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Littérature
par Patrick Schindler le 7 avril 2026

En avril, le rat noir ne se découvre pas au fil de la lecture

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Avril commence en Grande Bretagne par quelques Poèmes choisis de Lord Byron. Deux arrêts en Extrême-Orient ensuite : dans Le jardin du repos de Ba Kin, puis avec Des hommes sans femmes de Haruki Murakami. Spécial France : A la recherche d’André Gide de Pierre Hebart, suivi d’Ange solitaire ou la drôle de vie de Zazie de France par Jérôme d’Estais. Pour conclure avec deux ouvrages historiques : La France éternelle ? Une enquête archéologique de Jean-Paul Demoule ; suivie d’une Histoire des Cathares, « ces ennemis de l’intérieur », actualisée par Arnaud Fossier.



« Le lieu le plus sombre est toujours sous la lampe » - Proverbe chinois

Lord Byron : Poèmes



Lord Byron est né en 1788 à Londres. Il est l’un des plus illustres poètes de l’histoire littéraire de langue anglaise. Il se voulait orateur à la Chambre des Lords, mais ce sont ses poésies mélancoliques et semi-autobiographiques qui le rendirent célèbre. Grand défenseur de la liberté, révolté contre la politique et la société de son temps, il s’est engagé dans toutes les luttes contre l’oppression en Angleterre, en Italie et en Grèce. Hors norme et sulfureux, « homme de conviction autant que de contradictions, à la fois sombre et facétieux, excessif en tout, sportif aux multiples liaisons » (avec des hommes et des femmes), Byron reste une source d’inspiration pour de nombreux artistes, peintres, musiciens, écrivains et réalisateurs. La Grèce l’honore comme l’un des héros de sa lutte pour l’indépendance.



Les éditions Allia nous indique dans la préface que ce choix de Poèmes traduits par Florence Guilhot et Jean-Louis Paul, est composé pour certains d’entre eux « de césures classiques, lyriques, épiques ou fréquemment enjambantes. Les assonances visent à narguer ces rythmes et à ponctuer le mouvement des rimes auxquelles elles ne prétendent pas se substituer ». Du grand art, donc…
Quelques-uns de ces poèmes ont pour origine l’amitié romantique que Byron eut avec John Edleston - qui apparait ici sous des prénoms féminisés -, ce jeune choriste disparu prématurément et évoqué par Byron dans ses lettres et poèmes ce qui selon d’éditeur « offre un rare témoignage d’une passion homosexuelle au tournant du XIXᵉ siècle dans une Angleterre ou l’homosexualité était un crime passible de mort ». D’autres vers évoquent les sentiments du poète tandis qu’il s’était exilé en 1816, d’abord en Suisse après avoir eu des relations avec sa demi-sœur, ce qui brisa son mariage et justifia son exclusion de la « grande société » anglaise.
Quelques fragments quintessentiels :
Ne me rappelle pas : « Ne me rappelle pas, Ne me redis pas ces heures qui, Pour toujours en allées, Restituent encore un rêve qui plait, Jusqu’à ce que nous soyons dans l’oubli, Insensibles telle la pierre effritée, Disant que nous ne serons plus jamais ».
Quand tous ceux condamnés : « Nos liens furent cachés silencieux je m’afflige - Qu’oubli ton cœur oblige, Que tu sois détachée. Te revoir à cette heure, De longs ans révolus : Que serait mon salut ? – De silence et de pleurs ».
Stances : « Sourire et soupir sont un même abîme, Aux cœurs désunis que deuil tient, Mais mon esprit vole sur mer et cimes, Peine en quête du tien ».
Une lutte encore : « Le temps faiblit l’amour, mais ne la prive, De l’espoir enfin qui la fait plus forte : Oh ! que seront milliers d’amours vives, Pour qui ne peut délaisser l’amour morte ».
A Thomas Moore : « Fut-ce l’ultime eau du puits, Haletant au bord avant que mon faible esprit chavire, Je Voudrais à toi la boire ».

