, mais à la suite du décès de son prédécesseur. Son rôle est d’acheminer des esclaves depuis l’Ile de Gorée vers l’Amérique. Mais lors d’une escale à St MALO pour l’enterrement du capitaine, cinq esclaves s’échappent du bateau négrier. Il s’ensuit une battue dans toute la ville qui aboutira à la mort affreuse de quatre d’entre eux. Le cinquième qui ne sera jamais retrouvé continuera à narguer toute la ville en clouant un à un, ses doigts à la porte des principaux responsables de la mort de ses compagnons.

Nous ne pouvons-nous empêcher de penser que c’est la banalité du mal, ce concept énoncé par d’Hannah ARENDHT qui recouvre l’innommable. Il est donc particulièrement pertinent d’essayer de pénétrer dans la conscience d’un homme ordinaire qui s’engouffre dans une traque meurtrière, sous la pression de la foule et des pouvoirs en place.
L’homme habitué à obéir est incapable de réagir à une situation extraordinaire sauf en répondant à sa première émotion celle de la peur qui agit comme un électrochoc. Imaginez des nègres décrits comme des animaux, dénués d’intelligence qui lèvent le doigt. Un doigt emblème d’une humanité partagée, un doigt qui pourrait être le sien, le nôtre, et peu importe sa couleur, un doigt d’homme, pas une patte.

Le narrateur, petit fonctionnaire de la marine, qui croyait tout maitriser voit son édifice s’écrouler simplement parce que cinq nègres dont il avait la garde se sont échappés. Il ne s’est pas imaginé que ces nègres feraient l’objet d’une battue meurtrière, il l’a vécue. Le décalage entre sa perception routinière et une réalité outrancière va le conduire à la folie.
Le récit circonstancié d’un fait divers – la traque des esclaves, il y a deux siècles était banale – doit sa couleur fantastique à la dimension émotionnelle du récit.

L’égarement du narrateur rappelle celui du Horla de Maupassant. Sans d’autre interlocuteur que lui-même, le négrier voit resurgir la bête tapie au fond de lui. Elle se rappelle à lui, elle avance masquée, elle désigne aussi bien la furie des villageois que le doigt vengeur du nègre, elle écrase le moi minuscule du narrateur.

Dans la mise en scène, les habits blancs du négrier sont défraichis, flottants, ils sentent l’amertume et la sueur. Sur scène des carcasses de palettes en bois étrangement belles et expressives, arrachées à quelque construction, évoquent le dénuement du négrier, son effondrement mental mais aussi bien. la beauté immanente d’une coque de navire.

Le comédien Bruno Bernardin est absolument saisissant. Nous assistons à une véritable mise à nu d’un homme face à lui-même, face à la mort, face à ses pulsions. Nous l’entendons courir dans les ténèbres, traqué de la même manière que les esclaves.

L’œil qui déshabille ce pauvre négrier est empreint d’humanité, celle que de toute évidence ne recherchaient pas les marchands d’esclaves.

Accompagnée d’excellents partenaires, Etienne Champion (Créateur du masque), Stephano Perroco Di Meduna (Scénographie) et Joëlle Loucif (Costumes), avec pénétration et perspicacité, la metteure en scène Khadija El Mahdi souligne les clairs obscurs de l’inconscience collective. Ne manquez pas ce spectacle !

Evelyne Trân
PAR : Evelyne Trân
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