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Littérature
par Patrick Schindler le 2 octobre 2022

Finies les vendanges en octobre, le rat noir fomente en tonneau

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En octobre, le Rat noir en mode grec , avec Contre-courant de Thanassis Valtinos et Kalamas et Archéron de Christophoros Milionis. Ensuite, voyage Au cœur des Ténèbres avec Joseph Conrad. Puis avec Georges Perec qui nous donne sa version de L’Attentat de Sarajevo. Éclairs de chaleur en Jamaïque avec Olive Senior. Caprice de la reine de Jean Echenoz. A la ligne: les feuillets d’usine de Joseph Pontus. Montmartre et le Lux Bar de Patrice Montagu-Williams. Et enfin, le dernier volume de la trilogie de Yuval Noah Harari : 21 leçons pour le XXIème siècle.

"En sang d’aspic et drogues venimeuses / En fiel de loup, de renards et blaireaux / Soient frites ces langues ennuyeuses... " La balade des langues ennuyeuses de François Villon

Thanassis Valtinos : Contre-courant



Thanassis Valtinos est né en 1932 dans le Péloponnèse, une région de Grèce très présente dans son œuvre. Après une enfance marquée par des tribulations familiales et les années d’Occupation, il s’installe vers 1950 à Athènes, où il vit encore aujourd’hui. Après des étude de cinéma, il devient le scénariste de plusieurs films de Théo Angelopoulos et obtient en 1984, le Prix du Scénario à Cannes pour Le voyage à Cythère. Il voyage ensuite en Angleterre, aux États-Unis et en Allemagne de l’Est. Mais ce sont les réalités passées et présentes de la Grèce que ses récits s’attachent essentiellement décrypter, faisant de lui un des auteurs grecs contemporains les plus représentatifs de sa génération.



Contre-courant (éd. Fario, trad. Gilles Orblieb) se présente sous la forme de reconstitution écrite d’une interview sans concession réalisée sur la vie et l’œuvre de Thanassios Valtinos.
La première question aborde sa prime jeunesse, passée dans son village natal de Haute-Arcadie. Il était alors persuadé, vu la situation de sa maison, que le soleil se levait à l’ouest et se couchait à l’est, avant de découvrir la vérité : première grande déception de sa vie !
Valtinos revient ensuite sur le début de l’occupation italienne durant laquelle, sa famille fut contrainte de déménager pour s’installer en ville, à Sparte, puis selon les événements à Tripoli « Si les Italiens, ces comédiens-nés étaient plutôt comiques, les Allemands qui leur succédèrent étaient des assassins » …
Valtinos nous livre ses impressions de gamin insouciant sur ces terribles années. Un gamin qui mélange les épisodes tragiques (comme l’assassinat de 118 otages par les Allemands), avec ses premières pulsions sexuelles, ses premiers films « dans une ville où tout un chacun a perdu le sens commun ».
On chemine ensuite entre cacophonie et sauvagerie de la guerre civile, au milieu des miliciens, des résistants communistes, des royalistes et des militants d’extrême-droite. De quoi s’y perdre ! Années troubles : dénonciations, vengeances entre factions opposées. Un glossaire bienvenu en fin de volume clarifier la chronologie des événements et l’ensemble des organisations politiques évoquées dans ce touchant témoignage.

Christophoros Milionis : Kalamas et Archéron



Christophoros Milionis, déjà croisé dans une précédente rubrique, est né à Athènes en 1932 dans un village proche de la frontière gréco-albanaise. Fils d’instituteur, après des études de lettres classiques à l’université de Thessalonique, il devient professeur dans la région de l’Epire puis à Athènes. Après avoir traversé l’occupation et la guerre civile, déçu de ses espoirs à gauche, il se consacre à l’écriture, participe à des revues littéraires, notamment sous la dictature des colonels. Membre fondateur de la Société des écrivains grecs, il lui sera reproché tout comme à Papadiamandis, sa nostalgie et son attachement à la langue grecque « savante » : le katharévousa. Ses livres sont traduits dans une dizaine de langues.