Et ceux-ci que Byron écrivit trois mois avant sa mort :
J’achève ce jour ma trente-sixième année : « Mes jours sont une feuille jaune : Fleurs, fruits de l’amour en allée ; Le ver, le chancre, puis la peine sont seuls miens ».


Ba Kin : Le jardin du repos



Ba Jin (nom de plume) est né en 1904 à Chengdu dans la province du Sichuan. Son séjour en France (1927-1928), à Château-Thierry a marqué sa carrière littéraire. Ba Jin fut un espérantophone anarchiste convaincu. Il a profité de sa présence en France pour correspondre avec de nombreux anarchistes de par le monde : Emma Goldman, Alexander Berkman ou encore Max Nettlau. C’est aussi en France qu’il apprit l’exécution de Sacco et Vanzetti dont ce dernier fut un de ses correspondants étrangers. C’est toujours en France qu’il écrit son premier roman, Destruction en 1928, pour lequel il inventa le pseudonyme de Ba Jin qui selon ses dires, ne faisait pas comme il semble référence à Bakounine...



Li, le narrateur du Jardin du repos (trad. Marie-José Lalitte, éd. Folio) écrivain renommé mais pauvre, nous explique qu’une fois à Shangaï en 1944 après avoir roulé sa bosse à l’étranger, il ne s’y sent plus chez lui, la ville ayant tellement changé. Par bonheur, il tombe sur un ami d’enfance qui ayant fait un bel héritage, le force à quitter son hôtel minable pour s’installer dans son pavillon Le Jardin du repos, afin de terminer tranquillement son roman en cours.
Cette généreuse proposition va prendre un tour inattendu lorsque Li va faire la connaissance de la seconde femme de son ami. Il se rend vite compte que si celle-ci est aimable, elle est rejetée par sa belle-famille. Et quelle famille qui, sous son aspect harmonieux va rapidement se révéler être beaucoup dissonant qu’il n’y parait au premier abord.
Avant tout à cause de Petit Tigre, le fils de l’ami de Li, issu d’un premier mariage. Un sale gosse de douze ans, mal élevé, capricieux et feignant. Après avoir sympathisé avec un domestique lui ayant confié « Je ne suis qu’un domestique mais je sais distinguer le bien du mal et le vrai du faux », notre narrateur va petit à petit découvrir l’envers du décor du pavillon.
Mais il va surtout découvrir ce que l’on tente de lui cacher depuis son arrivée, le secret de ce gamin de quatorze ans qui vient régulièrement réclamer des fleurs du jardin pour les apporter à un personnage qui au prime abord, ressemble surtout à un fantôme.
C’est alors que poussé par sa curiosité d’écrivain et malgré les incessantes attaques aériennes, Li va se lancer dans une enquête qui tournera bientôt à l’obsession. Au rythme de ses découvertes, nous allons découvrir l’identité et la longue histoire du dit fantôme. Si la fin de ce conte nous laisse un peu sur notre faim, il en dit cependant beaucoup sur la passion que Ba Jin éprouvait pour les gens du peuple et sur son aversion et son mépris pour les classes dominantes…

Haruki Murakami : Des hommes sans femmes



Haruki Murakami est né à Kyoto en 1949. Auteur de romans, nouvelles et essais à succès, il a reçu une douzaine de prix et autres distinctions. Traduit en cinquante langues il est un des auteurs japonais contemporains les plus lus au monde. Revendiquant des influences allant de Raymond Chandler à Kurt Vonnegut en passant par Richard Brautigan et Franz Kafka, Murakami est rapproché de la littérature postmoderne réaliste, romantique et surréaliste. Ses récits poétiques et humoristiques évoquent outre la dimension mélancolique, des thèmes essentiels tels que la solitude, l’incommunicabilité et l’aliénation au sein des sociétés capitalistes.



