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par Patrick Schindler le 5 janvier 2020

Ancien article : Stéphane S., le poète-philosophe libertaire au « Sang Graal »

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Article paru en une le 10 août 2017

En ces temps empreints d’une course folle à la satisfaction immédiate, il est d’autant plus plaisant aujourd’hui de découvrir une démarche philosophique libertaire posée, accomplie et qui plus est, poétique. C’est ainsi que l’on pourrait résumer celle de Stéphane Sangral, dont nous avons découvert le troisième ouvrage au titre énigmatique mais évocateur, Fatras du Soi, fracas de l’Autre, paru aux éditions Galilée. Partagé entre sa profession de psychiatre et sa passion pour l’écriture, nous avons réussi à coincer ce spécimen en voie de disparition au cours d’un après-midi d’été ; et passé en sa compagnie un moment suspendu, hors sol, autour d’un des lacs du bois de Vincennes. Le livre de Stéphane est difficilement résumable. Il s’agit d’une espèce de parcours du combattant qui aurait pour finalité de lutter contre les clichés, non sans humour et sensibilité, afin de démasquer la bêtise et la perversité que provoque en nous et entre nous sa principale cible : le repli identitaire, et l’esprit militariste qui lui est fatalement associé. Mais aussi de se questionner sur autant de sujets que l’éthique, la mondialisation, la religion, la sexualité ou l’amour…





Monde libertaire : Tu dis au début de ton livre que les deux seules entités politiques nobles à tes yeux sont l’individu et l’humanité, et que toutes les entités politiques intermédiaires, « quand elles ne sentent pas la mort, sentent au minimum la merde ». Peux-tu nous expliquer ?

- Stéphane Sangral : Lorsque les raisonnements sur le vivre-ensemble s’attachent à considérer l’individu dans sa richesse singulière, ou bien s’attachent à considérer l’ensemble total des individus de la planète, alors aucun processus identitaire ne peut en émerger ; a contrario, lorsque l’on prend trop au sérieux les découpages groupaux intermédiaires (type race, nation, religion, parti politique, etc.), lorsqu’on laisse ces frontières s’infiltrer trop profondément dans nos identités personnelles, alors émerge le monstre identitaire qui, au pire, nous écrase de ses pattes guerrières, et ça sent la mort, et au mieux nous avale, et digère notre liberté, et nous souille de grégarité, et ça sent la merde.

Tu écris que « cinquante pourcents du problème de l’immigration viennent de la croyance qu’il existe cinquante autres pourcents ». Au-delà de la beauté de la formule, que signifie-t-elle pour toi ?

- Sans frontières il n’y aurait pas d’étrangers. L’immigration est un problème factice, seules les grandes inégalités de répartition des richesses et de répartition des savoirs sont un problème. Les identitaires comptent sur les frontières pour résoudre des problèmes qui n’existeraient pas sans les frontières. S’il n’y avait que des délimitations administratives, pas de frontières au sens de barrières et de démarcations d’altérités, celui qui vient du bout du monde serait vu de la même façon que celui qui vient de la ville voisine, avec la même neutralité. Les frontières sont empoisonnées, leur poison nous fait violemment délirer, nous fait prendre d’éventuelles différences culturelles pour des différences ontologiques.

Tu laisses entendre que la revendication d’une appartenance à un groupe, disons religieux, national, sexuel, idéologique, culturel ou autre, peut parfois entraîner un sentiment de supériorité capable de rendre légitime une violence exercée sur ceux qui n’appartiennent pas au groupe en question…

- Il faut, pour chaque groupe, essayer de penser séparément sa dimension identitaire et sa dimension phénoménale. Dans la dimension phénoménale, le sentiment de supériorité ne pose pas de problème. Que les croyants de la religion A pensent être plus proches de la vérité que les croyants de la religion B, c’est non seulement logique, mais en plus sans conséquence sur le vivre-ensemble. Les problèmes ne commencent qu’avec la dimension identitaire. Là se met en place, non plus une hiérarchisation des caractéristiques (par exemple : « notre croyance est supérieure à leur croyance »), mais une hiérarchisation ontologique : « notre être est supérieur au leur », ou, dit autrement : « ils n’appartiennent pas réellement à l’espèce humaine et la domination ou la violence à leur encontre peut moralement se justifier ».