Kalamas et Arheron (éd. L’Harmattan, traduction Jean-Marc Laborie) : onze nouvelles autobiographiques de Christophoros Milionis.
Le Crapaud (Ziambes en grec) inspirait à Milionis enfant, terreurs et dégoût : « gras, laid et gros comme le poing, au cou trapu, aux jambes gonflées, aux yeux globuleux et à la peau jaunâtre couverte de pustules ». C’est ainsi que l’on appelait également dans son village natal, une pauvre vieille dont il nous raconte la misérable histoire.
Kalamas et Achéron se déroule au lendemain de la guerre civile, en Épire, région où les combats fratricides ont fait rage notamment le long de long de la rivière Kalamas.
La Huppe raconte la difficulté de vivre dans la Grèce post-guerre civile lorsque l’on pouvait sous une simple dénonciation être soupçonné d’être ou d’avoir été communiste.
Mère-Grand déroule la fin de vie d’une grande-gueule « qui avait toujours été dure d’oreille, parlait fort comme si c’était les autres qui n’entendaient pas et qui battait son homme quand il revenait du café et sentait l’alcool et le tabac ».
Coriandolino [note] ou comment Milionis apercevant une bouteille de Coriandolino à Rhodes, se laisse emporter dans ses souvenirs.
Ismaïl Kadaré : l’histoire de son ami d’enfance albanais, devenu depuis un écrivain reconnu.
Simphonia, voyage dans la Hongrie communiste où il cherche les traces des grands poètes hongrois et tombe par le plus grand des hasards, sur son oncle réfugié politique !
Dans Phryné [note] , il se souvient des jours heureux de sa jeunesse « dans une société repliée sur elle-même ».
Le dernier tanneur nous transporte dans l’univers magique du marché de l’Orge de Ioannina et de son petit monde d’artisans.
Le Joueur de pipeau [note] : dans les îles de Zante et de Skiathosoù avec beaucoup de chance, on peut encore croiser des vieux ayant connu les grands poètes, Solomos et Papadiamantis.
De génération en génération, ou comment elles se succèdent tout en s’oubliant ou s’ignorant les unes les autres.
Un livre qui marque et qui complète celui de Thanassis Valtinos .

Joseph Conrad : Au cœur des ténèbres



Joseph Conrad est né en 1857 en Ukraine (alors province de l’Empire russe). Issu d’une famille de la noblesse polonaise, celle-ci déménage à Varsovie en 1861. Son père est emprisonné puis déporté pour sa participation aux préparatifs de l’insurrection polonaise contre la Russie tsariste. Sa mère meurt et son père l’année suivante, laissant Jozef orphelin à l’âge de onze ans. Il est confié à son oncle maternel. En 1874, il s’embarque comme mousse à Marseille avant d’entrer dans la marine marchande britannique dans laquelle il restera, durant seize ans. En 1895, il achève sa carrière maritime et se consacre à la littérature, son seul moyen d’existence. Il se marie et s’installe avec sa famille en France, puis à Genève. Après avoir publié bon nombre de nouvelles et romans, il meurt des suites d’une crise cardiaque en 1924.