Des hommes sans femmes (éd. 10/18, trad. Hélène Morita) est un petit recueil constitué de sept nouvelles aux chutes toutes plus surprenantes les unes que les autres. Le tout nous offre une foule de renseignements sur les mœurs du Japon moderne.
Au détour d’une page, Haruki Murakami nous harangue afin de nous avertir « Si vous décidez de regarder mes portraits avec une certaine distance et de prendre un peu de recul, je vous en prie, vérifiez auparavant que ne s’ouvre pas un précipice derrière vous ». Et son avertissement n’est pas sans raison, comme nous ne tarderons pas à le vérifier.
Le premier récit met en scène un acteur quinquagénaire veuf et peu orthodoxe. Après la mort de sa femme et le retrait de son permis, il se met à la recherche d’un chauffeur susceptible de prendre soin de sa chère vieille voiture. Demandant conseil à son garagiste, ce dernier lui conseille d’engager une jeune femme. Dans un premier temps, celle-ci se révèle revêche et peu bavarde. Mais leurs rapports devenus quotidiens vont favoriser leurs confidences sur un mode de plus en plus intime.
Dans un tout autre genre, la deuxième historiette est une série de variations autour de la chanson Yesterday des Beatles interprétée par un jeune étudiant « qui en changeait les paroles, de bout en bout, complètement absurdes, de véritables non-sens sans aucun rapport avec l’original ». En s’interrogeant sur la raison de cette interprétation saugrenue, le narrateur va être entrainé dans une drôle d’histoire…
La nouvelle suivante commence par ces mots « Il y a certaines sortes de gens qui, en raison d’un manque de réflexion personnelle et d’une certaine naïveté mènent une vie étonnamment artificielle et le Dr. Tokaï était de ces gens-là ». Et si un amour impromptu venait un beau jour se glisser dans l’artifice ?
Le petit conte suivant nous présente un célibataire et sa maîtresse, femme mariée et mère de famille que le monsieur reçoit les jours de la semaine de cinq à sept et qu’il a surnommé Shéhérazade. Non pas à cause de sa beauté, « elle était sans doute jolie avant mais le rideau était tombé et il y avait peu de chance qu’il se relève », mais parce qu’après l’amour, celle-ci lui racontait des histoires captivantes et merveilleuses issues de ses vies antérieures - ou inventées.
La nouvelle suivante, commence ainsi : « Dans le bar calme de Kino, un homme s’asseyait toujours à la même place sur le siège le plus discret et le moins confortable et lisait durant des heures ». Et pour notre plus grand plaisir, Murakami va nous entrainer dans une fable « kaléidoscopique, magique », marque de fabrique du talent de l’écrivain.
Les deux derniers petits textes sont du même acabit. Dans le premier, un homme se réveille un matin à Prague dans une chambre, métamorphosé durant la nuit en Gregor Samsa, le héros de Franz Kafka. On pourrait considérer ce récit comme la suite japonaise de La Métamorphose. La dernière nouvelle qui clôt ce recueil et lui donne son titre nous propose plusieurs exemples susceptibles de conduire des individus à devenir des « hommes sans femmes »…
Yesterday...

Pierre Hebart : A la recherche d’André Gide



Pierre Herbart est né à Dunkerque en 1903, dans une famille bourgeoise déclassée dont le père, après avoir dilapidé la fortune familiale, a fini clochard. Le petit Pierre grandit à Malo-les-Bains où il fait ses études. Bon élève, il décroche un emploi dans une compagnie d’électricité, puis est incorporé dans les troupes de Lyautey au Maroc. En 1924, il fait la connaissance de Jean Cocteau et d’André Gide. Il publie son premier roman grâce à l’intervention de ce dernier. Son anticolonialisme a pris source lors de ses voyages en Afrique et en Indochine. Son engagement anticolonialiste lui attire la sympathie des communistes. En 1935, ils lui confient la direction de la revue Littérature internationale en URSS. Entretemps, la guerre civile a éclaté en Espagne, il s’y rend muni des épreuves du manuscrit anticommuniste de Gide, Retour d’URSS, dont il doit discuter le contenu avec André Malraux. Louis Aragon ayant probablement averti les autorités soviétiques, il est menacé de mort, arrêté et ne doit sa libération qu’à l’intervention de Gide. Lorsque la Seconde guerre mondiale éclate, il s’engage dans la Résistance. A la Libération, Albert Camus l’invite à rejoindre l’équipe de Combat. Après quelques déboires littéraires, il s’installe chez Roger Martin du Gard, mais après sa mort, il se retrouve dans une situation financière précaire et meurt d’hémiplégie en 1974.



