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par Patrick Schindler le 16 juillet 2018

Le philosophe à l’épreuve des faits

Article extrait du « Monde libertaire » n° 1793 de mars 2018
Ce samedi-là, Publico recevait Stéphane Sangral venu présenter l’un de ses derniers livres Fatras du Soi, fracas de l’Autre (Editions Galilée), disons le plus politique d’entre eux. Une bonne trentaine de personnes était présente. Censé animer, j’ai d’abord pensé que la séance se passerait de façon traditionnelle, mais ce ne fut pas le cas : la salle a autant parlé que l’auteur, ce qui était plutôt très positif. Au départ, Stéphane nous a développé le sujet de son livre tournant autour de la situation de l’individu face aux autres. « Dans un rapport certes difficile, mais où l’idée de “sacralité de l’individu” émerge effectivement, au moins dans la place que “l’individu, à mesure d’avancées civilisationnelles, occupe peu à peu dans le groupe”. » Stéphane nous a expliqué que, pour lui, le but était de tendre à remplacer le groupe identitaire par l’individu. A son sens, il convient avant tout de dissocier ce qui relève du phénoménal et du pragmatique.

J’ai demandé à Stéphane de nous lister les différents groupes identitaires qu’il abordait dans son livre. Détestant l’armée et la guerre, il nous a d’abord parlé du nationalisme, « fabriquant des hordes de soldats fanatiques, agitant une idéologie irrationnelle n’engendrant que la violence ». Puis, sa déclinaison : le régionalisme. Mais, cette question étant tellement d’actualité, la salle a rapidement embrayé sur l’indépendance de la Catalogne. Le débat s’est tout de suite avéré animé. Pourquoi les Catalans devraient-ils accepter d’être dans un État espagnol qui ne les reconnaît pas ?, ont avancé certains participants. Beaucoup de voix divergentes se sont fait entendre dans la salle (dont une : le fait qu’il est incontestable que le mouvement est aussi fréquenté par des individus plus riches, par exemple que les Andalous, et qui « ne veulent pas payer pour les autres »). La position des anarchistes espagnols a été aussi évoquée.

Enfin, un consensus de conclusion a été trouvé entre la salle et l’auteur, évoquant la découpe arbitraire des pays tout le long de l’histoire imposée par l’impérialisme. D’autres voix ont vanté les vertus de l’autonomie version libertaire avec l’autonomie des régions fédérées et leur interdépendance. Mais une digression s’est embrayée au sujet de la conception d’un État mondial, « seul capable », selon Stéphane, « de rétablir l’équilibre ». Après les réactions radicales du public majoritairement anarchiste et détestant l’État et sa représentation, un compromis a finalement été trouvé après une bonne demi-heure d’échange avec l’auteur, qui a convenu que le terme « organisation mondiale » serait plus appropriée. Ne se disant pas anarchiste mais libertaire, la salle a essayé de le convaincre sur les fondamentaux de la pensée anarchiste et fédéraliste…

L’en-soi individuel n’est pas un monolithe



Stéphane a ensuite abordé la question autant des groupes identitaires que de ceux religieux (qui se réclament systématiquement d’une supériorité sur les autres – athées ou de croyances autres). Pour l’identité sexuelle, la salle a repris la parole une fois encore évoquant la sortie du silence et du tabou comme étant une bonne chose. Mais Stéphane nous a fait remarquer que, cependant, la tendance « balance ton porc » ne devait pas devenir une opposition systématique entre les femmes et les hommes afin d’éviter une conflictuelle « gynocratie », ou « essentialisation ». Une intervenante anarcha-féministe l’a admis mais en rappelant qu’à la base les mouvements identitaires de genres (femmes, homos, trans, lesbiennes) avaient pour vocation de faire reconnaître leur lutte pour exister. J’ai cela dit posé quelques limites à ces luttes « communautaires » qui, comme le prouve par exemple le pinkwashing (lessivage par le rose), servent aux États autoritaires et nationalistes (comme Israël) à revendiquer une virginité au niveau des droits de l’homme en mettant en avant le marketing gay comme vitrine.

Stéphane nous a ensuite expliqué comment il rejetait également l’identité raciale dans la mesure où celle-ci pouvait entraîner un risque d’inversion en isolant finalement une « communauté » qui de fait se stigmatiserait toute seule en s’écartant du groupe faisant référence à des caractéristiques différentielles physiques, couleur de peau, origines, etc. D’une façon plus globale sur l’identité comportementale, Stéphane nous a expliqué que pour lui était toujours nocive une catégorisation entraînant le danger de définir un profil « de bons contre les méchants ». Ceci depuis les contes pour enfants, jusqu’aux visions caricaturales mettant dans le même sac fantasmatique, fanatique et bien arrangeant, les djihadistes, les serials killers, les pédophiles, etc. Car, pour Stéphane, une telle catégorisation stigmatise un individu montrant plusieurs facettes et ne se bornant pas à une seule identité. Rappelons qu’au « civil » Stéphane est psychiatre et insiste sur le fait de ne pas bloquer la progression de la réflexion sur l’individu « en faisant de l’en-soi individuel un monolithe infragmentable ».

Un débat trop intéressant pour ne pas déborder largement sur le temps prévu, car j’ai demandé ensuite à Stéphane de nous présenter ses autres livres, d’une dimension plus poétique ou philosophique. Le premier Méandres et Néant, « montrant l’individu face au Néant, dans un rapport où, à part tourner en rond, rien n’était possible ». Dans Ombre à n dimensions, il livre une l’image de « l’individu [qui] fait face à soi, au soi, à cette bizarrerie qu’est le soi, qu’est la possibilité de dire “je” ». Circonvolutions présente soixante-dix poèmes parlant d’eux-mêmes… Enfin, son dernier ouvrage, Des dalles posées sur rien, s’attaque au problème de la conceptualisation de la conscience réflexive, autrement dit du « je ». La poésie et la philosophie prendrait-elle le pas sur le politique ? En effet, Stéphane Sangral a vendu tous les exemplaires qu’il avait apportés (!) et dont il a fait le don de la recette en soutien à la librairie Publico, ce que nous avons particulièrement apprécié et l’en remercions.
PAR : Patrick Schindler
Animateur du débat, au même titre que la salle !
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