Tu utilises cette image (on ne peut plus imagée) : « La fierté nationale est une érection dans le vide ; l’éjaculat n’y est souvent constitué que de violence, c’est-à-dire de stérilité »…

- Et pourtant c’est à peine une image : il serait en effet intéressant de réécrire l’Histoire de la fièvre nationaliste, et donc du militarisme, selon une perspective sexuelle, en termes de mauvaise gestion des pulsions et des frustrations, en termes de mauvaise sublimation du désir de puissance, etc. Je rêverais de voir comparaître la Testostérone devant la Cour Pénale Internationale. La violence ne féconde jamais rien d’autre qu’elle-même. La seule reproduction qu’elle connaisse est le clonage. J’aimerais qu’un militariste m’explique clairement, sans se réfugier derrière ses concepts fumeux de patriotisme, de devoir, d’honneur ou de gloire, ce qu’apportent réellement au monde deux armées qui s’entretuent. En vérité, tellement égoïste, l’esprit tellement étriqué, le militariste entendra : qu’apporte réellement à ta tribu l’armée de ta tribu ? Et il se sentira alors capable de répondre, face à des ruines jonchées de cadavres, sans se sentir le moins du monde écrasé par le poids de l’absurde : la paix et la sécurité.

Tu dis que « la guerre est le non-sens du sens de l’Histoire ». Qu’est donc pour toi le sens de l’Histoire ?

- L’Histoire est faite de multiples événements, appartenant à de multiples dimensions, relevant de multiples temporalités, tout y est trop enchevêtré, y voir un sens, sur le court terme, consiste surtout à lui en écrire un, avec le clavier de ses propres représentations. Par contre, sur le long terme, je crois qu’en effet l’Histoire a un sens, et que ce sens peut se résumer à l’accumulation des savoirs. Non seulement l’avancée technologique (des premières pierres taillées du Paléolithique inférieur aux outils numériques d’aujourd’hui) a une influence déterminante sur la structuration de la collectivité, mais aussi l’avancée des connaissances. Et il n’y a pas, ou presque pas, de retour en arrière possible. Quand, enfant, tu as acquis la connaissance de l’inexistence du Père Noël, tu ne retombes pas dedans ; eh bien c’est plus ou moins pareil à l’échelle civilisationnelle. La mystique, le racisme, l’homophobie, la transphobie, le sexisme, etc. sont condamnés, au long terme, à disparaître. Le roman de Michel Houellebecq, Soumission, dans lequel il imagine un parti politique religieux prendre le pouvoir en France, décrit, de façon très paisible, la remise en place du phallocratisme : les femmes y reprennent gentiment le chemin de la cuisine. C’est une totale aberration ! L’étiolement du phallocratisme n’est pas une mode, une lubie passagère, mais le résultat d’une meilleure connaissance de la part culturelle, construite, disons artificielle, de ces catégories mentales que sont le féminin et le masculin, le résultat d’un regard commun plus aiguisé sur le fait que la domination de l’homme sur la femme ne peut plus se justifier par une quelconque sacro-sainte Nature, le résultat de l’avancée, n’en déplaise aux réactionnaires, du savoir sur le genre.

J’aime bien cet aphorisme : « Quand seuls les déserteurs seront reconnus comme héros militaires, alors le monde aura avancé »… Sais-tu que les antimilitaristes se rendent chaque année devant un monument dédié aux pacifistes de la guerre de 14, à Gentioux dans la Creuse, et qui porte la mention « Maudite soit la guerre » ? Ou encore qu’a été inauguré, en 2014, à Vienne, un monument dédié aux déserteurs ayant refusé de servir dans l’armée du Troisième Reich ?