Au début du Cœur des ténèbres (éd. L’Imaginaire Gallimard, traduction de l’anglais Jean Deurbergue), nous sommes immobilisés dans l’estuaire de la Tamise à cause du reflux, avec l’équipage du Yawl Wellie et de tous « ces hommes qui ne font que répondre à l’appel de la mer ».
Que faire sinon jeter l’ancre autour du légendaire phare de Chapman et attendre ?
Quoi faire d’autre pour l’équipage qu’écouter le capitaine Charlie Marlaw raconter un de ses voyages en Afrique alors qu’il n’était encore qu’un jeune matelot ?
C’est en passant devant une librairie londonienne que ce dernier repère alors sur une carte d’Afrique, un énorme fleuve qui « tel un serpent dévolé, plonge la tête la première dans la mer ».
Il n’a plus qu’une obsession : partir à sa rencontre. Par un heureux hasard, il réussit à se faire embaucher dans une compagnie de la marine marchande qui trafique dans le coin et lui propose de prendre la place d’un capitaine tué par les sauvages sur les bords du fleuve. « Personne n’en revient vivant », le prévient le médecin recruteur. Nous allons donc suivre son aventure durant un trimestre.
Embarqués à bord « d’une méchante marmite de fer blanc » comme pour remonter « jusques aux commencements du monde, au cœur des ténèbres ». Voyage en compagnie « d’une fourmilière humaine de Noirs tantôt soumis prenant les Blancs pour des êtres surnaturels, tantôt inquiétants, mais qui ne se révoltent pas, alors qu’ils sont trente sur cinq, parmi l’équipée », déjouant pièges, chicots, maladies tropicales, naufrages et attaques indigènes. En toile de fond : un trafic d’ivoire qui rend les hommes fous.
Palpitations assurées dans le monde colonial d’alors.

Gorges Perec : L’attentat de Sarajevo



Georges Perec est né en 1936 à Paris, de parents juifs polonais. Il passe son enfance dans le quartier de Belleville. Son père engagé volontaire durant la Seconde guerre mondiale, est mortellement blessé par un obus. Pour lui sauver la vie et afin qu’il échappe à Auschwitz, on l’envoie en zone livre où il est baptisé. Adopté, il fait ses études à Paris, abandonne hypokhâgne pour suivre des études d’histoire. Après son service militaire, il s’installe en Tunisie avec sa femme avant de rentrer en France et devenir bibliothécaire à la BNF. Profondément marqué par l’histoire de ses parents il fait plusieurs psychothérapies et part pour un long séjour en Yougoslavie où il écrit L’attentat de Sarajevo puis, Les Choses. Il rejoint Raymond Queneau et Italo Calvino à L’Oulipo (L’ouvroir), un groupe de « littérature inventive ». Il meurt d’un cancer du poumon à 45 ans. Georges Pérec a également écrit La Disparition, un roman à la particularité de ne pas contenir une seule fois la lettre « e », ce dont son éditeur ne s’était pas aperçu avant que l’auteur ne lui fasse remarquer !



Perec écrit L’attentat de Sarajevo, son premier roman, à l’âge de 24 ans. Refusé, Pérec s’en désintéresse, le manuscrit ne sera retrouvé qu’après sa mort. Dans sa préface de l’édition Le Point, Claude Burgelin, après avoir retracé les années estudiantines de Perec, son incapacité à écrire et ses fréquentes psychanalyses, nous raconte ses amours.
Notamment celui qu’il a pour Milka Canak qui lui inspirera l’héroïne de L’Attentat.
Pour sa part dans son avertissement, Perec nous affirme que l’attentat de Sarajevo n’a pas été perpétré par des activistes de la Grande Serbie, mais par de « vulgaires » étudiants révolutionnaires. Ce qui est cocasse, c’est qu’il ne sera question de l’attentat que trois ou quatre fois dans le roman. En effet, l’action tourne surtout autour de l’amour spontané que Perec éprouve dès le premier regard pour Mila, la petite amie de son compagnon serbe, Branko, avec lequel il a une relation amitié/haine. Mila devient son obsession. Elle se fait désirer. Perec décide contre toute raison d’aller la rejoindre à Belgrade, tandis que Branko se partage à mi-temps entre elle et sa femme.
Quelle aventure pour obtenir en tout et pour tout, « trois petites minutes de bonheur parfait » ! Chassé-croisé, jeu de chaises musicales entre les protagonistes d’un trio infernal, perdu dans les vapeurs de raki.
Très vite on ne comprend plus bien qui veut quoi ! Et ce, jusqu’au sublime déroulement. Et ce n’est qu’à la page 77 du roman que Pérec nous reparle de l’attentat de Sarajevo, « Débarrassé de ses conséquences : un fait divers, en quelque sorte » !
Magnifique roman de jeunesse dans lequel on se réjouit de citations du poète croate Tin Ujevic, de Stendhal, Lamartine, Victor Hugo et comme de bien entendu, de passages de La Chanson du Mal aimé de Guillaume Apollinaire.