Dans la présentation d’A la recherche d’André Gide (éd. Le cabinet des Lettres), Elisabeth Porquerol commence par nous dire, entre autres, de Pierre Herbart « Cet homme n’était pas libre car infecté par l’esclavage de la drogue qui en ce temps-là, obligeait au secret et à la chasse à l’argent. De fait, il devint un mendiant autoritaire mais délicatement fraternel. Haïssant le capitalisme régnant, Herbart anarchiste ? En tous cas, son plus certain point de convergence avec Gide était le nomadisme ».
Après une présentation succincte, la parole est donnée à Pierre Herbart (déjà évoqué dans le Rat noir de mars 2022) qui en 1951, dédia l’évocation d’André Gide que nous allons découvrir, à Martin du Gard.
Herbart esquisse son portrait en évoquant leur première rencontre dans une petite maison à Roquebrune, tandis que Gide pensait y trouver Jean Cocteau et Jean Desbordes, le hasard donc. Pierre Herbart avoue : « Il me faut noter que nulle dévotion, nulle ferveur ne me portait vers lui. J’appartiens à une génération que Les nourritures terrestres touchait peu ». La première chose qu’il remarque chez Gide est une excroissance à la base de son pouce. Or, personne n’avait remarqué cette anomalie. « Une telle erreur peut-elle déterminer le cours de toute une amitié ? », se demande Herbart, avant d’ajouter « Ne vais-je pas la renouveler à chaque page de cette étude ? ». D’ailleurs, ce détail était-il une erreur ? Peu importe et nous finirons cependant par le savoir un peu plus loin.
Quoi qu’il en soit, l’amitié qui lia les deux hommes - « sans complaisance de ma part et plus subtile de la part de Gide », nous dit l’auteur - ne les quitta jamais, du moins jusqu’à la mort du premier.
Avant d’enchainer, Herbart nous avertit « Sur Gide, il me faut tout raconter - ou rien ». Et c’est le tout qui l’emporte. Tout, c’est-à-dire un vagabondage à travers la personnalité de Gide, « cet écrivain de la diversité de l’enchantement », mais au caractère on ne peut plus paradoxal. Partagé entre ses rêves de gloire littéraire inaltérables et ses pulsions versatiles, sa tendance aux contorsions ; son pessimisme devant l’histoire et surtout, ses blessures reçues à propos de certains de ses écrits et certaines de ses positions politiques parfois très ambiguës - « Je souffre de sentir se soulever contre moi tant de sottise et de haine », - écrira Gide dans son journal.
Pierre Herbart va également lever le voile sur la partie la plus intime de son ami. Ses fuites avant les déceptions amicales ou amoureuses ; son goût des aventures homosexuelles sans lendemain, notamment exprimées dans Si le grain ne meurt ; mais aussi ses échecs dans ses relations avec femme et fille.
Chacun de ces traits seront nourris d’exemples précis et commentés. Ce portrait sincère et sans fard que nous livre Pierre Herbart nous dévoile certaines faces de sa personnalité qu’André Gide cachaient, n’en laissant échapper que quelques bribes dans son Journal. La devise de Gide rapportée par son ami et biographe n’était-elle pas :
« L’artiste ne doit pas raconter sa vie telle qu’il l’a vécue, mais la vire telle qu’il l’a raconté » !

