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Littérature

par Patrick Schindler • le 1 novembre 2026
Une ballade en novembre avec le rat noir
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Novembre : spécial Années 20/30 . Pour l’Ukraine : Récits d’Odessa de Isaac Babel. Pour l’Autriche et l’Allemagne : La Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus et en écho, La résistible ascension d’Arturo UI de Bertold Brecht.
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Foire St Romain Rouen, photo Patrick Schindler
« Rien n’est plus vide qu’une fête foraine vide » Benjamin Betjeman
D’entrée, un passager clandestin...
Isaac Babel : Récits d’Odessa
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En 1915, il connaît une vie difficile à Petrograd et ne sera remarqué par Maxime Gorki que fin 1916. Ce dernier lui conseille « de courir le monde pour engranger des impressions de la vie », mais Babel est rattrapé par les deux révolutions et s’engage dans l’Armée rouge en 1920. En 1927/28 il passe quinze mois en Europe et son premier recueil de nouvelles, Cavalerie rouge, parait en français en 1928.
Dans les années 1930, il échappe de justesse aux grandes purges et au Goulag. Mais en 1938, il est dénoncé comme « ayant dénigré Staline en privé » ... Après huit mois de détention il « avoue » - comme beaucoup d’autres accusés - ses « crimes » (trotskisme et espionnage).
Condamné à mort et fusillé en 1940 par le bourreau Vassili Blokhine, sa mort ne sera annoncée à ses proches qu’en 1953… Son œuvre est interdite jusqu’à sa réhabilitation en 1954 durant la déstalinisation, mais les manuscrits saisis lors de son arrestation n’ont hélas jamais été retrouvés.

Dans l’avant-propos des Récits d’Odessa (éd. Le bruit du temps) la traductrice Sophie Benech nous indique que « le monde d’Isaac Babel n’est pas sans rappeler l’univers des films de Fellini par sa truculence, son burlesque, son grotesque et sa poésie ». Mais son espace à lui, est celui des gangsters juifs de la Russie méridionale qui règnent en maîtres sur un quartier malfamé d’Odessa de 1905 à 1919 (le microcosme juif de la Moldavanka) et ce, de l’époque prérévolutionnaire à la prise du pouvoir par les Soviets.
Pour l’heure, ses habitants sont soumis aux dures lois de leur roi, Benia Kirk et ses… 40.000 voleurs ! Personnage d’Isaac Babel inspiré d’un voleur légendaire ayant existé et « ayant transformé la vie autour du grand port cosmopolite de l’époque - surnommé la Marseille russe - en un grand carnaval perpétuel et extravagant ». Le volume rassemble huit récits auxquels viennent s’ajouter une pièce de théâtre et un scénario de film, dans lesquels on retrouve peu ou prou, les mêmes personnages dans diverses situations.
Dans le premier récit, Isaac Babel énonce d’entrée « Odessa est une ville épouvantable. Tout le monde sait ça ». Il décrit en ces termes le ghetto juif : « Un lieu très pauvre et très peuplé tout à l’opposé de celui où vit une bourgeoisie juive florissante très imbue d’elle-même, et son assemblée municipale très "centuries noires" », c’est-à-dire ultranationaliste, orthodoxe à tendance antisémite… Il nous invite à découvrir ce quartier pauvre de la Moldavanka, fortement alcoolisé et au-dessus duquel règne le dit Benia Kirk dont nous ferons plus ample connaissance dans les récits suivants. Ainsi que son « club » fondé par des chansonniers, des danseuses de café-concert et fréquenté par « des gérants un peu filous ; des juifs ashkénazes se sentant supérieurs ou encore, de jeunes éphèbes blonds ayant pour métier d’être femmes ; des voyageurs égarés ; des chômeurs ; des bardes russes ; des colonels "à la gloire ternie" après le début de la Révolution », etc. Nous plongeons alors dans un monde aux accents de L’Opéra de Quat’Sous où la plume d’un Bertold Brecht est remplacée par celle de Babel, truffée d’humour juif très yiddish et autres expressions réjouissantes. Difficile de résister à la tentation d’en citer quelques-unes. Par exemple celle-ci : « C’était