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par Patrick Schindler le 20 décembre 2021

Le Rat Noir de décembre...

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Décembre : le Rat noir vous invite dans l’intimité de Thémistocle, en compagnie d’Olivier Delorme. Puis, un peu de peinture. Charles Baudelaire au Salon de 1846. Autres époques, autres peintres : Francis Bacon du Tableau final de l’amour de Larry Tremblay. David Hockney par Catherine Cusset. Passer ensuite, Un jour avant le bonheur avec Erri De Luca. Traverser l’Atlantique et retrouver le Babitt de Sinclair Lewis. Le retraverser l’Atlantique pour découvrir les sombres années de la guerre d’Algérie de Daniel V, par Pierre Brunet. Puis Nos fantastiques années fric, dans le polar de Dominique Manotti. Enfin : l’envers du décor de l’industrie porno avec I love Porno de Didier Lestrade.




Le Thémistocle d’Oliver Delorme







Olivier Delorme, écrivain et historien français, est né en 1958. Agrégé d’histoire en 1982, il se consacre à l’écriture. Passionné par la Grèce, il vit aujourd’hui à Nisyros (dans les îles du Dodécanèse). En 2014, il a reçu le prix Mondes en guerre, mondes en paix, pour sa trilogie La Grèce et les Balkans.





Nous pénétrons dans l’histoire de Thémistocle (éd. H&O, 23€) par la petite ouverture de sa tente, à la veille de la bataille de Salamine en 480, avant notre ère. Nous le surprenons en pleine conversation politico-philosophique avec son maître et conseiller, Mnésiphilos. Ils abordent son plan d’attaque contre les Perses. En effet, Athènes, dix ans après la bataille de Marathon et peu après celle des Thermopyles, est prise et soumise par l’armée de Xerxès, ainsi que plusieurs autres villes grecques (Olivier Delorme nous en expliquera le déroulement dans un chapitre ultérieur). Pour l’heure, seules Athènes alliée à Egine, Corinthe, Mégare et Sparte, décident de lui résister. Le fougueux Thémistocle (fils d’un concubin bâtard, marié deux fois, père de six enfants et farouche partisan de la démocratie) a proposé une stratégie. Laquelle n’a réussi à convaincre, ni le Conseil des Amiraux des cités alliées, ni son pire ennemi politique, l’evpatride (« le bien né ») Aristide, ennemi juré de la démocratie et donc de Thémistocle. Ce dernier fait fi de son avis et décide de maintenir malgré tout, la préparation de la flotte et des troupes des Alliés, basées dans le détroit de Salamine, à deux pas du Pirée. Il compte entraîner les Perses dans un piège.

C’est ensuite à Stisileos, son jeune et bel amant, métèque de l’île des Cyclades de Keos d’entrer en scène. De nous raconter son histoire en flash-back et sa rencontre avec Thémistocle. Il a quitté pour lui, son premier amant qui n’était autre qu’Aristide ! Aristide, depuis ostracisé par l’Assemblée des Athéniens, mais réhabilité pour la bataille contre les Perses, l’occasion pour Thémistocle de lui faire un nouvel affront. Après avoir reçu les signes favorables d’Athéna, de Poséidon et finalement du Conseil des Amiraux, passe à l’action. Il envoie un esclave Perse porter un message fallacieux à Xerxès, afin qu’il tome dans son piège. Cela fonctionnera-t-il ?