Message de Gide à la jeunesse (1951)

Jérôme d’Estais : Ange solitaire




« Comment s’y prend-on pour raconter une vie de roman, une vie plus fictive que la réalité ? » C’est ce qu’a tenté de faire l’écrivain-journaliste du cinéma Jerôme d’Estais, dans Ange solitaire (éd. Douro).
Nous sommes à Berlin. Thomas, le « narrateur » de cet essai tente de prendre rendez-vous avec la mythique Zazie. Fille d’immigrés communistes juifs, née à Paris dans les années 40. Personnage polymorphe, égérie des nuits berlinoises. Dix-huit jours pour arriver enfin à fixer un jour, une date ! Tandis qu’il se décourage, ses amis lui disent de persévérer « Sois patient, quelle vie elle a eu, tu sais, la transsexualité … Grouille-toi avant qu’un autre te pique le sujet, avant qu’elle meure, comme disent les plus cyniques » !
Thomas se souvient du jour où elle a reçu la légation des Chevaliers des Arts à l’ambassade de France de Berlin, le 7 mai 2019. Lors d’un discours elle relia certains moments de sa vie « les champs et les hors-champs, le visible et l’invisible, exhibée de Mykonos à Bâle devant des Verdurins helvètes ».
C’est à partir de ce premier souvenir que nous allons voyager un peu partout avec Zazie - lorsqu’elle était encore « il » - tandis qu’à l’âge de six ans, elle rejoignit son père à Paris, chez sa grand-mère qui ne parlait que le yiddish « souvenir d’un pays où alors, tout le monde cherchait la paix ». Nous suivrons Zazie, partie sur les pas de Zazie dans le métro de Raymond Queneau puis à quinze ans, fervente d’un théâtre de MJC à Montreuil. Nous suivrons son évolution, autant d’étapes que son amour de la rigueur imposée par la danse et la musique classique et son amour de Chopin. Puis, il y aura le beau Serge ; les fumeries d’opium au Japon ; les danseurs de NO qui l’inspirent, avant son retour à Paris, transformée en Solange à l’Alcazar et plus tard dans les milieux punks et underground de Berlin.



Photo Oliver Mark, Berlin

Durant ce parcours à travers la galaxie Zazie, nous croiserons une foule de personnes touchantes ou sulfureuses. En Allemagne, le metteur en scène Peter Zadek ; les actrices Ingrid Caven et Irm Herman « le souffre-douleur autant que muse » de Rainer Maria Fassbinder ; Peter Zadek ; la chanteuse trans Romy Haag ; la punk Nina Hagen ; David Bowie, etc. En France, Zazie évoquera autant de délicatesse, la danseuse Zizi Jeanmaire ; l’actrice Anémone « sa gourmandise insolente et tellement juste » ; Jérôme Savary ; l’icône parisienne Marie-France ; sa « chère » Isabelle Adjiani, etc…
Propos décousus, éclipses, hésitations, au fil des pages en échos aux questions de Thomas, Zazie prend petit à petit confiance et commence à se confier « Les trois choses que je déteste : le mensonge, la vulgarité et la nostalgie ». Elle n’hésite pas à faire aussi des focus rapides sur des moments les plus tristes de « sa vie de solitude, sans attaches », perdue au milieu d’un amas de souvenirs, dont les plus drôles mais aussi les plus sombres. Ses overdoses et le sida, « ses deux pestes personnelles ».
Le sida « tous ces jeunes gens que j’ai vu partir si tôt injustement, je n’ai plus de larmes pour tout le reste ». Au détour d’une page, hors de tout pathétisme, Zazie évoque son trajet lors de son changement de sexe « huit mois de souffrance durant lesquels il faut subir les regards narquois et les sarcasmes des scribouillards revêches ». Ailleurs, elle s’exprime sur le plus grave des sujets « La shoah ? Ceux qui en sont souffert sont muets, cinquante années de silence, moi j’ai vu et compris bien plus tard »… Mais à propos de son propre parcours, Zazie une fois lancée, ne s’arrête plus.
Une tranche de vie on ne peut des moins banales… Un régal.

Jean Paul Demoule : La « France éternelle », une enquête archéologique



Il est des ouvrages bien difficiles à résumer, La France éternelle (éd. La Fabrique) en est. Aussi nous contenterons-nous ici de ne donner que quelques repères dans ce monument d’érudition.
Jean-Paul Demoule, préhistorien archéologique choisi un passage assez caricatural sur l’hexagone des mémoires de Charles de Gaulle pour nous mettre dans le bain : « La France vient du fond des âges et demeure elle-même au long du temps ». L’auteur nous interpelle alors non sans ironie sur le sens d’une telle affirmation sur le plan historique… En effet « A quand remonte exactement le fond des âges Celui de l’univers ? De la terre ? Des premières formes humaines ou bien les premiers homosapiens arrivés sur l’actuel sol français ? ».