Olive Senior : Éclairs de chaleur



Olive Senior est née en 1941 en Jamaïque. Elle grandit dans un milieu rural isolé puis étudie à l’Université d’Ottawa où elle obtient un diplôme de journaliste, écrit des romans de fiction, sur la culture Caraïbe et des livres de poésie. Elle quitte la Jamaïque en 1998 pour le Portugal, la Hollande et l’Ecosse. Après avoir obtenu la nationalité canadienne, elle partage son temps entre Toronto et Kingston (Jamaïque).



Eclair de chaleur (éd. Zoe, traduction de l’anglais Christine Raguet) : une dizaine de petites nouvelles jamaïcaines. De ce pays « où les croyances archaïques se sont transformées en une religion qui tient plus du rite que de ladite orthodoxie catholique ».
La première nouvelle au titre éponyme, raconte l’histoire d’un homme singulier qui tous les ans vient « soigner ses nerfs » chez l’oncle et la tante du narrateur. Cet homme aurait-il un ou plusieurs secrets, pourquoi veut-on l’éloigner du jeune garçon ? Ses nerfs auraient-ils une vie propre ?
Orange d’amour : une petite jamaïcaine vit entre ses deux passions. Celle qu’elle éprouve pour sa poupée à laquelle il ne reste que la moitié du visage et une orange dont elle veut partager les quartiers qu’elle croit magiques.
Le pays du dieu borgne : une grand-mère retrouve son petit-fils, voleur, violeur et gibier de potence. Pourquoi après bien des années d’errance ce dernier « résultat d’une génération de vipères » vient-il se réfugier chez elle ?
Ascot : un garçon pas très futé mais qui a cependant réussi à se marier aux Etats-Unis avec une femme blanche, vient la présenter à sa famille jamaïcaine. Comment va se passer cette rencontre entre deux civilisations ?
Des jeudis sans nuages : Laura, petite bâtarde pauvre, quitte sa maman pour tenter sa chance chez ses riches grands-parents. Arrivera-t-elle à s’adapter ?
Vraies choses du temps longtemps : l’histoire de Patricia, amoureuse « des choses du temps longtemps » tient absolument à refaire à neuf la vieille maison de son père qui ne demande rien. Or, « à fur et à mesure que la maison devenait grande, grand-papa devenait plus petit ».
Est-ce que les anges portent des soutiens-gorges ? Question qui obsède Beccka, mais à qui peut-elle bien la poser ?
Le jour de ma confirmation « Ma tante m’avait confectionné une robe en guipure blanche que je détestais et quand on a placé le voile sur ma tête, j’ai poussé un soupir en pensant aux vierges folles » !
Le petit garçon qui aimait les sorbets jusqu’à l’obsession, arrivera-t-il à réaliser son rêve d’en goûter un pour la première fois de sa vie, à la Fête de la Récolte ?
Balade : un maître d’école demande à sa classe de faire une rédaction sur le thème « la personne la plus inoubliable que j’ai connue ». Pourquoi déchire-t-il celle de la petit Léonora qui a décidé de parler de la sulfureuse Miss Rilla ?
Enfin, Colora ou l’obsession de vouloir « éclaircir la race », racontée à travers les yeux d’une petite fille « qui voit tout mais ne s’en tient qu’à sa propre vérité ».
Dans ces nouvelles « pur-jus caraïbe », Olive Senior, à la poésie aussi puissante qu’un ouragan, nous transporte entre magie créole, misère matérielle et richesse de cœur.

Jean Echenoz : Caprice de la reine


Jean Echenoz est né en 1947 à Orange. Fils d’un psychiatre et d’une mère graveur, il fait ses études à Aix-en-Provence puis à Paris, notamment à la Sorbonne. Il publie son premier ouvrage, Le Méridien de Greenwich en 1979. A ce jour, il a reçu une dizaine de prix littéraires.