Le charme de cette biographie tient au fait qu’Olivier Delorme parvient à nous faire pénétrer dans la peau de chaque protagoniste de cette épopée. Leurs voix s’entremêlent tour à tour. De fait, nous passons de l’état de lecteur à celui d’acteur. Souci des détails, expression de chacun des différents caractères, de leurs impulsions. De plus, Delorme ne néglige aucun fragment de leurs mœurs, souvent vulgaires à l’époque, ainsi que leur mépris pour les « peuples inférieurs » : « Arrêtez de vous chicaner comme deux Béotiens dont l’un accuse le chien de l’autre de lui avoir tué trois poules ». Nous pouvons le constater quelques chapitres plus loin, alors que nous sommes transportés chez Thémistocle qui offre, accompagné de Stisileos et de son vieux maître Mnésiphilos, un magnifique banquet pour fêter le succès remporté par Eschyle pour sa pièce Les Perses. Mais, les effets bénéfiques du festin sont annihilés lorsque Thémistocle apprend qu’un anonyme vient de déposer dans le Vase de bronze de l’assemblée du peuple athénien, un tesson sur lequel est gravé une accusation selon laquelle : « il est un enculé [note]  ». Ambiance garantie ! « Les Athéniens n’ont aucune patience : les quolibets fusent vite et le tumulte suit de près. »
Hadrien
Les manigances et stratagèmes imaginés par les ennemis de Thémistocle réussiront-ils à le faire ostraciser et exiler ? Ou pourrait-il dans ce cas trouver refuge ? Et si dix ans plus tard, il parvenait à regagner Athènes, y retrouverait-il sa place de stratège ? Le laisserait-on accomplir son rêve de voir une Athènes enfin protégée contre les Barbares ? Parviendrait-il à imposer son idée de constituer une ligue commune pour les cités grecques alliées ? Le laisserait-on encore, prôner la liberté de parole aux Athéniens, afin qu’ils participent activement à la vie de la « cité de la parole » ?

Parallèlement, que va devenir le beau Stisileos après la bataille de Salamine ? Poursuivra-t-il lui aussi son rêve de devenir le champion des Pentétériques ? Dans ce cas, écoutera-t-il les conseils de ses entraineurs au sujet de l’abstinence sexuelle que doivent garder les athlètes avant les concours, « que la semence vienne de l’écume du sang ou cerveau » ? Ou passera-t-il outre, parce que dans tous les cas, « le corps ne cesse d’en produire et qu’il faut bien l’évacuer » ! Stisileos restera-t-il fidèle à Thémistocle ?

La biographie romancée d’Olivier Delorme aborde tous les aspects de la vie athénienne. Fermement assise sur documents d’époques, heureusement conservés ou retrouvés. L’occasion de découvrir ou redécouvrir l’histoire du Vème siècle d’avant Périclès. Les petits secrets de Delphes, l’ambiance de son port de Kirrha, ses sanctuaires et sa pythie. Les récits mythiques, tels celui de la fin de la guerre entre les Titans, Rhéa et Kronos. Croiser en chemin Xénophane de Colophon, le premier agnostique, le jeune Périclès et bien d’autres. Retrouver en tête de chaque chapitre des vers d’Héraclite, de Thucydide, Diodore de Sicile, Aristophane, Eschyle, Plutarque, etc. Delorme nous offre un récit tantôt épique, tantôt intime et romantique. Magnifique histoire d’une passion sans faille, comme seul le permet ce genre littéraire. Klaus Mann nous l’avait déjà prouvé avec son Alexandre le Grand ou Marguerite Yourcenar avec son Hadrien. Genre qui ouvre l’imaginaire aux plus rigoureux récits des Diodore, Hérodote, Plutarque et autres Thucydide. En fin de volume, on trouve un glossaire des termes grecs utilisés ainsi que trois cartes qui permettent de suivre les déplacements de nos héros.


Charles Baudelaire au Salon de 1846







Dans sa préface de Baudelaire Salon de 1846 (éd. La Fabrique, 15€), Jean-Christophe Bailly nous explique la naissance de ce petit recueil écrit par Charles Baudelaire sous le règne de Louis-Philippe, « livre fondateur du poète qui introduit avec une certaine violence », le discours critique de Baudelaire sur l’art. Sur ces Salons des artistes « où l’on accumule tout un fouillis de toiles de tous genre dans un grand désordre attirant une foule de visiteurs. Un tohu-bohu de styles et de couleurs. » Le Rat noir s’est contenté d’écouter le poète commenter les nombreuses œuvres exposées dans le salon de 1846. Charles Baudelaire nous avertit. Il nous prévient qu’il s’adresse surtout aux bourgeois « c’est à vous, majorité, que s’adresse ce livre ». Qu’on se le tienne pour dit ! Dans cet avertissement est déjà présente, toute l’ironie du futur auteur des Fleurs du Mal (qui ne paraîtra qu’une dizaine d’années plus tard).