JP Demoule de développer et de nous rappeler que de Gaule n’a pas été le seul à penser en ces termes. Et de citer des passages de grands historiens de Michelet à Braudel, sans faire impasse sur les aprioris d’extrême-droite, comme ceux exprimés par le linguiste Haudry ou « l’ineffable » Philippe de Villiers. De l’avis de l’auteur, beaucoup plus intéressante est la démarche du chercheur américain Howard Zinn qui a mis l’accent sur l’histoire populaire des « invisibles », ou celles d’historiens qui ont eu un regard critique « quand à la possibilité d’un récit objectif résolument éloigné du roman national ». JP Demoule nous prévient que les douze chapitres que nous allons survoler « n’ont pas la prétention de faire le tri dans une telle profusion intellectuelle mais de s’interroger à chacune de ces étapes dans l’état actuel des connaissances sur ce territoire français du point de vue politique, de sa population, de sa langue, de ses institutions, de sa culture, de ses croyances, mais aussi sur ses ennemis dit extérieurs ou intérieurs et sur le genre ». Vaste programme !

Pour commencer ce voyage, l’auteur nous entraine sur les traces de « cette espèce africaine partie coloniser l’Asie et l’Europe se transformant au fil des millénaires en Néandertaliens remplacés par des chasseurs agriculteurs colons néolithiques venus du Proche-Orient, signalés en Grèce à partir d’environ - 6500 ». Plus loin, nous découvrirons les quatre grands complexes culturels qui se partageaient notre territoire actuel à l’âge de bronze. Avançant dans le temps, nous verrons que les Gaulois n’ont pas toujours été nos ancêtres.
Puis, nous assisterons au découpage par les Romains du vaste monde celtique (de -120 à 300) et à l’apparition de micros-Etats. Le préhistorien nous expliquera entre autres, en quoi le baptême de Clovis dans une Gaule officiellement chrétienne depuis plus d’un siècle, fut « un non-événement ».
Plus loin, nous verrons défiler les « premiers siècles dits barbares », durant lesquels les constants mélanges de langues formèrent une mosaïque. De 700 à 1.400, durant le Moyen-âge, nous revisiterons les royaumes de ces souverains qui ne cessèrent de se partager les morceaux de l’actuel territoire. Expulser les communautés juives, intégrer des populations immigrantes, des Arabo-berbères aux Viking.
Nous verrons alors comment la langue française se distingua peu à peu du latin tandis que le territoire commencera à s’unifier à partir de Louis XI. Et ce, dans le contexte de troubles en tous genres. Mais, quid de la parole des femmes, à part quelques reines puissantes, quid de leur condition de dominées quand elles ne furent pas purement et simplement éliminées comme sorcières ?!
De 1450 à 1789, de la Renaissance aux Lumières, nous verrons le pouvoir royal s’accroitre par les guerres et par l’apport de nouveaux arrivants fuyant les régimes despotiques. Nous plongerons dans les heures troubles de la peste et des famines dues à la « petite ère glaciaire » (voir Quand la nature se rebelle dans le rat noir décembre 2024), ainsi que la fuite des protestants en Amérique et en Inde. Pour autant, toujours pas de traces de racines ni d’identité françaises ! Plus loin nous verrons l’impact de ces nouvelles technologies qui conduiront à la révolution industrielle et à la transformation des campagnes ainsi que la lente disparition des cultures et des langues locales. Intéressant : le français standard ne touchait alors que 10 % de la population (élite urbaine, actes officiels) avant de se répandre à partir de l’invention de l’imprimerie.
Toujours très schématiquement, de 1789 à 1914, nous verrons tout d’abord comment la Révolution française fut un « grand remplacement » - selon l’expression nauséabonde d’un écrivain d’extrême droite – c’est-à-dire un événement radical en matière culturelle et politique. Peut-on alors parler de la naissance d’une identité nationale ? Ce qui est sûr, et que l’auteur va démonter, c’est que la révolution fut le point de départ « de la constitution d’un nouvel empire colonial au détriment des colonisés » puis plus tard, de l’industrialisation et de l’émergence d’un prolétariat urbain et du rêve internationaliste.
Dès lors, l’Etat-nation ne cessera d’évoluer, sans que le territoire actuel et définitif ne soit toujours pas acquis en 1914. Pas plus que la langue française dite « maternelle ». De 1914 à 2000, au gré des colonisations et décolonisations, nous verrons trois républiques se succéder dans une France qui perdra la plus grande partie de son empire - où les colonisés ayant à peine obtenu la nationalité française seront rejoints par les immigrés politiques et économiques devenant eux aussi de nouveaux Français…
Enfin des années 2000 à 2025, Jean-Paul Demoule nous amènera à constater les dégâts engendrés par l’apparition de la rhétorique du bouc émissaire contre les immigrés, à la ghettoïsation des classes pauvres dans les banlieues, etc. Y aurait-il dès lors plusieurs manières d’être Français ? se demande l’auteur. Est-ce la conséquence de la montée de la démagogie d’extrême-droite et de ses slogans xénophobes fantasmant une « submersion migratoire » - que les statistiques pourtant démentent ? Et que font alors les fantasmes identitaires comme « se sentir Français pure souche », des millions de descendants d’immigrés tels qu’ils soient, qui vivent dans ce pays ?