- Non, je ne le savais pas. C’est rassurant de savoir que cela existe, et inquiétant de se rendre compte à quel point les informations concernant l’antimilitarisme diffusent peu. Quand donc l’humanité sera-t-elle suffisamment mature pour effacer, sur les monuments aux morts, les sempiternels « Morts pour telle ou telle nation », et y inscrire à la place : « Morts pour rien » ?

Tu écris que le « halo fantasmatique autour de la perverse notion d’étranger » sous-entend la notion d’étrange : et résonne alors en moi le joli titre du célèbre poème de Jacques Prévert, Étranges étrangers

- La peur de l’étranger est un pathétique résidu du nourrisson en nous qui, rassuré par ses parents, subissait l’angoisse d’abandon dès qu’un individu non familier le prenait dans ses bras. A cela s’ajoute notre paresse intellectuelle qui nous enjoint, devant la complexité de l’humanité, à grossièrement la découper en deux groupes, en deux identités fondamentales : les comme nous et les pas comme nous, et cela selon des critères désespérants de superficialité. Il est terrifiant de voir à quel point un simple signe identitaire (une pigmentation cutanée, un vêtement, une coiffure, la consonance d’un nom, un mot sur une carte d’identité, etc.) a le pouvoir de nous rendre stupide, de brouiller notre regard et de faire basculer l’individu en face de nous dans une étrangeté, une autre ontologie, une autre humanité où les invariants psychosociaux n’auraient plus cours, où les gens auraient une vie et un psychisme aberrants. Les processus identitaires sont là, puissants, fous, destructeurs, rassemblant fortement par blocs pour mieux tous nous diviser : il faut donc sans relâche travailler à nourrir l’identité humaine, travailler à lui faire acquérir une puissance suffisante pour noyer la puissance des processus identitaires. Une fois l’identité humaine totalement installée, de partout, de façon stable, une fois disparus tous les foyers identitaires, ne trouvant plus d’opposition sur laquelle s’appuyer, elle pourra alors disparaître, se noyer elle-même dans la puissance de sa propre évidence.

Tu prétends quelque part dans ton livre que le monde n’en est qu’à la préhistoire…

- Le concert des nations est encore bien trop cacophonique. L’Histoire débutera lorsqu’une musique harmonieuse en sortira, lorsqu’il y aura un gouvernement mondial.

Et comment verrais-tu alors l’organisation d’un gouvernement mondial ? Est-ce compatible avec les idées libertaires ?

- Bien sûr ! Libertaire ne veut pas dire sans gouvernement. Personne ne peut, à son échelle individuelle, avoir une vision rationnelle de la meilleure organisation pour le vivre-ensemble, et personne ne peut, enfermé dans son égo, avoir les ressources psychiques nécessaires pour faire passer cette rationalité au-dessus de ses intérêts personnels : un Etat est donc indispensable. Mais, pour dépasser l’horreur de l’identitaire et du militarisme, pour dépasser l’égoïsme institutionnel que sont les nations, il est indispensable de tendre vers un État mondialisé. La philosophie libertaire, telle que je la pense, ne réside pas dans la volonté d’abolir L’État, mais dans la volonté d’abolir sa transcendantalité, celle qui depuis toujours se permet, dans l’esclavagisme des temps de paix, dans le génocide des temps de guerre, dans l’abrutissement de tous les temps, d’abolir la transcendantalité de l’individu. Il s’agira de repenser les interactions sociales dans une parfaite horizontalité, de repenser les relations d’autorité dans leur stricte fonctionnalité, de repenser la structuration du vivre-ensemble pour qu’elle ne déborde jamais les limites de son immanence : il s’agira de penser à ne plus écraser les individus sous le poids du groupe. Une société où les mécanismes de régulation sociale sont abolis n’est tout simplement plus une société, mais une jungle où règne la loi du plus fort, une anarchie à l’opposé du rêve anarchiste. Et n’est-ce pas ce qu’est encore le monde ? Les échanges sont déjà mondialisés, mais pas encore leurs régulations : cette aberration est source d’injustices, de tellement d’injustices, de tellement de souffrances !