Dans A quoi bon la critique ? Baudelaire nous en donne sa version : « Elle doit être amusante, poétique de naïveté et de romantisme ». Pour lui, le génie d’un artiste doit se trouver non seulement dans la couleur, mais aussi dans l’harmonie et la mélodie. Rien que ça ! Et de citer en exemple, les « modernes » Véronèse et Delacroix (le mélancolique), dont les personnages sont toujours « agités », tandis que ses tableaux religieux sont les seuls de l’exposition « à ne pas jouer de la corde sensible chrétiennes » ... Baudelaire évoque ensuite les autres peintres qui ont retenu son attention, notamment, Georges Catlin et son Petit loup (qui a également impressionné Gérard de Nerval) ? Il analyse ensuite, les sujets amoureux des peintres de l’exposition, puis pose un regard de « scrutateur obsessionnel » sur l’art des coloristes.

Dans L’idéal et le modèle, Baudelaire peaufine son idée selon laquelle « un grand dessinateur doit résumer l’idéal ET le modèle », avant de s’intéresser aux portraits selon deux critères : l’histoire et le roman. Qui trouvera grâce à ses yeux et qui sera l’objet de ses foudres ? Quelque « militariste cocardier irritant l’épiderme français » ? Dans « L’héroïsme et la vie », pour donner suite à une démonstration fournie, comment Baudelaire en arrivera à conclure que l’héroïsme ne se trouve que dans la vie quotidienne ou le nu ? Suivent quelques réflexions sur le doute chez les peintres et sur la « très ennuyeuse sculpture, vague et insaisissable à la fois ».

Enfin, le chapitre Des écoles et des ouvriers, est sans doute le plus provocateur de cet essai. Faut-il le prendre au premier degré ou au second ? Pourquoi en effet, Charles Baudelaire, ce jeune homme qui, deux ans plus tard en 1848, va monter sur les barricades, fréquentera Joseph Proudhon et citera Auguste Blanqui, lance-t-il cette phrase en guise d’introduction : « La joie que l’on éprouve à voir les représentants de l’ordre crosser les Républicains et les anarchistes » ? Provocation ? Moquerie destinée aux bourgeois hystériques de l’ordre ? Et pourquoi ajouter plus loin que les ouvriers sont « les ennemis des roses et des parfums » et les artisans des « fanatiques des ustensiles » ? Jean-Christophe Bailly, dans sa préface, nous donne quelques pistes de réflexion.

On trouve souvent, au fil de ces pages, la plume de Baudelaire, ce dandy « mouillée d’acide » qui, après la parenthèse des barricades, se définira comme « dé-politique ». Quoi qu’il en soit, ce petit livre de critique et avant-gardiste n’a de cesse de se moquer du « politiquement correct » qui ne fera que ravir les inconditionnels d’un poète de génie.


Francis Bacon : Tableau final de l’amour de Larry Trenblay







Larry Tremblay, dramaturge et écrivain québécois, est né en 1954. Il a publié une trentaine de livres de plusieurs genres (poésie, textes dramatiques, essais et romans) dont Le Christ obèse. Ses œuvres théâtrales sont produites et récompensée dans de nombreux pays.





« Tu es venu pour me voler. Je dormais dans mon atelier. Sale et tâché. J’ai entendu une vitre voler en éclats. L’intrus qui s’approchait de moi n’était pas subtile. Mais j’étais heureux que quelque-chose se produise dans ma vie solitaire. » Ainsi s’ouvre Tableau final de l’amour de Larry Tremblay (éd. La peuplade, 18€). Une rencontre insolite entre Francis Bacon et son amant, une petite frappe, voleur et gigolo qui se termine par une nuit de sexe. « Je nourrissais le fantasme les tous premiers jours de m’incruster dans ton corps comme un lutteur en pénètre un autre avec ses prises et ses coups ». Le ton est donné. Bienvenue dans cette aventure entre un peintre de génie, alcoolique, dévoyé et un petit hétéro musclé, homo honteux se cachant derrière une virilité de façade. Dans une note, Larry Tremblay a la délicatesse de nous prévenir que cette histoire est fictive, librement inspirée de l’histoire de Francis Bacon.