Caprice de la reine (éd. Poche) propose sept récits.
Nelson qui se passe dans la campagne anglaise. On y découvre les traits cachés de « l’Amiral », abimé par ses voyages, « manchot, borgne et fiévreux, plus à l’aise sur les océans que sur la terre ferme ».
Caprice de la reine : récit savoureux dans lequel le narrateur nous décrit les bâtiments et jardins d’un domaine de Mayenne qui, à la manière d’un microscope évolutif et capricieux achèverait son observation par les mœurs d’une colonie de fourmis !
A Babylone en compagnie d’Hérodote. Description fantaisiste de « cette ville de tous les fantasmes, prodigieuse invention humaine ».
Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens des aiguilles d’une montre. Vingt statues de reines ou duchesses de France, dont Jean Echenoz nous décrit les bustes, les coiffures, mais surtout l’expression de leurs visages « qui résume leur règne en un seul mot ».
Génie civil ou la fabuleuse histoire de l’ingénieur Gluck, passionné par les ponts, en ayant construit lui-même des dizaines et qui écrit leur histoire depuis les chasseurs-cueilleurs, en passant par les Romains, jusqu’aux techniques les plus modernes avec une « chute magistrale » qui conclut cette nouvelle.
« What ever happened to » Celeste Oppenheim, un petit conte “orphéen en diable”!
Enfin, Trois sandwichs au Bourget. Pourquoi Jean Echenoz réitère trois fois une visite au Bourget ? Cette ville de la banlieue nord de Paris cacherait-elle, en dehors de ses sandwichs, quelques trésors oubliés ? Enchantement assuré.

Joseph Pontus : A la ligne, feuillets d’usine



Joseph Ponthus est né en 1978 à Reims. Après ses études supérieures, il travaille comme éducateur spécialisé avec des jeunes en difficulté et écrit un témoignage avec quatre d’entre eux. Marié, il souhaite se rapprocher de sa femme en Bretagne, s’inscrit dans une agence d’intérim qui lui propose des missions dans une usine de poissons, puis dans un abattoir. Expérience qu’il raconte dans A la ligne. Il meurt deux ans plus tard, en 2021, à Lorient.



En acceptant une mission d’intérim dans une usine agro-alimentaire bretonne, Joseph Ponthus était bien loin d’imaginer ce qu’il allait vivre, à commencer par l’attente perpétuelle de petits contrats renouvelés.
Le premier dans une usine de poissons. Comme initiation, il est d’abord affecté, ainsi que les deux tiers des intérimaires qui y travaillent, à la chaine des crevettes surgelées de provenances diverses. Cadences infernales, gestes automatisés. 40 tonnes par jour lui passent devant les yeux et dans les mains. Course contre la montre à cause des dates de péremption.
On l’affecte ensuite au tri des sardines. Embauche à quatre heures du matin. Puis, à la chaîne de démoulage des poissons surgelés et de coquillages « les bulots, ces coquillages les plus cons du monde » ! Il faut s’habituer au bruit. « A se taire en travaillant, à supporter la fatigue physique, les odeurs de rat crevé, de vase, de pisse et aux blagues de culs des collègues pendant les pauses ».
Joseph Ponthus va nous en peindre de toutes sortes à partir des notes qu’il prend à l’arrache le soir, malgré la fatigue, en rentrant chez lui. Comment survivre dans cette atmosphère hostile ? En pensant à tout et à rien. A Vatel, le cuisinier de Louis XIV qui se suicida à cause du retard d’un arrivage de marée à la cour. En construisant sa propre Odyssée. En se disant tout bas des poèmes d’Apollinaire, en se chantant des chansons de Barbara et de Trenet.
C’est tout le charme de ce livre que de nous balancer entre un quotidien insoutenable et la magie d’un esprit libre qui y surnage.
Dans la seconde partie de ce livre-mémoire, nous suivons Joseph Ponthus embauché dans un abattoir. Autre dimension du cauchemar. Ses descriptions viennent compléter les chefs d’œuvres du genre (La Jungle d’Upton Sinclair publié en 1906, ou Le Sang des bêtes, documentaire tourné en 1949, dans les abattoirs parisiens de La Villette et de Vaugirard). En lisant la version moderne de Ponthus, on s’aperçoit que rien n’a fondamentalement changé depuis, « sinon le perfectionnement des techniques de mort et le raffinement des méthodes de merchandising » avec leurs équipes de commerciaux et « d’auditeurs » aux casques rouges.
Après trois années passées à l’usine, Joseph Ponthus se demande en quoi cette expérience lui a été utile, sinon à mettre un terme à son analyse. Et… « C’est déjà ça » !

