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par Francis Pian le 3 octobre 2021

Des idées et des luttes. Les anarchistes dans la ville

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Barcelone anarchiste





Barcelone, un nom qui sonne comme un mythe dans l’histoire de l’anarchisme. Cette ville fut parfois surnommée Le Paris du sud. Le pouvoir économique dû à l’industrie et les mouvements révolutionnaires alliée à la démographie exponentielle en font une ville phare renforcée par la présence d’un port sur la Méditerranée. La construction de la ville, le regroupement des ouvriers dans certains quartiers, les conditions de vie et de travail vont y créer les conditions de l’émergence des anarchistes, de la CNT, de la FAI. Dans les espaces ouvriers, des solidarités fédèrent les individus, une culture se renforce et la social-démocratie paraissait lointaine à ces ouvriers, « les anarchistes eurent donc de la marge de manœuvre pour s’aménager un espace dans le mouvement ouvrier, même si le processus fut souvent entravé par la répression étatique ». Chris Ealham, historien de l’anarchisme ibérique, présente dans son ouvrage, issu de sa thèse, Les anarchistes dans la ville, sous-titré Révolution et contre-révolution à Barcelone (1898-1937), une analyse fouillée, s’appuyant sur des témoignages, de cette période.

Les pratiques populaires
Les ouvriers démunis n’ont pas confiance dans la classe politique locale, ni dans l’État et ses forces coercitives qui répriment les révoltes portant les revendications. Les anarchistes soutiennent les mouvements de chômeurs, ils élaborent une contre-culture. Face au mépris de la bourgeoisie, l’anarchisme apporte un peu de dignité morale, c’est l’émergence du nous qui traduit une force populaire. Pourtant, il était nécessaire d’aller au-delà et « si la vision du monde de la CNT lui venait de l’expérience d’un groupe social dans un lieu et une période déterminés, il fallait à la Confédération, pour atteindre ses objectifs révolutionnaires, transformer cette culture essentiellement locale des barris[ les quartiers ouvriers] en une culture ouvrière plus large, plus mûre et plus radicale ». Au lendemain de la Première guerre mondiale, la CNT compte 275 000 adhérents à Barcelone. Des comités de quartier se constituent, Solidaridad Obrera, le journal de la CNT de Barcelone assure la transmission des informations et invite les militants à l’investissement collectif, à l’exemplarité. Une contre-société se met en place, les « problèmes » des quartiers se traitent localement. Des centres, ateneu, diffusent culture et soutien économique, tout comme la pratique du sport, la randonnée. Le succès rencontré par ces initiatives renforce la CNT, les mouvements sociaux se développent mais la bourgeoisie s’inquiète. Si la CNT accueille avec intérêt l’émergence de la République, elle subit rapidement la répression et des lois scélérates, semblables à celles adoptées quelques années auparavant par le même type de bourgeoisie en France, visent à éliminer les anarchistes et à « nettoyer » la ville des ouvriers les plus pauvres, des migrants du sud de l’Espagne. La lecture du livre conduira souvent le lecteur à établir des parallèles, soit avec notre histoire dont celle de la Commune de Paris, soit avec la situation actuelle. La rivalité entre la social-démocratie et les anarchistes conduit la première à s’allier avec la bourgeoisie, tel Largo Caballero du PSOE, ministre du travail. La répression sera rude, les pages qui y sont consacrées soulignent la violence des forces de police, des organisations privées. Les difficultés financières de la CNT conduisent les cenetistas à trouver des solutions qui servirent de prétextes à des « paniques morales » propagées par la presse et les groupes de pression. Un objectif : « Tous unis contre la FAI ». Des propos qui ne sont pas sans rappeler le mépris versaillais à l’égard des communards. On parle de « fléau », de « détritus de la ville », de « purification ».

« Le droit à la ville »
Pour qui n’a qu’une vision floue de l’histoire de l’Espagne, ce livre est riche d’intérêts. En premier lieu, il souligne l’évolution complexe entre la fin de la monarchie, la dictature de Primo de Rivera, la république bourgeoise. En second lieu, il montre la misère du monde ouvrier et la ghettoïsation des prolétaires dans des quartiers sordides qui les conduisent à s’autogérer, la CNT s’appuiera sur cette culture, ces femmes et ces hommes. Elle connaîtra des contradictions, des luttes internes mais elle développera toujours un soutien envers les plus humbles, dénonçant les conditions de vie, le chômage, le manque de perspectives pour les jeunes ouvriers. Certaines pages sont particulièrement intéressantes, celles qui défendent le crime populaire en réaction au crime capitaliste, produit d’une organisation sociale pernicieuse. Elle dénonce les privilèges, la presse aux ordres, les violences policières, les fraudes fiscales et commerciales, les promesses non tenues des politiciens de toutes sensibilités. Bref, des critiques bien actuelles !

Après une période de pratiques des expropriations (à vous de lire pour en découvrir la signification), la CNT constate l’hémorragie des militants, elle en revient avec notamment Abad de Santillan à une démarche plus constructive. Même Durutti ira en ce sens. Il faut rassembler. La CNT et la FAI restent au moins discrètes lors de la constitution du Frente Populare. Mais les menaces de complot, de coup d’État sont lancinantes et en juillet 1936, les anarchistes à Barcelone, ils tiennent la rue, revendiquent le « droit à la ville », les ouvriers n’en sont plus les « détritus ». De très belles pages sur la « barricade », expression du pouvoir ouvrier mais pour quoi faire ? Sans perspectives, comment occuper l’espace politique ? Aussi dès 1937, le pouvoir institutionnel réaffirme son autorité. Pourtant, les anarchistes organisent la ville, les services publics, la santé, l’enseignement, ce qui, là aussi, n’est pas sans rappeler la Commune de Paris.

Face à la menace fasciste, les anarchistes participent au gouvernement. Intégrés au pouvoir d’Etat, comment protester et garder sa spécificité ? D’autant que les communistes staliniens mènent un combat implacable contre tous ceux qui les empêchent d’accéder au pouvoir. Puis surgiront les évènements de mai et la révolution redeviendra un rêve.

Francis Pian


Les anarchistes dans la ville. Révolution et contre-révolution à Barcelone (1898-1937)
, Chris Ealham. Ed. Agone, 2021

PAR : Francis Pian
Groupe La Commune de Paris
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