Au fil des pages, l’auteur nous raconte la vie du peintre. Sa naissance à Dublin. Son père éleveur de chevaux qui le bat et le maltraite. Qui le rejette, parce qu’il est asthmatique et homosexuel. Francis n’ayant pas caché son viol par le palefrenier à l’âge de 14 ans et qui, surpris dans la chambre de sa mère en train d’essayer ses sous-vêtements, est rejeté et quitte la maison familiale. Suivent les années d’errances à Paris. La prostitution et l’alcool. Le début d’une carrière fulgurante, jusqu’au jour où, il rencontre par le plus grand des hasards, ce petit voleur qui va devenir son modèle préféré, sa « muse vulgaire ». Mais, Bacon, peintre obsédé par « la violence, la cruauté, le sang, l’alcool et la tragédie », va avoir beaucoup plus de mal à le coucher sur une toile que dans son lit ! Leur aventure « amoureuse » va s’avérer violente, sadomasochiste, mais une grande source de création pour Francis Bacon. Témoins, ces tableaux tourmentés qui font « déborder du corps humain sa part d’animalité, sa sexualité entravée, son désespoir, sa cruauté et l’absence de toute éternité ».

L’histoire, déjà compliquée de Francis Bacon, va encore se compliquer quand il emmène la petite frappe à New-York, pour une grande exposition qui lui est consacrée et qu’il va tomber amoureux d’Alex, un jeune peintre américain. Coup de foudre ? Et dans ce cas, que va devenir le petit loubard ? Tombera-t-il dans les drogues dures ? Retrouvera-t-il sa place aux côtés de Bacon ?

Quoi qu’il en soit, cet essai est pour nous l’occasion de fréquenter « l’autre Bacon », le personnage public à grand succès. Seul peintre que de son vivant a eu comme Picasso, droit à une rétrospective de son œuvre au Grand-Palais. On côtoie alors, Madame Pompidou, Giacometti, Dali, Miro, Masson, un très court instant, Margueritte Duras (que Bacon n’a jamais lu) et même de loin, Jean Genet. Maggy, l’actrice ayant abandonné sa carrière de cinéma pour s’occuper d’Adam, son ex-mari handicapé, dont Bacon fera un portrait stupéfiant. Mais, outre tout cela, Bacon, peintre de génie parviendra-t-il à transcender son amour pour un petit loubard ? Tableau final de l’amour : une remarquable approche intime de Francis Bacon.


Catherine Cusset : Vie de David Hockney







Catherine Cusset est née en 1963. Elle fait ses études au lycée de Boulogne-Billancourt, avant d’intégrer l’Ecole normale et devenir agrégée de lettres classiques. Elle présente ensuite une thèse sur le Marquis de Sade, enseigne à l’université de Yale avant d’arrêter sa carrière universitaire pour écrire à plein temps. Elle vit aujourd’hui à Manhattan, avec son mari américain.





Portrait de famille. David Hockney est né en 1937, dans une famille pauvre anglaise de Bradford dans le Yorkshire de l’ouest. Son père, pacifiste convaincu et « artiste dans l’âme », se retrouve sans le sou après la Seconde guerre mondiale. Jamais en manque d’imagination, pour nourrir sa famille de quatre enfants, il rafistole et maquille de vieilles poussettes pour les revendre. Sa mère aimante, « bonne comme la pâte » ouvre les portes de la maison à tous les enfants du quartier. Le petit David se montre vite doué à l’école, très porté sur le dessin. Il en expose d’ailleurs dans le hall et est ravi quand ils sont volés. Un jour, en place d’une rédaction, il tend à son professeur son portrait. Ce dernier tombe sous le charme ! Bref, une enfance plutôt heureuse car « il ne s’apercevait même pas qu’ils étaient pauvres ».