Patrice Montagu-Williams : “Lux Bar”



Patrice Montagu-Williams a d’abord travaillé dans l’informatique et le commerce international. Après avoir fait faillite, il se lance dans l’écriture et travaille occasionnellement comme consultant pour l’Arabie Saoudite et l’Emirat du Qatar. Ayant longtemps vécu au Brésil, il évoque ce pays dans plusieurs de ses romans. Il a également créé l’inspecteur d’une série de polars « qui n’arrête jamais personne ». Nous l’avons déjà croisé dans cette rubrique pour trois nouvelles asiatiques. Aujourd’hui, il vit quasiment toute l’année sur une île grecque.



Patrice Montagu-Williams a tenu à remettre lui-même son « Lux Bar » Mémoires (éd. Non Nobis) dans les pattes du Rat noir à Athènes. Durant notre échange dans un bar de Pangrati, ses quelques confidences me firent glisser une première patte dans le vif de son dernier livre.
Confidences de comptoir à la Monsieur Richard de Léo Ferré : « Problèmes d’hommes et de mélancolie ». Quelques silences aussi « Le silence c’est la liberté. Et ça, Big Brother il ne veut pas en entendre parler », me confiait-il.
Rentré dans mon trou à rat, je glissais une deuxième patte dans son Lux Bar. Je musardais dans sa jeunesse, une brève histoire de sa famille, haute en couleur.
Ses grands-parents travaillant pour les services secrets durant la Première guerre mondiale, sa grand-mère « réactivée » pendant la Seconde et qui excellait à réinventer sa vie.
Son chat et son désir d’écrire depuis toujours. Patrice s’amuse au détour d’une page : « La confiance c’est bien, mais le contrôle c’est mieux, affirmait Lénine ». Il ne garde de cette phrase assassine que l’envie de bouter « tous les contre-révolutionnaires patentés » qu’il croise sur son chemin.
« C’est à partir de cette époque que j’ai cessé de prendre les cons pour des gens » … Nous échouons ensuite à Montmartre en sa compagnie.
Amarrés au Lux Bar, la mémoire du quartier, situé en bas de la rue Lepic « ce grand fleuve de Montmartre », comme l’appelait Léon-Paul Fargue. « Paris qu’on aime comme une pute, c’est-à-dire comme quelqu’un qui vous donne du plaisir et vous pique tous vos sous » … On commence alors à se demander si le narrateur est vraiment l’auteur : ce vieil homme qui se déplace dans le quartier tout en pente, dans une chaise roulante poussée par une de ses anciennes maîtresses pour aller déguster un bon whisky dans un de ses bars favoris. Ce vieux routard qui égraine à longueur de pages, des souvenirs en veux-tu-en-voilà « Marcher à reculons dans le tunnel de ma vie, ça me fait du bien » ! Nous croisons alors, une multitude de personnages plus loufoques, pathétiques ou comiques-nés, les uns que les autres. Entre deux de ses maitresses, son copain psy, juif athée qui disait « Si je ne crois pas en dieu, je crois en ceux qui croient en lui ». Le psy et sa patiente chanteuse qui finit par se suicider et qu’il va régulièrement visiter sur sa tombe du Cimetière Montmartre, « afin d’achever sa psychanalyse interrompue », etc., etc.
Mémoires entrecoupées de réflexions plus que digne d’intérêt, du genre « C’est bien d’avoir des enfants, cela permet d’éduquer les parents ». Une magnifique scène de retrouvailles avec des copains de la même promotion, quarante ans après « massacre des espérances juvéniles ».
La deuxième partie de ce petit livre nous raconte La Légende des Anges de la Butte, ou : peut-on demander à son vieil ami psy d’aider un vieil handicapé à franchir le Rubicon ? Enfin, « l’affaire du Lux Bar » met un terme à cette histoire. Et tout le monde de se demander ce que sont devenues les cendres du mort.
Dans un dernier Mea Culpa, Patrice Montagu-Williams nous embrouille un peu plus entre l’identité de l’écrivain et celle du narrateur. Mystère à savourer, telle une bonne crêpe Suzette du temps jadis, sur la Place du Tertre !

