Arts et Spectacles > deux pièces (de théâtre) à visiter au 36, rue des Mathurins
Arts et Spectacles
par Evelyne Trân le 12 janvier 2020

deux pièces (de théâtre) à visiter au 36, rue des Mathurins

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Deux-pièces, fort potentiel, à visiter rue des Mathurins... (NLDR)



UNE VIE
D’après le roman de Guy de Maupassant




Avec : CLEMENTINE CELARIE Mise en scène : ARNAUD DENIS
Création Lumières de Denis KORANSKY – Scénographie de Hermann BATZ – Créations Musicales de Carl HEIBERT et Abraham DIALLO – Photo de Bruno TOCABEN – Graphisme de Guillaume SAIX

C’est un mystère, cette capacité qu’ont les grands écrivains ou dramaturges de pénétrer au plus profond dans le cœur d’une femme. Nous leur devons tout de même d’avoir révélé Antigone, Phèdre, Violaine, Mara, Anna Karénine et cette Jeanne, personnage de toute une vie qui nous oblige et nous renverse parce que chez elle, c’est toujours l’émotion qui culmine, c’est toujours la nature qui parle.
Imaginez un abyme de sensations, de soif de vivre, si à l’étroit dans un corps de femme qu’il suffise de s’en approcher pour reconnaitre dans tous ses remous la mer qui divague.
De l’attitude d’une femme ou d’un homme face à la mer, il est possible d’extraire l’essentiel, l’universel écho de l’immensité.
Que nous dit donc Maupassant en nous contant la vie de Jeanne, une femme simple mais si vivante, aussi véhémente dans la joie que dans le malheur sinon que la vie est un voyage, que tout s’y mêle : bonheur, enfantement, déceptions, folie et mort.
Témoin de son époque, Maupassant nous livre des renseignements sur la condition de la femme limitée au mariage et la procréation et au bon vouloir du mari.
Mais même si nous pouvons imaginer Jeanne plus libérée au 21ème siècle, c’est l’être femme dans tous ses états qui s’exprime.

Le prisme du fantastique sur une vie pourtant banale, le souffle de la poésie règnent dans ce spectacle mis en scène par Arnaud DENIS avec une scénographie superbe de Hermann BATZ. Nous sommes reconnaissants au metteur en scène de ne pas s’être laissé absorber par une reconstitution historique. Que nous soyons vieux, jeunes, riches ou pauvres, cette Jeanne nous parle, nous émeut, nous bouleverse et c’est toute la sensualité de la langue de Maupassant qui rejaillit à travers l’interprétation intense et lumineuse de Clémentine CELARIE, vraiment exceptionnelle.

Une vision ne nous quittera pas, celle de Jeanne debout devant les falaises d’Etretat, respirant de plein fouet ce qu’elle attend de la vie, comme si elle lisait dans les vagues de la mer…

Paris, le 12 Janvier 2020
Evelyne Trân

Du mardi au samedi à 19h. En matinée le dimanche à 16h30. Relâche les 1er et 2 février 2020
Au Théâtre des Mathurins 36 rue des Mathurins 75008 PARIS

EN CE TEMPS-LA, L’AMOUR

Une pièce de Gilles SEGAL, Mise en scène par Christophe GAND
avec David Brécourt
(David BRECOURT était l’invité de l’émission DEUX SOUS DE SCENE, sur Radio Libertaire 89.4, le samedi 26 Octobre 2019)
Scénographie de Nils ZACHARIASEN, Costumes de Jean-Daniel VUILLERMOZ, Lumières de Denis KORANSKY, sur une Musique Originale de Raphael SANCHEZ




« Comme j’ai envié ce père capable de susciter un tel regard d’admiration dans les yeux de son fils » Ce cri du cœur émane d’un individu qui sait faire partie du commun des mortels avec cette particularité cependant, celle d’avoir connu l’enfer, un enfer justement inimaginable pour le commun des mortels.