C’est au fond d’une salle de cinéma que David découvre le sexe par hasard à quinze ans. Très doué, ses professeurs le poussent vers une école d’art. Mais sans bourse, pas d’autre choix que patienter deux ans et terminer son cycle normal d’études. Pacifiste comme son père, ne parvenant pas à échapper au service militaire, il choisit l’objection de conscience et soigne durant deux ans, des vieux en fin de vie dans un hospice. Expérience humaine qui marquera sa vie entière. Au Collège royal de Londres, grâce à un étudiant, il découvre les livres de Walt Whitman et de Constantin Cavafy. Une révélation : oui, on peut être homosexuel et ne pas s’en cacher ! Alors pourquoi ne pas partir tenter sa chance et vivre sa vie à New-York ? La Big Apple va-t-elle le transformer ? Et pourquoi pas la Californie ? Nous allons alors suivre durant trois années, un David Hockney très fertile qui se foutant des critiques finira par leur déclarer « Je peins ce que je veux, où je veux, quand je veux. L’art appartient aux artistes, pas aux théoriciens ». Nous allons faire la connaissance de ses amis et ses amants des périodes successives dites « des piscines », des doubles portraits, du Grand Canyon.

La magie de la biographie de Catherine Cusset, consiste à nous faire revêtir le grain de la peau d’un personnage magique, insatiable d’une « jouissance au jour le jour ». Comment abordera-t-il ensuite le vieillissement ? Les années sida, les suicides de nombreux de ses amis provoqués par les excès de drogue et d’alcool ? Comment affronter ces Etats-Unis « bouffés la paranoïa identitaire » après l’attentat du 11 septembre ? David Hockney continuera-t-il malgré tout, à toujours aller de l’avant ? Comment termine-t-il sa vie ? Hockney ferait-il partie de ces rares génies increvables ?


Le Jour avant le bonheur d’Erri De Luca







Erri De Luca, écrivain et journaliste, est né à Naples en 1950, au sein d’une famille bourgeoise ruinée par la guerre. Leurs biens détruits, ils se retrouvent à vivre dans le quartier populaire de Montedidio. La jeunesse de De Luca n’est pas heureuse, tous ses romans sont autobiographiques et s’en inspirent, notamment Le jour avant le bonheur (éd. Follio).





Erri De Luca nous raconte l’histoire d’un petit orphelin confié par sa mère aux bons soins de don Gaetano, le concierge de leur immeuble (lui-même élevé dans un orphelinat). D’où leur bonne entente et leur complicité immédiate. Don Gaetano a le pouvoir de « lire les pensées qui passent au vol dans la tête des gens », mais refuse de donner son secret au gamin. Un gamin très curieux, agile et débrouillard. Don Gaetano passe de longues soirées à lui raconter son enfance à lui. Ses années d’orphelinat, à fréquenter « les gens de la rue, les prostituées, les artistes, les assassins, bref tous les gens qui vivent la nuit ». Il lui raconte aussi, passage particulièrement instructif, la Naples pendant l’occupation.
Le petit garçon, pour sa part, nous fait des confidences. Il nous décrit ses camarades de jeux, les longues heures où il épie la petite fille autiste d’en face. Son ami le bouquiniste. Devenu ado, sa découverte « des plaisirs solitaires et des joies de la pêche en mer ». Son expérience en tant que « plombier Don Juan », tandis qu’il attend le fameux « jour avant le bonheur » …

Petit livre qui nous fait découvrir le quotidien des quartiers populaires napolitains durant l’Occupation, puis l’après-guerre. Cette « ville espagnole qui se trouve en Italie par erreur », où « les vitres se passent le soleil entre elles ». Naples, où après la Libération, « Les Américains passent devant nous et ne nous voient pas. Ils vivent ici et ne voient même pas le volcan. J’ai lu dans le journal qu’un marin américain était tombé dans la bouche du Vésuve. Rien de bizarre : il ne l’avait pas vu. » ! Humour. Tendresse. Cruauté. Le tout saupoudré de considérations philosophiques et poétiques, souvent « cinglantes » : un pur délice !


Babbit de Sinclair Lewis







Harry Sinclair Lewis est né en 1885 à Sauk Centre, un petit village du Minnesota. Il devient rapidement un romancier et dramaturge majeur des années 1920/30, « chroniqueur naturaliste » du « rêve américain ». De ses « petites villes » de la classe moyenne aisée. « Peintre satirique » de la monotonie, de la vulgarité affairiste et consumériste, de la bigoterie et enfin, de l’hypocrisie américaine Maccartiste. Les caricatures dévastatrices de Sinclair Lewis furent à l’origine de bien des polémiques, souvent violentes. Il fut, cela dit, le premier Américain à recevoir le Prix Nobel de littérature en 1930. Particulièrement récompensé pour Babbitt, (éd. Livre de Poche, 8€70), un de ses romans les plus célèbres, dont le titre est passé dans le langage courant.