Yuval Noah Harari : 21 leçons pour le XXIème siècle



Yuval Harari est né à Kiryat Ata en Israël, de parents juifs séfarades libanais originaires de l’Europe de l’Est. Il se spécialise en histoire médiévale et militaire, obtient son doctorat au Jesus College d’Oxford en 2002 et devient enseignant à l’université hébraïque de Jérusalem, en 2005. C’est en écrivant Sapiens qu’il se documente sur le traitement des animaux dans l’industrie de la viande et du lait. Horrifié par ce qu’il apprend, il devient végan et pratique la méditation vipassana. Homosexuel remettant en question les idées reçues, il vit avec son mari dans une communauté agricole près de Jérusalem. Fin juillet 2018, Yuval Noah Harari refuse de recevoir une distinction délivrée par le consulat israélien à Los Angeles, afin de protester contre la promulgation par Israël de la loi sur l’État-nation, la qualifiant « d’érosion des normes libérales de base d’Israël » et critique les positions de cette dernière dans le conflit avec les Palestiniens.



21 leçons pour le XXIème siècle (éd Le livre de poche). Vingt et une leçons, cinq parties, vingt et un chapitres. En introduction, Yuval Noha Harari nous présente l’objectif du troisième volume de sa trilogie (les deux premiers ayant été présentés dans de précédentes rubriques) qui se focalise sur « l’ici et le maintenant ». L’échec du projet fasciste, puis communiste, ne leur survivant que le projet libéral. Mais pour combien de temps encore dans le contexte des révolutions biotechnique, bioéthique et la menace écologique ?
Dans la première partie de son essai « Le défi technologique », Harari s’intéresse à la notion de « Travail » dans le monde de demain, soumis à la concurrence des neurosciences et de l’économie comportementale, l’intelligence artificielle (IA), s’étant déjà attaquée aux secteurs des transports, de la santé, etc. Le fossé ne risque-t-il pas encore de se creuser un peu plus entre les pays riches et les autres [note] ?
Dans un tel schéma, quid de la « Liberté » ? Du libre choix individuel avec la montée en gamme des algorithmes et la présence de robots ? Le développement exponentiel de l’IA ne nous voue-t-il pas « à passer d’une discrimination collective à une discrimination individuelle » ?
Quid alors du concept d’« Egalité » ? « Doit-on s’attendre à passer de castes ce classes à une spécialisation de castes biologiques » ? La solution ne serait-t-elle pas une véritable réglementation mondiale de la propriété des Datas ?
La deuxième partie de l’essai, « Le défi politique » s’intéresse aux « Communautés ». Dans le contexte technologique actuel, doit-on s’attendre à une distorsion discriminatoire entre les individus « en ligne » et ceux « hors ligne » ? Réflexions ensuite autour du concept de « Civilisations ». Résultat d’un tripatouillage des textes religieux ? Nouveau mythe ? Analogie trompeuse entre histoire et biologie ?
Quid du « Nationalisme » ? Simple dérobade complaisante, incapable de faire face aux défis écologiques, technologiques et responsable de la surenchère d’armes offensives et défensives ? Les réponses sont-elles à chercher dans l’histoire d’homo sapiens ?
Les « Religions » à présent. Sont-elles encore pertinentes pour régler les problèmes techniques mieux que ne fait la science ?
Et « L’immigration », concept qui se balance aujourd’hui entre « devoir » et « faveur » mais qu’en était-il dans les civilisations passées ?