Tu suggères de « se servir des drapeaux comme serpillières pour nettoyer la merde du monde » !


- Vu que ce sont les drapeaux qui créent la merde, je trouverais ça normal de les plonger dedans.

Dans ton livre, tu avoues avoir parfois à te battre contre de sales idées, de sales pulsions, lesquelles ?

- Ce n’est pas un aveu, c’est juste une évidence. Je ne suis pas un extraterrestre qui vient observer les humains mais un humain qui, entre autres processus, a été structuré avec les processus identitaires. Dans le cas précis de la discrimination identitaire, il faut bien réaliser qu’il n’y a pas les racistes d’un côté et les non-racistes de l’autre. Cette frontière est aussi stupide que toutes les autres. Pareil pour la xénophobie, le sexisme, l’homophobie, l’handiphobie, etc., on en porte chacun en soi. Les différences de chacun vis-à-vis de la discrimination identitaire sont des différences de degré, pas de nature. Un exemple : mon habitude, lorsque je croise quelqu’un dans mon immeuble, est de dire « bonjour » et pas « bonjour monsieur/madame ». L’autre jour j’ai croisé un homme qui s’occupait de l’entretien et je lui ai dit, spontanément, « bonjour monsieur ». J’ai réalisé quelques mètres plus loin à quel point ce « bonjour monsieur » était condescendant, était une aumône offerte pour compenser un sentiment malsain de supériorité. Il y a des traces de racisme de classe qui traîne quelque part au fond de mon crâne, parmi sans doute de multiples autres salissures. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut se flageller pour n’importe quoi, j’ai bien conscience que je n’ai là rien fait de mal, je dis juste que, pour être plus efficace, il faut être lucide sur le fait que notre architecture idéologique personnelle est complexe et que certains piliers sont moisis. Cet exemple est anodin, mais l’on a tous en tête mille exemples bien plus graves de dérives fascistes de l’antifascisme (la révolte contre les systèmes autoritaires qui parfois tombe dans une structuration hyperautoritariste, le féminisme qui parfois tombe dans le gynocratisme, la résistance contre le chauvinisme français qui parfois tombe dans l’essentialisme négatif des français, la critique de la politique américaine qui parfois tombe dans l’antiaméricanisme, la défense des palestiniens qui parfois tombe dans la haine des israéliens voire dans l’antisémitisme, la lutte contre la musulmophobie qui parfois tombe dans la complaisance vis-à-vis de la pensée réactionnaire islamique, le combat antiraciste qui parfois tombe dans la discrimination positive, le respect pour les cultures dites étrangères qui parfois tombe dans la tolérance envers des traditions mortifères, etc.).

La circoncision est encore largement tolérée dans le monde : dans ton livre tu mets en opposition l’amour pour son enfant et l’acte barbare de cette quasi-castration.

- Ça fait bizarre de côtoyer tous les jours, à notre époque, dans nos régions développées, des gens qui assument très tranquillement la pratique de mutilations rituelles sur leurs enfants. La justification par la tradition est une mécanique de transfert de responsabilité, la même qu’utilisent les militaires, « c’est pas moi, c’est les ordres », la même qui permet aux pires génocidaires de malgré tout dormir tranquillement. Mais pour te répondre correctement j’aimerais utiliser un concept que j’essaye, au fil de mes livres, de sculpter : l’individuité. Dans Fatras du Soi, fracas de l’Autre, je le définis comme étant la sacralisation de tout individu et la désacralisation de tout groupe. Que fait le parent lorsqu’il fait circoncire son fils ? Il sent bien qu’il se passe quelque chose de pas normal, il souffre de la souffrance qu’il lui inflige, mais il place l’injonction communautaire au-dessus de l’intégrité du corps de son fils, il place la sacralité de son groupe, en l’occurrence de son groupe religieux, au-dessus de la sacralité de son fils. Que fait Abraham lorsque Dieu lui demande de sacrifier son fils ? Il accepte. C’est la stricte définition du fanatisme. Les représentations collectives véhiculent plus ou moins l’idée que seuls les terroristes sont fanatiques, mais c’est en vérité l’immense majorité de la population mondiale qui est fanatique, dans le sens où tout un chacun considère qu’il y a plus sacré qu’un individu, considère qu’un dieu, qu’une patrie, qu’une loi, qu’une idéologie, que de l’argent, etc. peut justifier le sacrifice d’individus, et même le sacrifice, au moins partiel, au moins symbolique, de son propre enfant. L’amour pour les sacralités groupales est encore supérieur à l’amour pour la sacralité de l’individu : c’est à inverser les choses que travaille le concept d’individuité.