Nous voici donc projetés dans une petite ville du Middle-West des Etats-Unis, durant les années de la « prohibition » pour les aventures burlesques de George F. Babbit. 46 ans, agent immobilier dans Floral Heights, un quartier résidentiel de Zenith. Anti-héros devenu légendaire aux Etats-Unis. Monsieur Babbit se réveille un matin d’avril dans sa belle maison « équipée de tout le confort moderne » (nous Français, ne pouvons penser qu’à celle idéale de Jacques Tati !). De mauvaise humeur au réveil. Tiré par un horrible mal de crâne de son rêve merveilleux en compagnie de sa « petite fée ». Conséquence d’une soirée trop arrosée à la mauvaise bière-maison (prohibition oblige), passée à jouer au poker avec des amis « sélectionnés » du quartier.

Dès les premières pages, Sinclair Lewis nous immerge par petites touches pernicieuses, pointilleuses, dans l’univers routinier d’américain moyen de M. Babbitt. Direction la salle de bain. Naturellement, il se coupe en se rasant. Râle. Puis, autour du sacro-saint petit déjeuner familial, échange des propos aussi insipides que futiles avec sa femme Myra qu’il vouvoie, « à la chair plissée et au cou gonflé de graisse. Sa bonne épouse, fidèle, sérieuse et qu’à de rares moments, gaie. » Femme qui provoqua déjà en lui le jour du mariage, « un désir fou de fuir une lente agonie » ! Voilà pour l’épouse. A présent entrent en scène ses trois enfants, petits américains gâtés. Vérona, 22 ans, une « costaude » qui veut quitter l’université pour épouser un millionnaire et vivre une vie de luxe. Ted, 17 ans, que sa mère trouve « très décoratif » et qui « veut aller à l’université et en même temps ne pas y aller ». Son rêve ? devenir acteur de cinéma. Enfin Tinka la petite dernière, 10 ans, gentille gamine « aux cheveux d’un rouge flamboyant, grosse de sucreries et d’Ice cream-sodas ». Tout un petit monde qui, dès les premières heures du matin jacasse, se taquine, s’ébroue, ce qui n’arrange en rien le mal de crâne de Babitt père. Fin du portrait familial.

A présent, les voisins : les Littlefield, « bon Républicains à la moralité exemplaire ». Les Dopperlbran, couple bohème, « qui ne pense qu’à faire la fête et à boire du whisky de contrebande jusque tard dans la nuit ». Et puis, les collaborateurs de l’Agence immobilière Babbitt et Tompson (patronyme du beau-papa qui n’y met que très rarement un pied) où ronronnent neufs employés. La jolie sténographe « très efficace » qui rappelle à Babitt la « petite fée de ses rêves » et donne la dernière touche aux annonces immobilières que son patron rédige « comme des poèmes ». Babitt se veut un homme d’affaire « droit et honnête » ce qui ne l’empêche nullement de toucher des petits dessous de table ou d’extorquer leur peu d’argent aux locataires qui en manquent. Pratiques courantes dans le petit cercle fermé de son Club des Boosters, où se retrouve le midi, le gratin du syndicat des patrons « petits barons locaux des assurances, du droit, des engrais et des pneumatiques », sous la protection des « souteneurs de l’état et des défenseurs de l’Eglise évangélique ». Bien au chaud, entre deux cigares, ils vitupèrent contre les syndicats travaillistes, « ces communistes, ces Juifs restés pauvres, ces rapaces d’étrangers envahisseurs, Grecs et d’Italiens, ploucs incapables de s’élever dans l’échelle sociale. Ces Noirs devenus si arrogants depuis la fin de la guerre de Sécession », etc. Parmi ce beau monde assez ennuyeux, seul Paul Riesling, a grâce aux yeux de Babitt. Son ami depuis l’université, « son frère » auquel il voue un véritable culte et qui comme lui, s’ennuie dans sa vie et avec sa femme. Fin du portrait social.