Après ce long voyage d’environ 8 000 ans sur notre territoire actuel (dont nous n’avons indiqué que quelques jalons), sera-t-il plus aisé d’admettre enfin « Que la France ne vient pas du fond des âges, que les Gaulois ne sont pas plus nos ancêtres que ceux qui se sont précédés jusqu’à nos jours sur l’ultime presqu’ile de l’Eurasie ». A l’appui de sa démonstration, l’auteur nous gratifie d’une bibliographique impressionnante et d’une dizaine de cartes très explicites regroupés en fin de volume. JP Demoule nous envoie cet ultime message utopiste : « Les images d’Epinal de Clovis à Napoléon, forgées à la fin du XIXème siècle finiront-elles un jour par disparaitre du roman national face à la réalité de la diversité culturelle en opposant aux fantasmes la stricte réalité des faits historiques ?!... »

Arnaud Fossier : Les Cathares, ennemis de l’intérieur



D’entrée de jeu dans Cathares, ennemis de l’intérieur (éd. La Fabrique), Arnaud Fossier, docteur agrégé en histoire, s’attaque à un mythe : « Non, dans les châteaux cathares les "faitdits", ces hérétiques les plus célèbres du moyen-âge n’y ont jamais vécu, seuls quelques-uns d’entre eux, les derniers vivants y ont trouvé refuge plus tard lorsqu’ils ont été pourchassés ».
L’auteur nous invite ensuite à découvrir les Cathares, ou « bons hommes et bonnes femmes », apparus en Champagne, en Rhénanie, en Flandres, en centre et nord italien, en Suisse vaudoise et enfin, en Languedoc vers 1160.
Arnaud Faussier va tenter d’en dresser un tableau approximatif « leur profil exact restant difficile à établir puisque nous ne les connaissons qu’à travers les écrits des clercs catholiques, aucun écrit direct n’ayant subsisté ». Ce qui n’empêchera pas les Cathares de devenir un symbole de résistance pour toutes les personnes condamnées pour dissidence ou hérésie par l’église et les premiers états monarchiques. I
ls sont devenus un sujet d’études et d’interprétations tous azimuts, des spiritualistes, aux marxistes, antimarxistes, ou révisionnistes se transformant en mythe et ceci dans un éventail très large, puisqu’allant des nazis ! L’auteur tentera d’en faire la synthèse.
Arnaud Fossier commence par les origines du catharisme. En Italie, issu de la petite bourgeoisie marchande et artisanale et en Languedoc, issu de la noblesse déclassée. Et ce, jusqu’à l’apparition des premiers traités punitifs anti-cathares au début du XIIIème siècle, assimilant ces derniers aux loups ou aux serpents ! Nous verrons s’organiser la chasse anti-cathare sous Louis IX se transformant en une véritable chasse à l’homme sous l’Inquisition contre tous les hérétiques « les années terribles », sous le pape Grégiore IX. Un seul exemple : en Languedoc, près de 75 000 individus seront alors interrogés sur la base de rumeurs publiques lors d’enquêtes. Paradoxalement, ce sont ces dernières qui nous ont apporté le plus d’indications sur les rites et pratiques cathares que nous allons découvrir.
