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par Pierre Sommermeyer le 8 juin 2020

Le doigt et la lune. 3e partie

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« Lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt » Adage chinois

Article extrait du Monde libertaire n°1817 de mai 2020
Critiques de la collapsologie ou collapsophobie ?
Les réactions de la gauche dite radicale sont nombreuses. Il a semblé nécessaire de les regrouper pour mieux les comprendre.




Michael Löwy publie, en date du 20/01/2020 sur son blog de Mediapart « XIII thèses sur la catastrophe (écologique) imminente et les moyens de l’éviter ». C’est une critique de gauche. Après avoir reconnu qu’il pourrait s’agir d’une « catastrophe sans précédent dans l’histoire humaine » il affirme qu’ « Une véritable révolution sociale serait nécessaire », il s’agirait de mettre en œuvre un écosocialisme. Pour cela « Il n’est pas question d’attendre que les conditions soient mûres » :  il faut susciter la convergence entre luttes sociales et luttes écologiques et se battre contre les initiatives les plus destructives des pouvoirs au service du capital ». Grâce à cela il ne croit pas que la catastrophe soit inévitable comme le penserait de « prétendus collapsologues ». Pour lui, « l’avenir reste ouvert ». Au fond nous avons affaire là à une suite de vœux pieux.

Il en est autrement des propos de Jérémie Cravatte, militant du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes. Il conteste dans un article [note] paru dans la revue en ligne Ballast les conséquences politiques des thèses des collapsologues. Nous nous trouvons ici avec une critique de gauche constructive dont il faut prendre plusieurs parties à bras le corps. Il y a d’abord une reconnaissance du travail des collapsologues. « La « collapsologie » n’est pas une science, mais un discours qui utilise des sciences existantes (biologie, géologie, climatologie, etc.) » Pour lui il n’existe pas de point de rupture, cela relève de l’imaginaire. Cette rupture fantasmée détourne de l’essentiel. S’il est d’accord sur une potentielle angoisse, il pense que les collapsos en ajoutent une tout aussi inutile qu’injustifiée, la peur de l’écroulement subit. Cela entraînerait de fait une dépolitisation des enjeux actuels. Partager de cette façon l’avenir angoissant de la biosphère, inviter à une communauté de conscience, se préparer à une forme d’apocalypse et à une renaissance fantasmée fait ressembler l’effondrisme à un nouveau millénarisme.

Dans un autre article paru dans la même revue en ligne, Daniel Tanuro, ancien ingénieur agronome, pense qu’en ce qui concerne la collapsologie : « toutes les dérives idéologiques sont possibles ». Il se réfère à Marx et dit que pour ce dernier « les formules prométhéennes sont soit encadrées, soit contre-balancées ailleurs par un naturalisme sincère ». Il reconnaît cependant qu’il y a « un gouffre entre le programme anticapitaliste très radical qui est objectivement indispensable pour arrêter la catastrophe climatique, d’une part, et le niveau de conscience de l’immense majorité de l’humanité, d’autre part ». Le courant dont Tanuro se réclame refuse le « fatalisme de l’effondrement » et il craint que ce fatalisme sème la résignation. Car ajoute-t-il « nous avons urgemment besoin de lutte, de solidarité, et d’espérance », cependant il reconnaît que « l’attrait de la collapsologie est indéniable, et pas unilatéralement négatif ».

Dans Libération du 7 novembre 2018, J-B Fressoz, historien des sciences, affirme quant à lui que la collapsologie est un discours réactionnaire. Il voit quatre problèmes à l’utilisation du mot effondrement. C’est un terme beaucoup trop anthropocentrique, occidentalocentré. C’est un mélange de deux notions, perturbation du système Terre et sixième extinction (avérés) d’une part, et d’autre part l’épuisement des ressources fossiles qui reste à prouver et enfin « le discours de l’effondrement dépolitise la question écologique. » Pour lui, l’effondrement du capitalisme fossile ne viendra pas de son épuisement mais de la mobilisation à son encontre.