Comment sortir de ce cercle infernal ? Organiser une petite partie de pêche « entre hommes » dans le Maine avec son si cher ami Paul ? Ce petit break sera-t-il assez efficace ou lui faudra-t-il chercher un autre stimulant ? Babitt devra-t-il pour se transcender et regagner sa confiance en lui, se lancer en plus dans des discours enflammés lors des Congrès de sa profession ? Mettre tout son talent d’orateur au service du nouveau prétendant républicain à la Mairie ? Rayonner devant les élèves de bonne famille de l’Ecole protestante du dimanche ? Prétendre au poste suprême de vice-président du Club ? Imaginons tous ces échelons gravis, sera-t-il assez subtile pour échapper à toutes les chausse-trapes lancées par des jaloux ?

Babitt qui, sous le pinceau de Sinclair Lewis, va se transformer au fil du récit, en quelque-chose d’aussi effrayant que futile. A tel point qu’on finirait à certains moments, par le prendre en pitié, ce parfait anti-héros, pur produit du rêve américain, « bon blanc anglo-saxon raciste et protestant évangélique sans scrupule » !


L’histoire de Daniel V. par Pierre Brunet



Pierre Brunet est né en 1936. L’histoire de Daniel V. est en grande partie la sienne. Il a été professeur de littérature en classes préparatoires.





Daniel V (éd. Signes et Balises, 8€), s’appelait-il, Daniel Veronèse ? Comment en être sûr ? Une seule photo le représente. En groupe, à Rio Salado dans les derniers jours de la guerre d’Algérie. Pourquoi, lui signataire de l’Appel des 121 s’est-il engagé ? Comment se retrouve-t-il alors dans la région dite « pacifiée » d’Oran, bastion de l’Algérie française ? Région dans laquelle les musulmans sont regroupés. Femmes, vieillards et enfants massacrés sans vergogne par les commandos de l’OAS ? Comment rester « normal » après avoir assisté à l’assassinat du vieux Sanchez, veilleur du cimetière de la petite bourgade ? Comment survivre après l’assassinat d’une militant du FLN, auquel Daniel, sous la contrainte été obligé de participer ? Comment continuer à vivre après tout ça ? C’est ce que Pierre Brunet essaie de comprendre dans ce recueil à la fois réaliste, cru et extrêmement sensible. Pour ce faire, il passe au peigne fin la vie du Daniel « d’avant ». Sa vie qu’il lui a confié, par petites touches, après le traumatisme de l’assassinat. Pudiques ou colériques. Son enfance heureuse en Haute Savoie, son adolescence. Ses espoirs et ses engagements, avant que...

Petit livre profondément humain, comme Daniel, jeune homme comme les autres, mais qui a eu la malchance de se trouver, là où il ne fallait pas, quand il ne fallait pas.


Nos fantastiques années fric de Dominique Manotti







Dominique Manotti est née en 1942. Agrégée d’histoire, spécialiste de l’histoire économique du XIXème siècle à l’Université de Vincennes. Très politisée dès la Guerre d’Algérie, féministe convaincue, elle milite à l’Union des étudiants communistes qu’elle quitte en 1965, écœurée par les positions du PC russe et du PC français. Elle se tourne alors vers le syndicalisme. Son premier roman publié en 1995, a pour thème la grève des travailleurs clandestins turcs dans Sentier à laquelle elle participa en 1980. Elle se tourne ensuite vers le roman noir.





