Littérature > Des idées et des luttes. La grande confusion
Littérature
par Francis Pian le 9 août 2021

Des idées et des luttes. La grande confusion

Lien permanent : https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=5868





Où en sommes-nous ?






Philippe Corcuff n’hésite pas à mettre les pieds dans les plats les plus complexes des débats sociaux et affirme, c’est sa thèse, que nous sommes dans La grande confusion, le titre de son récent essai. En sous titre Comment l’extrême droite a gagné la bataille des idées, pas une question mais bien une affirmation. Le choc est rude dans les sphères dites de gauche et même de la droite affichée comme modérée. Il ne s’agit pas d’adhérer à son approche fort nourrie d’arguments et de références, on sent l’universitaire, mais de la prendre en compte pour assurer ce recul, cette capacité d’analyse que tout militant a dans les combats de société pour les mener avec lucidité.

Le confusionnisme des esprits

Certes, nous sentons bien que les mots sont utilisés dans les débats sans toujours en maîtriser le sens, voire même avec un détournement du sens. Marine Le Pen qui s’étourdit de laïcité pour mieux exclure des populations qu’elle abhorre, est symptomatique du détournement de mot alors que la laïcité est justement le respect des personnes. Indéniablement l’extrême droite reprend des thématiques de gauche ou au moins républicaines. Exemples : La Marseillaise, un chant révolutionnaire entonné par les Communards, les principes de liberté, d’égalité et de fraternité scandés dans leurs meetings pour mieux cliver les composantes de la société. A gauche, des affirmations, des votes au Parlement depuis une trentaine d’années feraient hurler les militants du siècle dernier. Comment en sommes-nous arrivés à ce stade ? Corcuff parle de confusionnisme. Quid est ? c’est « le nom actuel d’une désagrégation relative des repères politiques antérieurement stabilisés autour du clivage gauche-droite et du développement de passerelles discursives entre extrême droite, droite, gauche modérée et gauche radicale ». Le lecteur pourrait s’attendre à un replâtrage des « extrêmes qui se rejoignent ». Mais c’est trop simple et il s’agit au contraire d’un phénomène qui produit des « interférences entre des postures et des thèmes auparavant antagonistes ». Tout devient possible : l’ultraconservatisme, l’identitarisme, le retour du national et de la frontière, le rejet de l’autre, le conspirationnisme, le simplisme le plus épuré, le ressentiment, voire le relativisme (tout se vaut). Justement la simplification à outrance conduit à un maelstrom idéologique, le bricolage remplace l’analyse et le murissement intellectuel. Pour ma part, je suis toujours fasciné par la qualité de réflexion et d’expression des syndicalistes, des militants ouvriers au XIXè et au début du XXè siècle avant que les apparatchiks prennent le pouvoir pour le garder. La gauche radicale n’échappe pas au dérapage. L’excuse de réagir dans la précipitation « à cause des médias » ne vaut pas. Dans tous les combats politiques, il faut savoir garder la tête froide.

Un livre boussole

Prendre du recul, c’est aussi repartir un peu dans l’histoire pour mieux mesurer les conséquences. Rappeler des propos, des évènements d’il y a deux ans relève du gâtisme pour certains. Or souvent des « idées nouvelles » sont des trouvailles des archives du siècle dernier. Maurice Barrès revient, des formules actuelles du pouvoir macronien rappellent des affiches de Vichy. La gauche se désintéresse du monde, de l’Europe, la solution nationale est souvent brandie par ceux qui s’affirmaient du socialisme international. Le socialisme national en guise de viatique !!! nous nous enfermons dans un présentisme ou « enfermement dans un présent tendant à couper ses liens tant avec le leste du passé qu’avec l’ouverture de l’avenir ».
Prendre du recul, c’est aussi s’armer de concepts, de valeurs pour affronter le monde de demain en le sachant évidemment incertain car se laisser balloté par les pulsions du moment ne permet pas de participer à un monde meilleur.
Ce livre boussole, ce livre pavé comme l’a qualifié un de nos amis, contient des éléments théoriques assez denses mais aussi des faits, des propos, des références qui rappelleront certainement au lecteur des évènements vécus. Classiquement, construit en trois grandes parties, l’ouvrage s’ouvre sur les balises théoriques et historiques avec repères méthodologiques et conceptuels. Elle mériterait sans doute une simplification dans l’expression, la rédaction. Heureusement, elle se concrétise par une très fine analyse des laboratoires actuels de l’ultraconservatisme et du confusionnisme. La deuxième partie aborde un espace idéologique menant de l’extrême droite à la gauche dans des interférences confusionnistes. La dernière partie se mobilise sur les gauches et elle suscitera nombre de débats, d’échanges vigoureux, compte tenu des éléments fournis par Philippe Corcuff. La conclusion du livre « ouvre des passages entre le risque actuel d’extinction des Lumières et le possible retour souhaité de lueurs émancipatrices ».
On doit prendre ce livre comme un acte de lanceur d’alerte idéologique et comme un outil de vigilance politique. Pour Philippe Corcuff, « tenter de comprendre de manière raisonnée et globale les dégâts déjà existants et les dangers qui pourraient advenir, c’est déjà un effort […] pour tenter de les enrayer. Contribuer à prendre conscience des chausse-trappes de notre présent pourrait aider à affaiblir la nébuleuse idéologique […] et à stimuler les contre-tendances. Modestement… »

Francis Pian

La grande confusion, Philippe Corcuff. Ed. Textuel, 2021.



PAR : Francis Pian
SES ARTICLES RÉCENTS :
Des idées et des luttes. Le monde nouveau
Des idées et des luttes. Les anarchistes dans la ville
Des idées et des luttes. Les luttes et les rêves
Des idées et des luttes. Errico MALATESTA
des idées et des luttes. L’anarchisme et notre époque
des idées et des luttes. Chers camarades !
des idées et des luttes. La fascinante démocratie du Rojava
Des idées et des luttes. L’émancipation des travailleurs Une histoire de la Première internationale
des idées et des luttes. Le massacre des italiens Aigues-Mortes, 17 août 1893
Des idées et des luttes. Ne nous libérez pas, on s’en charge
Des idées et des luttes. Ennemis d’État
Des idées et des luttes. La lucidité
Des idées et des luttes. Fourmies la Rouge
Des idées et des luttes. Commun-Commune (1871)
Des idées et des luttes. « L’usine a donné le rythme »
Des idées et des luttes :Lip 73. Piaget
Des idées et des luttes :Le peuple du Larzac
Des idées et des luttes : La liberté est une lutte constante
Des idées et des luttes : Comment vivre après Tchernobyl ?
Des idées et des luttes : Syndicalisme et répression aux USA
Des idées et des luttes : May Picqueray
La bibliothèque Communale 9e fournée
La bibliothèque Communale 8e fournée
La bibliothèque Communale 7e fournée
La bibliothèque Communale 6e fournée
La bibliothèque Communale 5e fournée
La bibliothèque Communale 4e fournée
La bibliothèque
La bibliothèque
La bibliothèque
Mémoires d’une communarde mais pas seulement !!
Réagir à cet article
Écrire un commentaire ...
Poster le commentaire
Annuler

1

le 9 août 2021 12:16:21 par Luisa

En effet, l’atmosphère est lourde, très lourde, trop lourde. Et la confusion est aussi mentale ….

2

le 14 août 2021 19:02:36 par gilles et john

Corcuff ,un anarchiste qui vote Macron contre la Marine ,qui l’a fait et qui
recommencerait ,pour la grande confusion ,c’est un spécialiste dont la FA
en a fait une belle tête de gondole