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par Monica Jornet le 12 septembre 2018

Supporter de foot - Quoi de plus anarchiste ?

Article extrait du Monde libertaire n°1796 de juin 2018



Dans quelques jours débutera la Coupe du Monde de Football 2018. Non, je ne me joindrai pas au chœur des critiques, si bien-pensantes et autorisées, collant une riche collection d’étiquettes aux supporters : machistes, fascistes, xénophobes, incultes, alcooliques violents, fanatiques, chauvins. En revanche, il m’est arrivé de reprendre joyeusement avec tous les passagers de l’avion le FORZA NAPOLI lancé par le pilote à l’atterrissage un jour de match. Dans le meilleur des cas, on tient les supporters pour de pitoyables victimes de la société du spectacle et de la marchandisation ; ils ne sont pas engagés politiquement et ce sont des drogués à l’opium d’un sport de masses corrompu : LE FOOT. Quand on a dit tout ça, on n’a pas cependant pas tout dit…

Vous avez dit “chauvins” ?

Mon compagnon de groupe à Naples, Pietro, ne devrait pas être supporter de foot ? Eh bien il fait pire ! Si le SSC Napoli joue, la réunion de groupe doit se faire chez lui devant son écran géant ou ne se fera pas. Et c’est déjà beaucoup qu’il ne préfère pas le bar où il se réunit d’habitude avec les autres “tifosi” malgré tout l’amour qu’il nous porte à nous et à l’anarchie. Beaucoup de compagnons sont ainsi ultras sans être nationalistes. Grâce au football, on dépasse même souvent le clivage de l’appartenance politique entre personnes qui ne se parleraient pas autrement. Les liens qui se créent entre supporters d’un même club, depuis l’enfance ou bien à l’âge adulte, transcendent également les classes sociales, même si certains clubs de supporters sont plus bourgeois et d’autres plus prolétaires comme c’est le cas du Real Madrid et l’Atletico de Madrid. Le football est un vecteur de fraternité à travers le partage d’une passion commune.

Vous avez dit “incultes” ?

Les supporters ont de grandes connaissances (techniques, stratégies, historiques, etc.). Qui se sent autorisé à y mettre le label “sous-culture” ? La culture labellisée comme telle est exclusive d’un petit nombre qui cherche à prouver et asseoir sa supériorité du fait de son appartenance à une élite intellectuelle, afin d’autolégitimer pouvoir, autorité et exploitation d’autrui. Le fait que les masses populaires méritent leur sort et sont inférieures, on veut le démontrer par le fait qu’elles se satisfont du pain et du cirque. La culture est utilisée pour discriminer socialement. Rien à voir avec le véritable amour de la culture, ainsi Pasolini a aime le football. Quant à la mentalité des fonctionnaires de la culture, ma carrière à l’Éducation Nationale (premier poste budgétaire avec celui de la Défense et ce n’est pas un hasard, ce sont les deux piliers de l’État pour se perpétuer) m’a permis d’observer le phénomène suivant : être vu par ses collègues lisant un journal sportif, même si par ailleurs il lit Camus, condamne le professeur qui se respecte et entend être respecté à l’ostracisme. Pourtant Camus a souvent parlé de son amour pour le football, il était joueur et supporter, gardien de but en Algérie en France : "Tout ce que je sais de plus sûr à propose de la moralité et des obligations des hommes c’est au football que je le dois.”

Dans ma culture d’origine, le mélange des genres est très apprécié aussi bien en littérature que dans la vie courante, on peut parler un langage châtié ponctué de mots grossiers sans heurter qui-conque, ainsi un chef d’œuvre de la littérature espagnole, “La Celestina” de Fernando de Rojas, mêle langage courtois et langage populaire voire langage des bas-fonds et se caractérise comme tragicomique bien que traitant d’un amour impossible avec lyrisme. De même, la plupart des grands écrivains sont des supporters. On pense bien sûr à l’uruguayen Eduardo Galeano, passionné de ballon rond. Autre exemple moins connu : à l’occasion du centenaire du Real de Madrid en 2012, a été publié une collection de 11 nouvelles, 11 écrivains supporters, tels 11 joueurs, contri-buaient ainsi à l’hommage au club : du beau jeu littéraire et footballistique. Luis Landero, le mer-veilleux auteur du roman “Les jeux tardifs de l’âge mûr” y écrit : « Le real de Madrid est avant tout un espace imaginaire qui habite notre esprit. Nous, les supporters, nous sommes l’âme de ce rêve d’enfant, que les autres y mettent la réalité. »

Vous avez dit “opium du peuple” ?

Le football n’est pas seulement la manifestation la plus éclatante de la société capitaliste où tout (et tous) se vend et s’achète, c’est l’un des instruments le plus efficaces de diffusion de l’idéologie dominante, qui associe réussite et enrichissement individualiste. Il est aussi récupéré par l’État pour faire croire qu’il y a encore un ascenseur social et désamorcer les tensions sociales. Donc, avec son slogan “S’en sortir par le foot”, l’État est de fait un allié du capitalisme. Les joueurs professionnels sont très et trop bien payés mais le joueur exceptionnel issu d’une banlieue à fort taux de chômage est justement une exception mais il sert d’alibi au gouvernement. Cela dit, le foot a beau être une arme de distraction massive des exploité.e.s, l’amour populaire du football n’est en rien incompatible avec une conscience politique et l’engagement des supporters, au contraire, des actions militantes sont menées sur la vague de de sa popularité et un football alternatif se développe.