Nos fantastiques années fric (éd. Rivages Noir) s’ouvre sur une scène de violences faite à une jeune maghrébine par son père, avec la complicité de ses deux grands frères. Elle réussit in extrémiste à s’échapper (nous ne connaitrons son identité qu’à la fin du livre). Pour l’heure, nous sommes en juillet 1985, dernière année du mandat de François Mitterrand. Un an après l’embargo sur l’Iran. Ce qui n’empêche nullement un avion d’y transporter illégalement des armes et mystérieusement détourné. Les répercutions se font sentir jusqu’au Liban. Mais à Paris, faisons connaissance du personnage principal, Bornand. La soixantaine encore pimpante, au passé sulfureux durant les années Vichy, homme de confiance de Mitterrand. Parallèlement nous est présentée Katryn, call-girl de « l’écurie » de la très chic maison de passe de Madame Mado. Qui a également mission de soutirer à ses clients des informations stratégiques revendues à Bornand. Or, on apprend que la fameuse Katryn a été retrouvée assassinée dans un bosquet du chantier de la Villette. Effarement. Une jeune fliquette maghrébine, Noria, va être désignée pour mener l’enquête avec son « supérieur », un brave garçon. Mais elle devra faire front aux machistes pullulant dans les milieux de la prostitution de luxe et du pouvoir. Voitures de sports. Hôtels chics. Femmes soumises. Chevaux de course. Golf. Noria arrivera-t-elle s’adapter pour mener l’enquête à bien ?


I love Porn de Didier Lestrade



Didier Lestrade est né en Algérie en 1958. Journaliste, écrivain, il est le cofondateur d’Act-Up Paris avec Pascal Loubet et du magazine homosexuel Gay Pied, dans les années 1980. Dans la préface d’I love Porn (éd du Détour, 21,90€), il nous explique pourquoi, fasciné par l’évolution historique et sociologique du média porno, son projet initial a été bouleversé par l’arrivée de la pandémie Covid 19. « Celle-ci a redistribué les cartes, aussi bien en matière de relations humaines que de l’amitié, du sexe et de l’amour et dont l’industrie du porno a largement profité durant cette période d’isolement ».





Dans son premier chapitre, il nous propose de revisiter l’histoire du porno et son évolution depuis la fin des années 1960, jusqu’à l’arrivée du sida. Thème rarement abordé dans les médias sous l’angle sociologique. Puis sa transformation, après l’apparition des sites gratuits, renforcée avec l’arrivée du covid. Un chapitre suivant analyse les différentes niches du porno, aussi bien gay qu’hétéro, jusqu’à une catégorisation intensive. Didier Lestrade s’interroge ensuite sur les rapports non protégés durant les tournages de vidéos et les conditions de travail des acteurs et actrices, ainsi que sur le business qu’il génère. S’appuyant pour cela, sur les nombreuses enquêtes internationales sur « l’industrie du porno ».

Lestrade revient ensuite sur les conséquences du VIH sur le porno, des maladies sexuellement transmissibles sur les acteurs et ce, jusqu’à l’apparition des thérapies. Le virage de la prévention médicamenteuse du sida (Prep) et le retour de la fascination pour le sperme dans les films pornos, l’usage des nouvelles drogues, etc. Il s’interroge ensuite sur le fait que « les individus se branlent en général en secret », sujet tabou par excellence. Il enchaine sur les dangers d’un usage intensif des sites pornos (addiction, isolement, solitude, pièges tendus aux ados) et se demande si le porno est une barrière efficace à la prostitution subie et si le contrôle parental est si efficace que ça.

Didier Lestrade évoque ensuite, la « baise frontale », souvent réalisée « par des hommes pour les hommes » dont les plus attractives sont tournées en extérieur. Les parties cachées du corps dans les films pornos, leurs mises en scène. Puis se demande si le porno hétéro et le porno gay sont vraiment différents ? Quelle est la sexualité des acteurs et actrices ? Un long chapitre évoque ensuite l’impact du porno sur le racisme avec le développement des niches « latinos, maghrébins, Noirs, gros, handicapés, etc. » encore minoritaires, mais qui s’impose de plus en plus sur la Toile. Dans son dernier chapitre, il évoque ses « délires persos » (masculinité, tatouages) et conclue avec le CV de quelques grandes figures du porno gay et hétéro. Dans la postface, il s’interroge plus généralement, sur la sexualité humaine dans le monde.

I love porno est un essai intéressant à plusieurs niveaux. Il ne se focalise pas uniquement sur le porno gay. Son approche sociologique est une grande première en France. Il était temps ! Certains, certaines d’entre nous se disent peu concernés par le porno. En seront-ils, ou elles, autant convaincus en refermant la dernière page ?
PAR : Patrick Schindler
individuel FA Athènes
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