A quelqu’un qui te dit que mépriser les religions c’est mépriser les religieux et donc presque toute l’humanité, tu réponds cette belle formule : « Ne pas mépriser les religions, c’est mépriser les 80 à 85 % d’individus qui, dans le monde, sont encore sous le joug des religions, c’est penser qu’ils méritent de vivre dans la servitude de l’ignorance, c’est croire à cette stupidité que la plupart des humains seraient incapables, si le contexte socioculturel le leur permettait, de cesser de croire à des stupidités ». A ce propos, tu te reconnaîtrais plutôt sous la forme d’un individu agnostique, athée, ou encore ignostique ?

- Agnostique sûrement pas ! Je n’ai aucun doute sur l’inexistence des fées, des licornes ou des Schtroumpfs, pourquoi en aurais-je sur celle de Dieu ? Parce que beaucoup y croient ? Le caractère répandu d’une croyance n’est absolument pas un critère de véracité. La foule ne fait pas autorité en matière de savoir. Devrais-je aussi avoir des doutes sur Zeus, Odin ou Anubis ? L’agnosticisme n’est qu’un théisme light, qu’une foi qui prend des postures raisonnables, que du dogmatisme chapardant à la science un peu de son doute critique. Les ignostiques, eux, à la question de l’existence de Dieu, répondent que la question n’a pas de sens puisque le concept de Dieu est trop léger, trop fragile, trop multiforme (et d’autant plus que chacun s’autorise, à mesure que les religions perdent leur pouvoir, une interprétation personnelle de ce concept). Ils ont raison, bien sûr, mais il me semble malgré tout qu’il y a un noyau solide dans le concept de Dieu : l’idée de conscience transcendante. Je pense donc qu’il y a réellement une question, et que la réponse à cette question est réellement non : je suis donc athée. Je ne suis pas athée simplement parce que Dieu est une hypothèse totalement inutile, en vérité infantile, qui pose bien plus de problèmes qu’elle n’en résout, ou parce que cette croyance impose une limite au questionnement qui ne doit souffrir d’aucune limite, ou parce que l’historique et les causes psychosociologiques de ce mythe et de sa diffusion et de sa pérennisation sont maintenant bien connus, je suis athée aussi parce que je m’intéresse de très près aux neurosciences et que celles-ci nous montrent, sans ambiguïté, la caducité des doctrines dualistes. L’esprit dans son ensemble, et cette fraction de l’esprit qu’est la conscience, est un phénomène qui résulte exclusivement de la dynamique neuronale. Exclusivement. Il n’y a pas de conscience sans cerveau. Et donc l’idée de Dieu, qui est une projection à l’échelle cosmique de l’idée de conscience sans cerveau, n’est rien d’autre qu’une idée fausse, qu’une idée qu’il serait peut-être temps de ranger au rayon Histoire. Et ranger toute la théologie au rayon littérature fantastique.

Que répondre, selon toi, à ceux qui disent que l’athéisme est lui-même une religion comme les autres ?

- Que marcher pieds nus n’est pas une marque de chaussure.