La « Culture » est-elle un terme de remplacement de l’hideux concept de « race » ?
La troisième partie du volume « Désespoir et espoir » s’ouvre sur un volet consacré au « Terrorisme » ou « l’art de manipuler les esprits » et d’agiter la menace du terrorisme nucléaire et cyberterrorisme. Une façon d’aborder « La guerre » ou la peur de la 3ème guerre mondiale. Les guerres traditionnelles sont-elles devenues moins rentables que la vente d’armes préventives ? L’humanité est-elle cependant à l’abri d’un coup de folie : « il ne faut jamais négliger la bêtise humaine », nous prévient Harari. D’où « L’humilité » comme solution comme le suggère Harari ?
« Le sectarisme » est-il générateur de violences ?
« Dieu », oui, mais quel dieu ?
« La laïcité », oui, mais avec quels contours ?
Quid des « Droits de l’homme » contre d’éventuels Droits pour des « surhommes » ?
La quatrième partie « Vérité », s’intéresse à la notion de « Justice ». Est-elle un mot périmé ? Sommes-nous entrés dans un monde de « Post-vérité » avec les « fake news » ? Quels sont les bienfaits et les effets pervers de la « Science-fiction » ?
Enfin, dans la cinquième partie « Résilience », Yuval Noah Harari s’intéresse à « L’éducation » et à son évolution au cours de l’histoire. Aujourd’hui, avec la surabondance d’informations comment réussir à appréhender une vision globale du monde ?
Quel est « Le sens » de la vie ? Une invention humaine pour se rassurer et laisser une trace ? Les algorithmes répondront-ils mieux à la question ou n’y a-t-il pas de sens du tout ? Plus globalement, où se situe aujourd’hui la « Liberté » de choisir ?
Réapprendre à se connaitre soi-même ? La méditation ? L’observation par les sensations corporelles ?
Harari ne prétend pas à la « science infuse ». S’il ouvre la boite à Pandore, c’est pour nous aider à réfléchir sur les nouvelles données avec lesquelles Homo Sapiens va devoir se débrouiller. Ce dernier volume de la trilogie réserve à ses lecteurs, autour de tous ces thèmes, le même lot d’exemples concrets et amusants que ceux évoqués dans les deux premiers.

Patrick Schindler, individuel FA Athènes










PAR : Patrick Schindler
individuel FA Athènes
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1

le 5 octobre 2022 11:55:57 par Barbara

Merci cher Rat noir pour cette nouvelle chronique, toujours aussi revigorante ! Je note toute la lsite, à commencer par le Milionis, qui risque fort d’échapper à tout le monde vu le talent bien connu de L’Harmattan pour promouvoir ses auteurs ; )
Un Echenoz que je ne connais pas, chouette ! D’ailleurs la photo représente la versio audio du bouquin, c’est une bonne idée, de l’écouter. Et les propos du Lux Bar ( bravo la référence à cette chanson pas très connue de Ferré*! ) vont compléter ma bibliothèque bistrologique. A la prochaine !
*[LIEN]

2

le 5 octobre 2022 12:15:01 par Barbara (encore)

"liste", pas "lsite" ( merci de corriger )

3

le 5 octobre 2022 14:02:41 par viviane

Merci au rat noir dont l’érudition nous ouvre des mondes! et nous donne généreusement les clefs pour les explorer....quant au courage pour le faire, c’est une autre histoire!!

4

le 5 octobre 2022 14:49:26 par max pelgrims

Merci pour ces invitations à lire. Il y a une coquille, enfin, celle que j’ai découverte dans le texte concernant Georges Perec : "...on l’envoie en zone livre où il est baptisé". Je suis certain que G. Perec aurait adoré.