C’est l’idée que l’on peut retrouver ailleurs sous une forme différente. La collapsologie devrait au contraire prendre en compte les rapports de force et de domination des sociétés existantes. En effet la question des luttes de classes est absente de leurs publications. C’est bien ce que reproche Lutte Ouvrière aux collapsologues dans un article en ligne. Après avoir reconnu que les travaux de Servigne et Stevens « s’appuient certes sur des données crédibles », LO remet en question le fait que « nous allons vivre au cours du siècle à venir l’effondrement de la civilisation ». Le fait que les pouvoirs soient incapables de prendre des mesures « pour sortir la société de sa dépendance des énergies fossiles les rend fatalistes ». Dans le même article, LO passe beaucoup de temps à critiquer une prétendue position anti-nataliste avant de livrer leur position qui consiste à dire « En choisissant de qualifier l’organisation sociale de « civilisation thermo-industrielle », ils détournent l’attention du système économique pour la focaliser sur la dépendance aux énergies fossiles et sur leur épuisement possible » et ajoutent que c’est exactement ce que pensent bourgeoisies et gouvernements. Pour LO, communistes révolutionnaires, la confiance se trouve dans « les capacités de l’humanité à résoudre les problèmes ». Cette question des luttes de classes est aussi curieusement absente de la position de Lutte Ouvrière. Denis Dupré, enseignant en finance et en éthique, n’y va pas avec le dos de la cuiller. Il affirme que « sans une dimension de lutte, la collapsologie ne fait émerger du brouhaha que des postures à même de contester l’imaginaire de la compétition mais sans prise sur le réel ». Il trouve deux mauvaises raisons à vouloir sortir de la casserole d’eau bouillante où nous sommes plongés.

« La première mauvaise raison est que nous serions avec les plus riches dans la même casserole… ou le même bateau selon la terminologie en vigueur ».
« La seconde mauvaise raison est que nous n’échapperions pas à l’inéluctable et que sauter hors de la casserole nous mènerait vers une casserole plus vaste où nous n’échapperions pas à l’effondrement ».




Dupré de poser la question, à mon avis, essentielle : « que restera-t-il de nos châteaux de sable si nous ne luttons pas contre ceux qui les détruisent ? » A son avis « il faut que les plus riches soient poussés par la contrainte à la sobriété par l’égalité ».

Pour un certain Toinou, sur le site Perspectives printanières après avoir disserté sur le concept d’Anthropocène, les collapsologistes, en l’occurrence Servigne et Stevens, basent leur « réflexion politique sur les seuls constats environnementaux formulés par les sciences naturelles ». Cette pensée relève purement et simplement du scientisme. « Les questionnements proprement politiques étant trop rapidement évincés de ces analyses ». Les questions de propriété privée des moyens de production, de la segmentation de la société en différentes classes sociales « définies par leurs rôles respectifs dans le processus de production des biens et services » comme le questionnement du système économique ne sont pas abordées.

Cette question des classes sociales, leur fonction comme leur rôle et leur projet politique, devrait être abordée comme étant essentielle dans un processus de remise en question du monde dans lequel nous vivons. Le fait que la « clientèle » séduite par la collapsologie est essentiellement issue de la classe moyenne empêche cet examen.

Peut-être le retour à une analyse marxienne est-elle indispensable. Sans aucun doute, les auteurs collapsophiles considèrent que les classes sociales, production du capitalisme, n’ont pas de rôle en tant que telles dans la résolution des problèmes environnementaux. C’est une façon d’envoyer aux oubliettes de l’histoire ce que certains ont appelé le rôle historique du prolétariat. Ce dernier avait alors pour fonction, en se libérant du capital, de libérer les autres classes. Dans son dernier article théorique (Réfractions n°4) Pablo Servigne ne fait aucune allusion à cette question. Selon les théoriciens provenant de la sphère marxiste, nous serions devant un cas flagrant d’interclassisme. La classe moyenne, puisqu’il faut bien en parler, représente une partie de plus en plus grande des sociétés dites développées. Elle est composée d’une part de la petite bourgeoisie et d’autre part de salariés bien/mieux payés. Les théoriciens diront que ces derniers touchent « un sursalaire que les capitalistes prennent dans le pool social de la plus-value ». Cette classe moyenne lutte pour développer ses propres intérêts et non pour disparaître en tant que classe, c’est-à-dire pour la destruction du capital. Elle peut faire illusion dans certains cas quand elle s’allie à ce qui reste du prolétariat, comme lors des manifestations contre la loi retraite, où l’on pouvait voir des cortèges d’avocats rejoignant ceux des ouvriers.

En passant dans le camp collapso ces unités de la classe moyenne perdent cette identité et en abandonnant peu ou prou le salariat, rentrent dans un autre type de rapport au capital. La question que l’on peut se poser est la suivante : est-ce aussi simple que cela ? C’est probablement une idée qui peut se défendre. Elle implique alors que le capital n’est pas totalement mondialisé et qu’il y a des failles où on peut lui échapper. Faut-il rappeler que c’était le pari qu’avaient fait au tournant du XXe siècle les milieux libres libertaires. Avec le succès que l’on sait, malgré le fait qu’alors le capitalisme se limitait aux moyens de production.

Pierre Sommermeyer


PAR : Pierre Sommermeyer
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