Tu avances, non sans courage, contre l’hystérie provoquée par le mot pédophilie, et tu dis qu’il ne faudrait pas soigner uniquement les pédophiles et leurs victimes, mais aussi les représentations populaires qui confondent les enfants avec les anges. J’ai moi-même été dépucelé - selon ma propre demande - à même pas 15 ans par un type qui en avait 40 : j’en garde un très bon souvenir, mais si cela s’était passé de nos jours, le pauvre aurait fini en prison, et moi j’aurais fini emprisonné dans un statut de victime. Que penses-tu de l’espace réservé à l’expression de la sexualité post-pubertaire pour les mineurs dans notre société d’aujourd’hui ?

- Si tu interroges des gens au hasard en leur demandant d’imaginer le pire criminel, je suis certain que l’on te décrira bien plus fréquemment un pédophile qu’un militaire larguant des bombes sur des civils. C’est complètement dingue ! Dans la conscience collective contemporaine, le diable assassine moins qu’il ne tripote. Mais il ne faut pas oublier d’où l’on vient : il n’y a pas si longtemps, l’on préférait laisser les enfants victimes de pédophilie pourrir dans leur mal-être plutôt que de déstabiliser l’institution familiale, scolaire, ecclésiastique, scout, etc... La chasse aux sorcières à laquelle on assiste est le déplorable excès d’un bon processus, celui de l’individuité, celui qui peu à peu place enfin le respect à l’individu au-dessus du respect aux institutions. Tout ce qui est nouveau est excessif, mais cela forcément retombera, la foire à la sur-victimisation et à la sur-culpabilisation, qui a succédé à tellement d’affreuses sous-victimisations et sous-culpabilisations, va bien un jour devoir laisser la place à la réalité psychologique. Le grand public d’aujourd’hui imagine-t-il que parmi tous les patients victimes de pédophilie qu’un psychiatre est amené à rencontrer, il y en a une petite fraction qui s’angoisse du fait de ne ressentir aucune séquelle psychique, la société leur faisant constamment comprendre qu’ils ne sont pas « normaux » de s’en être sortis indemnes ? Combien ai-je vu dans ma carrière de drames relatifs à cet emballement des consciences ! Le dernier exemple que j’ai en tête, parmi de très nombreux : Une patiente me raconte que, vers l’âge de 12 ans, elle était enlacée avec son père sur le canapé. Un câlin entre père et fille tout ce qu’il y a de plus banal. Sa mère entre dans le salon, fait une drôle de tête, puis dira seule à seule à sa fille que ce n’est pas normal tout ça, qu’un père ne doit pas faire cela à une jeune fille. Ma patiente, très troublées par ces mots, va commencer à développer une haine vis-à-vis de son père, qui durera jusqu’à la mort de celui-ci, huit ans plus tard, une haine sourde, non explicite, qui ne se traduira par rien d’autre qu’une mise à distance anormale de son père. Lui ne saura jamais rien des causes de cette distance, mais jamais il ne réussira à l’amoindrir, malgré tous ses efforts. Aujourd’hui ma patiente est persuadée qu’il n’y avait chez son père pas l’ombre d’une intention sexuelle à son égard, que cela était une construction de sa part, la résultante d’une névrose familiale, et elle se retrouve alors pétrie de honte d’avoir pu penser cela, mais également piégée dans la culpabilité d’avoir gâché irrémédiablement toutes les dernières années avec son père. Les dérives de sur-victimisation et de sur-culpabilisation se passent bien moins au sein des tribunaux qu’au sein des familles. Le puritanisme est stratégique, il s’adapte à l’époque : comme dans l’exemple de la prostitution où il prend prétexte de cette très bonne chose qu’est la lutte contre l’esclavage sexuel pour jeter l’opprobre sur tout le phénomène prostitutionnel, le puritanisme prend prétexte de cette très bonne chose qu’est la lutte contre la pédophilie pour jeter l’opprobre sur toute la sexualité post-pubertaire des mineurs. Et pour cela il utilise une arme redoutable : l’extension sémantique infinie du terme pédophilie. On entend souvent définir la pédophilie, non selon l’âge de la puberté, mais selon l’âge de la majorité civile (même pas de la majorité sexuelle) : c’est-à-dire que fantasmer sur quelqu’un de 17 ans et 364 jours ou sur un enfant de 3 ans relèverait du même phénomène ! Et encore, après Giscard, parce qu’avant cela aurait été sur quelqu’un de 20 ans et 364 jours. Ce n’est pas que ridicule, c’est désastreux. J’ai même vécu une cabale contre moi lorsque, psychiatre hospitalier, je n’ai pas empêché un patient déficient mental que j’avais sous ma responsabilité d’avoir une relation avec un homme d’une cinquantaine d’années. Une grande partie du service s’est élevée contre ma décision au nom de la lutte contre la pédophilie, alors que le patient avait 26 ans ! Son déficit mental (qui ne touchait pourtant absolument pas sa fonction désirante), ajouté à la différence d’âge, ajouté au fait que cela était une relation homosexuelle, a totalement brouillé leurs représentations, et c’était désespérant de les voir tous se foutre du bien-être affectivosexuel de mon patient pour ne s’intéresser qu’à leur image de pourfendeurs de pédophiles. J’ai heureusement tenu bon, et cette relation a participé à son acquisition d’une relative autonomie. Parallèlement à toutes les horreurs que l’on vient de dire, la libération sexuelle continue d’avancer, et derrière toutes les postures hypocrites sur la sexualité adolescente, se développe malgré tout une plus grande tolérance familiale et sociale. Nous avons dit que le puritanisme est stratégique, mais c’est parce qu’il n’a pas le choix, parce qu’il perd régulièrement et fondamentalement de sa puissance, même si quelques soubresauts nous font parfois penser le contraire. Si Freud avait travaillé à notre époque, et non dans la société atrocement puritaine de son époque, il aurait certainement donné à la sexualité une part moins importante : étant plus libre, plus sereine, plus respectueuse, plus lucide, elle devient psychologiquement moins envahissante. Plus la sexualité s’étale sur nos murs et nos écrans, moins elle ronge les profondeurs de nos crânes.

