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Antisexisme
par Francis Pian le 2 août 2021

Des idées et des luttes. Ne nous libérez pas, on s’en charge

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Une si longue lutte !!





Des tricoteuses de la Révolution française aux luttes d’aujourd’hui, c’est le parcours que trois historiennes nous proposent dans un ouvrage Ne nous libérez pas, on s’en charge, une sociohistoire des féminismes par une présentation des stratégies plurielles déployées par les femmes et les hommes féministes qui ont combattu les inégalités entre les sexes et l’oppression spécifique des femmes sur plus de deux siècles. Le livre interpelle autant le lecteur qu’il lui fournit des clés de compréhension et les resitue dans le temps. « Les féministes défient la division traditionnelle entre sphère privée, dévolue aux femmes, et sphère publique, réservée aux hommes. » Elles troublent les identités de genre et refusent la pénombre du foyer. Elles s’organisent « de façon autonome afin de faire progresser leurs droits et leurs libertés, et plus tard aussi celui des luttes des minorités sexuelles pour leur libération. Faire bouger les lignes des rôles attribués à chaque sexe revient à bouleverser l’ordre social et à interroger les inégalités de classe et de race. […] Rendre compte de cette formidable énergie est notre projet ».

Une démarche de sociohistoire
Présenter les luttes féministes dans une approche chronologique est en soi intéressant et chaque historienne, historien découvre des éléments nouveaux au fil de ses recherches mais la sociohistoire se place dans une problématique inspirée des enjeux du présent en vue d’en restituer la généalogie, en l’espèce du féminisme. De quel féminisme doit-on parler ? Comme tout mouvement sociétal, celui-ci reçoit dans l’histoire des définitions variées. Le sinistre Alexandre Dumas fils connu pour sa vulgarité rare à l’égard des femmes de la Commune, utilise le terme pour qualifier les hommes efféminés. Plus classiquement, « il est désormais courant d’utiliser le terme rétroactivement afin de désigner l’ensemble des combats pour l’égalité et la liberté des sexes ».

Deux approches guident les auteures : les liens entre féminismes, genre et politique, d’une part, et l’intersectionnalité, à savoir l’imbrication des dominations multiples, d’autre part.

En ce qui concerne la première approche, les féministes du XIXe siècle ne se limitaient pas qu’au droit et à la lutte contre les inégalités. La critique des normes de genre et des préjugés misogynes trouve autant de place que la revendication de l’égalité juridique. Le lecteur sera toujours aussi choqué de la teneur des propos de ceux qui voulaient que les femmes restent à leur place. Une femme en politique ? Quelle horreur !! Et cette misogynie revient au fil des années jusqu’aux luttes actuelles. On notera que globalement les arguments à l’encontre des femmes n’évoluent guère et restent toujours aussi affligeants.

En ce qui concerne l’intersectionnalité introduite notamment par la juriste Kimberlé Crenshaw, ce concept incite à remettre en lumière l’importance de la trilogie classe, race, sexe en y ajoutant l’âge ou la religion. L’originalité de l’ouvrage s’attache ainsi à établir un lien avec le sort des esclaves aux Antilles au XIXe siècle, l’émancipation des travailleurs et les luttes actuelles. Le renouveau de l’analyse historique conduit aussi à réinterroger les conflits de classe, les relations entre féminismes et mouvement ouvrier, entre les milieux sociaux.

« Des citoyennes sans citoyenneté »
Les périodes révolutionnaires permettent l’émergence des femmes dans le débat public. Les femmes du peuple pendant la Révolution française intervertirent l’ordre de la nature et pas simplement dans les faubourgs parisiens. Elles deviennent des « citoyennes sans citoyenneté ». Elles inquiètent les corps constitués en demandant à participer aux combats. Comme pendant la Commune, celles de 1789 et des années suivantes, mesurent ce qu’elles ont à perdre en cas de défaite des forces révolutionnaires. Pourtant, qu’elles ne rêvent pas ! La confusion des périodes révolutionnaires suscite l’expression des libertés, mais la suite montre toujours le retour de la réaction. C’est aussi l’un des intérêts de ce livre : montrer sur deux siècles les évolutions, les reculs, les acquis, les brimades subis par les femmes.