une vieille de 80 ans, traditionnelle comme un rouleau de la Torah ». Ailleurs : « Les mendiants juifs invités à la noce avaient biberonné tout leur soûl comme des porcs non-kasher ». Plus loin : « On l’appelait le "Juif et demi" parce que pas un seul Juif ne pouvait contenir autant d’arrogance et autant d’argent que lui ». Une autre ... : « Quand j’ai entendu ça, j’ai eu le cerveau qui s’est dressé sur la tête en même temps que les cheveux »… Et celle-ci : « Tous les deux passèrent en se dandinant comme deux jeunes filles qui viennent de connaître l’amour ». Ou encore : « Le temps passe avait dit un jour Benia et son frère s’était écarté pour le laisser passer » !…
Dans les récits suivants, nous vivrons des scènes époustouflantes dont celles hilarantes se déroulant dans une synagogue ou dans un asile de vieux. Nous ferons la connaissance de nombreux personnages composant cette communauté très spéciale. Dont « le père Froïm Grantch le borgne » ainsi que sa fille Bassia, la future femme de Benia. Ou encore, Lioubka le cosaque et sa mère maquerelle et contrebandière. Autre personnage central : le père de Benia, surnommé « le Pogrom » ainsi que sa femme alcoolique au mauvais caractère comme lui, etc. Tout ce petit monde changera-t-il aux premières heures de la Révolution puis de la Tchéka, ou bien lorsqu’un nouveau commissaire de quartier sera nommé ?
La pièce de théâtre Le Crépuscule, écrite en 1926, mais dont l’action se déroule de 1910 à 1919, reprend les thèmes de plusieurs des récits. On y retrouve dans ses dialogues la même truculence de la langue odessite. Pour autant, Babel écrivit à un ami qu’il trouvait sa pièce trop superficielle. Il avait peur que la censure stalinienne ne juge la dernière scène comme symbolisant « l’apothéose de la bourgeoisie » !
Enfin le volume est clos par un scénario que Babel avait écrit pour un film muet qui devait être tourné par Eisenstein, mais fut en fait réalisé par un autre cinéaste qui ne convainquit pas l’auteur. Quoi qu’il en soit, il ne resta pas longtemps à l’affiche, la censure lui reprochait de « romanciser le banditisme ». Or, il est à noter que pour Isaac Babel : « La violence fait partie de la nature humaine et de la société ». Il nous explique plus loin qu’il ne la prône pas, mais qu’il l’observe « cherchant à comprendre ce qui pousse les hommes à la cruauté ».
Les notes de bas de pages et les deux notices pré et postfaces rédigées par la traductrice, contiennent énormément de précisions historiques sur l’Odessa des années pré et post révolutionnaires. Un voyage incontournable dans la Russie méridionale yiddish de ces années-là.
Karl Kraus : Troisième nuit de Walpurgis

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Il se fait alors le chroniqueur de ce qu’il appelle La troisième nuit de Walpurga. Le livre sera publié post mortem. Son auteur s’y définit comme « le lecteur du lamentable et du burlesque, de l’infâme et du grotesque ».
Pierre Deshusses, le traducteur de cette nouvelle édition proposée par les éditions Agone, nous explique encore que Karl Kraus se souciait peu durant cette terrible année 1933 de fidéliser ses lecteurs, mais avait pour but de les alerter par la simple analyse des articles de journaux et des émissions de radio (n’en est-il pas aujourd’hui encore le cas aujourd’hui de la part de personnes averties ?). Cependant, il reconnaissait lui-même qu’il écrivait « de façon incompréhensible » ce qui, certes, n’a pas dû faciliter la tâche du traducteur...
Dans les premières pages, Karl Kraus tente d’abord de résumer ce qui constitue pour un nazi le seul diplôme valable : « être un Allemand » ! Puis, de son style léché et envolé qui fait contraste avec les « clichés nazis mal fagotés », il dénonce des derniers repris par la presse à leur service comme : « Hitler a été envoyé par Dieu au Reich dans sa misère pour le délivrer les peuples de la terre de tous parasites », etc. L’auteur les reprend donc un à un pour les décrypter en sémiologue (avant l’heure) avisé.