Vers la fin du livre, tu emploies encore une belle formule : « On n’écrit que pour soi ; et ton regard, lecteur, est sans doute ma plus belle façon de me relire »… On n’écrit réellement que pour soi ?

- Oui, on n’écrit que pour soi, pour aller au bout de son cerveau, mais avec quelque part, discrète, l’idée que le cerveau du lecteur prendra le relai.

Une fois le livre terminé (ton cinquième livre paraîtra en octobre 2017, ton sixième en avril 2018, et beaucoup d’autres sont déjà en préparation), après ce que l’on pourrait appeler « la petite mort », après la jouissance de l’avoir écrit, que reste-t-il au poète-philosophe ?

- Il reste une sensation étrange et complexe, faite de la sensation qu’enfin il m’appartient, que j’ai pu enfin l’arracher aux griffes de sa virtualité, mais aussi faite de la sensation au contraire qu’il ne m’appartient plus, qu’il aura désormais une vie autonome dans la tête de chaque lecteur, et puis faite aussi de la sensation de grandes fluctuations allant du contentement béat à la détestation, et puis faite aussi de la sensation de ne l’avoir en vérité pas réellement fini, et puis faite encore de multiples autres sensations plus indéfinissables. Il reste surtout le désir, très fort, de terminer le prochain. Et puis enfin il reste le rêve, très présent, comme un ami qui m’accompagne partout, qui me porte lorsque je suis épuisé, le rêve de tous les autres, ceux qui n’existent pas encore…

Tous les autres… Une conclusion qui ne peut que donner envie de se jeter dans le « fatras du Soi » et le « fracas de l’Autre »*, en quelque sorte…

Propos recueillis par Patrick Schindler, un bel après-midi d’été dans le bois de Vincennes

Fatras du Soi, fracas de l’Autre, éditions Galilée, 18€
Disponible à la Librairie Publico, 145 rue Amelot, 75011 Paris
PAR : Patrick Schindler
groupe Botul
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