L’individu en question « Z » dans la pièce est redevenu un homme normal sans histoires, invisible. Non certainement, il ne s’est pas épanché sur sa dramatique expérience de la shoah auprès de son fils qui a été épargné. La vie a repris son cours. Ce fils est loin désormais qui lui envoie d’Amérique, une photo de son petit-fils.

Bien sûr, il songe sur les rapports entre père et fils qui à distance peuvent devenir conventionnels, distraits, banaux. C’est implicite, il n’en dit mot à ce fils, mais il y a ce déclic que représente, tombée du ciel une photo de son petit-fils. Et lui revient en boomerang, le souvenir d’une rencontre dans un train en partance pour Auschwitz, avec un autre père et un autre fils, extraordinaires.

Qui ne s’est pas plu à observer dans les transports en commun ces relations intimes entre un parent et son enfant qui passent parfois juste par des regards, des attentions lesquelles peuvent éblouir l’observateur parce qu’elles ne sont pas criantes, seulement naturelles.

Dans le train de la mort, Z a décidé de ne plus penser, ne plus penser à lui, durant les 7 jours du voyage, il va vivre d’une certaine façon par procuration, à travers un père et son fils d’une douzaine d’années.

Le récit de ce voyage qu’il enregistre pour son fils absent, devient en quelque sorte anachronique. Qui parle, le père qu’il aurait voulu être, le père qu’il a rencontré ? Et le fils celui d’Amérique n’aurait-il pas pu être celui du train de l’enfer ? Qui parle, le vieil homme ou le jeune homme qu’était Z à l’époque ?

Les réactions de Z sont sans phare, il ne comprend pas tout d’abord, comment le père peut faire abstraction de la situation insupportable à laquelle sont confrontés les voyageurs, la promiscuité, l’odeur des excréments, la mort des plus faibles, les cris des survivants. Le père durant tout le voyage déploiera toute son énergie à occuper l’esprit de son enfant, un peu comme Shéhérazade des Mille et Une Nuits, pour l’étourdir, le faire sourire
le voir heureux jusqu’au bout de la nuit …

Alors étonnamment, le récit qui aurait pu prendre la tournure d’une oraison funèbre, devient un hymne à la vie, à sa poésie, à l’amour simplement entre un père et son fils.

La pièce mise en scène par Christophe Gand diffuse une lumière qui ne cesse de chatoyer autour de David Brécourt rayonnant dans ce rôle de conteur. Nous oublions complètement qu’il s’agit d’un seul en scène tant son interprétation est vivante et l’histoire captivante.

Gille Segal, comédien et dramaturge, d’origine juive romaine a certainement puisé dans son histoire personnelle. Il signe avec cette pièce, un bijou de tendresse et d’humanité, en donnant la parole à Z, un commun des mortels par défaut, auquel nous pouvons tous nous identifier, face à son double devenu « extraordinaire ».

« La vie est belle » dit le père à l’enfant, sachant qu’elle va leur être retirée. Il ne s’agit pas d’un déni de la mort ni du malheur, c’est juste un message d’amour.

Paris, le 12 Janvier 2020
Evelyne Trân

Du mercredi au samedi à 21h. Le dimanche à 16h30
Au Théâtre des Mathurins 36 rue des Mathurins 75008 PARIS


PAR : Evelyne Trân
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1

le 12 janvier 2020 12:10:24 par Pat

Merci Evelyne pour ce compte-rendu plein de justesse. Je suis allé voir Clémentine Célarié dans UNe Vie et j’ai également été subjugué par la redécouverte de la pièce, la mise en scène originale et surtout l’époustoufflante prestation de Clémentine l’ami des gays depuis qu’elle avait osé embrasser un séropo sur la bouche en direct à la TV,dans les tristes années sida... Mais pas que pour ça, elle interprète brillamment une Jeanne avec toute la palette de son talent et de sa passion....