« Alentour ce n’est rien que stupeur et sidération face à l’envoûtant prodige d’une idée qui consiste à n’en avoir aucune ! » [note] « Allemagne réveille-toi », né dans les années 1920 avant que plus loin, Kraus règle ses comptes avec quelques-uns de ces journalistes et écrivains vendus aux Chemises brunes, comme H. H. Ewers ou un Gotfried Benn et sa vision de la naissance historique de l’homme… « de race blanche » … bien sûr ! Ou encore l’acteur Gustav Gründgens déjà épinglé à l’époque par Klaus Mann [note] . Tous ces individus et leurs semblables ayant répondu à l’appel des sirènes et « qui collent aux basques de Goebbels le grand littérateur culturel qui a un avis sur tout, y compris sur les mythes et la longueur primitive de la barbe et jette l’opprobre sur les émigrés allemands ! ». Karl Kraus nomme encore ces intellectuels qu’il n’appréciait pas forcément, mais eux aussi victimes de l’autodafé, comme Alfred Kerr, Emil Ludwig et Bernhardt Diebold. Il s’en prend furieusement à l’organe nazi qui traite Jacques Offenbach (qu’il apprécie beaucoup), de « minuscule figurine comparé au "grand Wagner" ».
Concernant Hitler à présent : « Cet individu veut anoblir le combat politique par des noces du sang et de la terre, fol eugéniste qui prétend qu’être un prédateur réhausse l’homme pour la reproduction de la race » ! Selon Kraus, pour le nouveau gouvernement « le mensonge est devenu vérité [note] ? » . Par exemple lorsqu’il prétend que « la révolution nationale n’a fait qu’une vingtaine de morts », alors qu’à Londres on en dénombre déjà 1 000 !
Suit un long passage où Karl Kraus remet les pendules à l’heure au sujet de Nietzsche qui « malgré ses coups de marteau philosophiques et de surhomme, reconnaissait l’intelligence des Juifs ce qui les empêchaient de devenir stupides comme des Allemands nationaux » ! Puis il se lance dans un long focus sur la situation autrichienne, fustige au passage : Von Papen et Hidenbourg ; la propagande SA/SS ; le Pen Club, ainsi que « ces Juifs germanisés au discours ambigus » et certaines entreprises juives qui participent au Fonds de soutien du parti nazi. Kraus ajoutant qu’au même moment, les journaux pronazis autrichiens « renverraient bien Mr Einstein à Jérusalem car la germanité ne pourrait qu’y gagner » ! Même verdict pour ces torchons nationaux-socialistes qui persistent à affirmer « qu’il ne s’est rien passé de particulier pour les intellectuels ni dans les prisons allemandes pour les femmes aryennes ces "putains à Juifs" qui sont à stériliser et à tondre » ! Torchons qui porteront aux nues le boycott des magasins juifs le 1er avril et les autodafés de mai et juin 1933. Certains d’entre eux expliquant que « Dachau n’est pas une prison préventive mais un centre d’éducation »… Qu’à l’intérieur de l’Allemagne « tout se passe bien malgré ce qu’en disent les mauvaises langues françaises et anglaises » …
Heureusement, Karl Kraus sélectionne pour notre plus grand plaisir de longs passages des poèmes lyriques d’August Von Platen pour nous faire oublier l’espace d’une seconde par exemple, qu’une agence pronazie transforme en un jour « les victimes en coupables et en agents de propagande qui inventent des horreurs soi-disant commises par les SA et les SS ». Plus loin, Kraus s’arrête longuement sur le combat entre le parti nazi autrichien pro-Anschluss et le chancelier Dolfus « déjà chancelant » ainsi que la montée de l’antisémitisme dans un pays où les pronazis prétendent que « l’association des aveugles a été infiltrée par les communistes » et ont commencé à en expulser les membres juifs. Une Autriche où Mein Kampf est en train de devenir la nouvelle bible et où Hitler est perçu comme « le libérateur de tous les temps » !
