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par René Berthier le 13 juin 2022

États-Unis: le fossé religieux (1re partie)

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Article extrait du Monde libertaire n°1839 de mai 2022



Si les Étasuniens font souvent référence à Dieu, les Étasuniens qui font de la politique y font référence parce que c’est une condition pour retenir l’attention des électeurs. La religion y joue un rôle primordial. Être catalogué d’anti-religieux est un handicap car les candidats doivent donner des signes ostensibles de leur qualité de bon chrétien. Il est impossible de prononcer un discours sans le conclure par un “Dieu vous bénisse”.

La séparation de l’Église et de l’État existe, mais il ne faut pas oublier que la monnaie porte la devise “In God We Trust” (“En Dieu nous avons confiance”).

La difficulté pour un candidat qui aurait un soupçon de mesures sociales dans son programme vient de ce qu’une idée est très profondément ancrée dans la conscience collective étasunienne : ceux qui adoptent des positions progressistes sont catalogués comme étant anti-religieux – quand ils ne sont pas carrément soupçonnés d’être des communistes. Le système est donc extrêmement bien “bétonné”.

Des enquêtes révèlent que dans les éléments qui contribuent à définir les choix des électeurs, les déterminations religieuses vont grandissant. “Les États-Unis, après tout, sont un pays incroyablement religieux”, écrit Eyal Press dans The Nation (“Closing the ‘religion Gap’”, 30 août 2004):
Dès 1992, 14% des électeurs interrogés par des enquêteurs après le vote, et qui déclaraient qu’ils assistaient fréquemment à des groupes de prière, soutenaient George H.W. Bush plutôt que Bill Clinton. Huit ans plus tard, en 2000, les mêmes électeurs étaient 20% à soutenir George W. Bush plutôt que Al Gore. Aux élections du Congrès en 2002, les dévôts religieux préféraient les républicains à raison de 20%”, ce qui poussa Mark Silk, professeur de religion de Trinity College, à dire: “Jamais auparavant dans l’histoire de l’Amérique les Églises n’ont été aussi directement liées à un parti politique.
L’auteur de l’article souligne que “le président Bush agrémente ses discours de langage biblique, autorise des groupes religieux à postuler pour des fonds fédéraux sans s’interroger s’ils font du prosélytisme, et engage des Églises pour enregistrer les électeurs et l’assister activement dans sa campagne. Nous vivons, comme Philip Roth l’a sèchement noté, “dans la quatrième année du ministère de George W. Bush”. (Ibid.)

Au pays des Églises
Cette fusion du religieux et du politique provoque des protestations, mais elle n’est pas massivement contestée. Pour un observateur extérieur, elle est incompréhensible s’il ne dispose pas de certaines clés: la notion de religion d’État n’est pas absente des traditions historiques étasuniennes. La séparation de l’Église et de l’État est plutôt interprétée par l’idée que l’État ne doit pas se mêler des religions, et non l’inverse.

La révolution qui a abouti à l’indépendance du pays était fondée sur des revendications politiques, mais celles-ci s’appuyaient sur un argumentaire religieux. Le discours des rebelles présentait l’Angleterre comme une tyrannie dont il fallait se libérer. Mais la “tyrannie” n’était pas forcément là où on croit. En 1772, un esclave qui s’était enfui de Virginie et avait été trouvé dans les eaux territoriales britanniques fut réclamé par son maître. Un jugement fut rendu en faveur de l’esclave, au motif que la possession d’un homme par un autre n’était pas reconnue par la loi britannique [note] .
On sait moins que la rébellion étasunienne était largement motivée par des préoccupations religieuses, essentiellement anti-catholiques et anti-anglicanes – ce qui revenait à la même chose pour les rebelles. En effet catholicisme et anglicanisme étaient absolument identiques, leur mode de fonctionnement le même et le système hiérarchique sur lequel ils s’appuyaient était identique: la seule chose qui divergeait, c’était qui était le “patron”: le pape dans un cas, le roi dans l’autre.
Les rebelles s’étaient convaincus que les Anglais conspiraient non seulement pour les asservir à un roi tyrannique (sans doute parce qu’il faisait libérer leurs esclaves), mais aussi pour les asservir à une religion tyrannique, le catholicisme. L’anti-catholicisme féroce est un des fondements de la république étasunienne.

René Berthier

1) Cela fait partie de ces petites choses qui vous réconcilient (un peu) avec l’humanité. Le nom du juge mérite d’être retenu : Lord Chief Justice Mansfield. En 1765, Sir William Blackstone, spécialiste du droit, écrivit : “Et cet esprit de liberté est si profondément ancré dans notre constitution, et enraciné dans notre sol même, qu’un esclave ou un nègre, du moment qu’il pose le pied en Angleterre, tombe sous la protection des lois, et en vertu de tous les droits naturels devient instantanément un homme libre.” Ainsi, le jugement de Mansfield n’était pas celui d’un franc-tireur. Cela dit, ça n’empêchait pas les armateurs britanniques de se faire des fortunes avec la traite négrière.

PAR : René Berthier
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