Au fil des pages, émergent des personnages précurseurs très connus comme Flora Tristan qui allie féminisme et combat social avec sa célèbre formule, « l’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme ; elle est le prolétaire du prolétaire lui-même ». Engels lui piquera la formule. Après 1848, Paule Minck, André Léo, Maria Deraismes dans des milieux et avec des approches différentes exigent le droit à l’éducation pour les filles. Les pages consacrées à la Commune mettent en relief l’action des femmes et nous connaissons nombre d’entre elles dont évidemment Louise Michel de tous les combats jusqu’au bout de sa vie. Le livre souligne l’action de la sensibilité anarchiste en faveur de la globalité des droits des femmes.

Droits civils, droits économiques, droits politiques ?

Droits civils, droits économiques, droits politiques, faut-il choisir ? Les oppositions à l’évolution du statut de la femme sont farouches sous la IIIe République notamment au Sénat.

Dès 1876, Hubertine Auclair pose la question du lien avec le monde ouvrier. Faut-il intégrer le combat des femmes dans les luttes sociales au risque de les « noyer » ou au contraire, le rendre spécifique ? le mouvement ouvrier lui-même n’incite pas à l’égalité des droits. L’affaire Couriau au sein de la CGT révolutionnaire en est un exemple significatif ( Trop jeunes pour mourir,Guillaume Davranche. Ed. Libertalia, 2014).

Les initiatives strictement féminines se multiplient. Chacun connaît le journal La Fronde entièrement rédigé et conçu par des femmes. Il faut sortir de l’ambiance élitiste et s’appuyer sur des luttes sociales où les femmes interviennent. Les textes de Madeleine Pelletier, de Nelly Roussel sont d’une grande modernité.

Pendant la Première guerre mondiale, les pouvoirs publics font appel aux femmes, l’esprit citoyen en première ligne, mais après, elles redeviennent des « ventres ». Une loi scélérate est votée en 1920 qui réprime la propagande anticonceptionnelle et le recours à l’avortement, elle est renforcée en 1923 par la correctionnalisation de l’avortement, fait jugé par des juges professionnels. Produire des enfants, cette antienne resurgit en 1944 même si le droit de vote est accordé.

Au fil des pages, la lectrice, le lecteur retrouvera des thèmes connus sur lesquels nous avons milité. Le combat devient clairement global. Simone de Beauvoir publie son livre Le Deuxième sexe, le planning familial émerge. 1968, son slogan phare : « Oui papa, oui patron, oui chéri, y en a marre ! », une remise en cause de l’autorité imposée dans une société sclérosée. Il fallait autre chose pour exprimer la volonté des femmes, le MLF apparaît avec Le Torchon brûle et le refus du machisme des militants et des organisations même d’extrême gauche, sans oublier les éditions Des Femmes

Le combat pour la contraception, le droit de donner la vie, l’IVG sont des vecteurs clés de l’action des femmes qui pénètrent dans les organisations, les syndicats, les partis pour faire exister la parole des femmes.

Chacune, chacun trouvera dans ce livre une mise en sens d’actions, de mouvements, de luttes qui sur deux siècles permettent une évolution certaine mais ces droits sont extrêmement fragiles et la vigilance reste permanente.
Belle conclusion de ces trois historiennes militantes :« En insistant sur la diversité des féminismes et leurs imbrication avec les différentes formes de discrimination et de pouvoirs selon des moments historiques précis, nous n’avons pas pour autant effacé ce qui fait écho d’une époque à l’autre : la force des paroles, de l’insurrection, de la transgression, la volonté farouche de changements […] en espérant que ce livre, grâce à la connaissance du passé, participe pleinement de l’ "insurrection féministe" ».

Feancis Pian

Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours, Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel. Ed. La Découverte, 2020


PAR : Francis Pian
Groupe La Commune de Paris
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