Avant de nous quitter Karl Kraus revient sur le sens de son œuvre et sur son long combat contre la presse dévoyée. Il en arrive à se demander pourquoi en ce mois d’octobre 1933 - et dans ce climat qui était encore impensable quelques années auparavant - il a échappé à la purge nazie et tente d’y répondre. Son témoignage sur les premières heures du règne nazi est déroutant de lucidité. Même si effectivement parfois comme il le dit lui-même, il « écrit de façon incompréhensible », ce qui est très relatif. Il suffit de s’habituer petit à petit à son style si personnel. De plus, le texte de Karl Kraus est parsemé de citations principalement de Goethe, Shakespeare, Heine, Platon, Nietzsche ou encore Schiller… La France et d’autres pays européens voire plus largement au monde, ne sont pas si éloignés de l’atmosphère rance qui régnait en Allemagne et en Autriche au début des années 30. Et on connait la suite…
Bertold Brecht : La résistible ascension d’Arturo UI
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A partir de 1930, les nationaux-nationalistes commencent à interrompre avec véhémence les représentations de ses pièces. L’arrivée au pouvoir d’Hitler le force à quitter l’Allemagne avec son épouse, la comédienne Hélène Weigel. Ils vivent en exil en Scandinavie, puis aux États-Unis où il est comme beaucoup exilés, soupçonné de communisme et inquiété au moment du maccarthysme. Après-guerre de retour en Europe il s’installe en 1949 à Berlin-Est en République démocratique allemande, où il crée la compagnie du Berliner Ensemble.

Comme nous l’avons vu plus haut, dans sa pièce, Brecht transpose l’ascension d’Hitler à celle d’une bande de gangsters de Chicago « de laquelle les petits épiciers flairaient l’odeur rance de la corruption ». Exactement comme les SA de Berlin, cette bande de truands va, d’incendies criminels en intimidations brutales, faire main basse… sur le trust du chou-fleur de la ville ( !) afin d’y assoir son empire. On n’a aucun mal à reconnaitre Hitler, Hidenbourg etc. dans les personnages principaux de la pièce. Les industriels et les grands propriétaires terriens allemands transformés en trust, les fascistes devenus des gangsters du milieu. D’autres scènes fleureront les circonstances de l’incendie du Reichstag ou de la Nuit des longs couteaux, etc. Comme nous l’indique Bertold Brecht « le show peut alors commencer ! » :
A Chicago, un cartel commercial voit ses commerces s’effondrer et ses choux-fleurs pourrir, Arturo Ui, un voyou propose au trust sa protection. Loin de nous l’idée de raconter le contenu des seize épisodes de la pièce mais avons seulement sélectionné quelques répliques significatives. Ainsi :
- D’un patron du trust : « Aujourd’hui l’abondance vire à la pauvreté en moins de temps qu’il en faut pour passer l’arme à gauche. Les épiciers crèvent. La clientèle achète à peine un demi-chou. Et encore, à crédit »…
- Du propriétaire d’une compagnie maritime : « Les petits Ui pullulent par les sales temps qui courent. Nul ne sait d’où ça vient mais tout le monde se doute que le gouffre est profond ».
- D’un gangster à l’aubergiste Dogsborough (Hindenburg) : « Tu sais tenir un nom c’est toujours plus précieux que de tenir ses comptes ».
- D’Arturo Ui : « Les faiblards dégagent, c’est la loi de la nature. C’est le chéquier qui fait aussi le pouvoir », etc, etc.
Le passage, entre autres, où Ui prend des cours de maintien et d’élocution avec pour professeur un comédien sonne plus vrai que nature. A chaque fin de tableau, Brecht propose des panneaux rappelant au public les événements marquants de l’avancée des nazis en Allemagne face au vieil Hindenburg « ce cul serré » sans oublier bien sûr les visées d’Hitler sur l’Autriche, la Tchécoslovaquie puis de la Pologne, etc. Quant à l’épilogue de la pièce, il est hélas trop d’actualité et n’a pas pris une seule ride :
« N’exultez pas trop car ce terreau putride est encore fécond »…
Patrick Schindler, groupe de Rouen de la FA
Un passager clandestin de saison. La Llorona [note] chanson traditionnelle mexicaine dans une version plus rare en nahualt, langue autochtone la plus parlée au Mexique. En nahualt, Llorona devient Chocani
Un dernier...
PAR : Patrick Schindler
groupe de Rouen de la FA
groupe de Rouen de la FA
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