Historiquement le football a été un sport d’élite avant d’être un sport de masses. Dès qu’il est devenu un produit de consommation, la classe dominante s’en est éloignée, il ne s’agit pas se mêler au populo mais de le manipuler pour mieux l’exploiter. Donc les supporters sont méprisés par la droite et si les capitalos vont au stade c’est pour bouffer et trinquer au champagne dans les loges vitrées réservées par les entreprises. Mais les supporters sont aussi condamnés par une gauche qui dénonce le football comme dérivatif à la capacité de rébellion des masses et qui voudrait bien sûr se charger de leur donner la conscience politique qu’il faut. Alors nous anarchistes, libres penseurs, osons aimer le foot mais un autre foot, celui qui propose le jeu collectif et non individuel, celui qui établit les règles au consensus, qui fait la part belle à la libre initiative de tous pour gagner ensemble… “Je rêve d’un football moderne. Anarchiste. Sans entraîneur” disait le dramaturge pataphysicien Fernando Arrabal. Ne confondons pas le football en tant qu’activité commerciale avec un sport d’équipe qui comme tel se prête à la pratique libertaire. Au football business et capitaliste répond un football engagé, alternatif et anarchiste. Ce football est en cours d’invention et de réalisation comme la future société.

Vous avez dit “fascistes, racistes, sexistes” ?

Les supporters font au contraire des campagnes antifascistes, antiracistes, antisexistes. Donnons un exemple actuel, les clubs de supporters du monde entier participent au Mondial antiraciste (Mondiali Antirazzisti), une manifestation née en 1997 du Projet Ultra - UISP Emilia Romagna, en collaboration avec Istoreco (Institut Historique pour la Résistance) de Reggio Emilia (Italie). La formule a été une réussite, elle conjugue un foot non compétitif, les supporters, des concerts de groupes hétérogènes, dans une expérience de vie commune en camping : des 8 équipes et 80 participants de 1997 aux 184 équipes et 7000 participants en 2016. La dernière édition s’est déroulée au Parco Albergati de Modène “contre toute forme de discrimination”. Pour la première fois,, en 2014, les équipes mixtes ont largement dépassé celles exclusivement masculines : 70%. “Le Mondial Antiraciste sont un tournoi non compétitif ! Nous n’entrons pas dans ce jeu : changeons les règles ! On participe au Mondial pour combattre le racisme […] cela ne nous intéresse pas de donner un prix à qui a plus de souffle ou s’est entraîné davantage : la compétition effrénée, nous la laissons à d’autres tournois !” Trois points supplémentaires sont attribués à toutes les équipes qui apportent une affiche ou autre matériel documentant le caractère et les activités antiracistes et antisexistes de son équipe. Parmi les nombreuses coupes décernées (fairplay, invisibles, la 1° place entre autres), la plus importante est la Coupe du monde antiraciste pour l’équipe qui tout au long de l’année a le mieux interprété l’esprit du Mondial Antiraciste.

Vous avez dit “non engagés”?

Née en 1903 dans le quartier est le plus populaire de la ville d’Istambul, l’équipe du Besiktas a un club de supporter en majorité anarchiste, les Carsi, fondés en 1982. Lors des émeutes afin d’empêcher que ne disparaisse le Parc Gezi, resté l’un des derniers espaces verts au centre d’Istambul, en première ligne des manifestations, les Ultras du Besiktas, les Carsi, s’emparent dune pelleteuse dans leur stade en travaux afin d’affronter les TOMA de la police, véhicules blindés dotés de canons à eau. Le 10 juillet 2013, Ali Ismail Korkmaz, 19 ans, meurt matraqué par la police. Le mouvement de contestation se relance et ne s’éteint pas, même après le 16 juillet. Carsi regroupe même les clubs rivaux derrière le drapeau noir et rouge et le A cerclé des anar-chistes pour dénoncer la dérive autoritaire d’Erdoğan, le Premier ministre devenu président du pays. 35 supporters Carsi sont arrêtés, accusés de tentative de coup d’État pour les faits du parc Gezi et risquent la prison à vie dans le procès qui s’ouvre en décembre 2014. Le compte officiel Twitter du club est fermé. En avril 2016, après trois années de travaux, Erdogan inaugure le stade du Besiktas à huis clos avec 6 000 invités triés sur le volet, du jamais vu, car même s’il contrôle tout, y compris les médias, Erdogan ne pourrait contenir les supporters dans le stade, ce qu’il craint d’autant plus devant les caméras de télévision filment en direct. À l’extérieur, les aigles noirs du Carsi affrontent encore une fois la police.
PAR : Monica Jornet
G. Enrico Malatesta - FAI - Napoli et G. Gaston Couté de la Fédération Anarchiste
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