Cependant, nous prévient l’auteur, « elles sont à prendre avec des pincettes car souvent issues de traités d’hérétiques repentis rédigés après les interrogatoires ou les maxi-procès ayant eu lieu dans les comtés de Toulouse et de Montauban ». Si après ce pic, l’hérésie semble résiduelle vers 1270, nous verrons que ce ne sera pas toujours le cas, notamment à Albi et Carcassonne. Arnaud Fossier s’arrêtera longuement sur le cas de Jacques Fourrier, un trouble individu jouant un double jeu à Montaillou, petit village paysan qui restera tristement célèbre dans l’histoire…
La « la fin de Cathares », fût-elle due à l’Inquisition pastorale des Frères mendiants ? des Franciscains ? des Dominicains ? à l’influence de l’Université de Toulouse ? ou encore, à l’absence de soutien de la part des pouvoirs séculiers ? Autant de pistes qu’explorera l’auteur en guise de conclusion afin d’en tirer une image un peu moins fantasmée…

Patrick Schindler, groupe FA de Rouen

Deux passagères clandestines pour finir :
Anne Vanderlove avec un poème d’Eustache Deschamps (XIVe siècle)

Colette Magny avec un poème d’Olivier de Magny (XVIe siècle)












PAR : Patrick Schindler
groupe FA de Rouen
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Gay Pride Athènes 2022
En mai, le rat noir lit ce qui lui plaît.
En avril, le rat noir ne se découvre pas d’un livre.
Encore un peu du rat noir pour mars
Le rat noir de mars
Vite, le rat noir avant que mars attaque...
Février de cette année-là, avec le rat noir.
Une fin de janvier pour le rat noir
deux mille 22 v’là le rat noir
Le Rat Noir de décembre...
Un rat noir de fin novembre...
Début novembre, le rat noir est là
Octobre, nouveau message du rat noir
revoilà le rat en octobre
Le message du rat noir, fin septembre
La rentrée du rat noir
La fin août du rat noir
Mi-août, voilà le rat noir !
Le rat noir, du temps de Jules au temps d’Auguste
Le rat, à l’ombre des livres
Interview de Barbara Pascarel
Le rat noir, fin juin, toujours le museau dans les livres
Un bon juin, de bons livres, voilà le rat
On est encore en mai, le rat lit encore ce qui lui plait
En mai le rat lit ce qui lui plait
Fin avril, le rat noir s’est découvert au fil de la lecture
Un rat noir, mi-avril
Une nouvelle Casse-rôle sur le feu !
Qu’est Exarcheia devenue ?
V’là printemps et le rat noir en direct d’Athènes
Le rat noir de la librairie. Mois de mars ou mois d’arès ? Ni dieu ni maître nom de Zeus !!!
Librairie athénienne. un message du rat noir
Le rat noir de la librairie athénienne. Février de cette année-là.
Le rat noir d’Athènes mi-janvier 2021
Le rat noir de la bibliothèque nous offre un peu de poésie pour fêter l’année nouvelle...
Volage, le rat noir de la bibliothèque change d’herbage
Octobre... Tiens, le rat noir de la bibliothèque est de retour...
Le rat noir de la bibliothèque pense à nous avant de grandes vacances...
Maurice Rajsfus, une discrétion de pâquerette dans une peau de militant acharné
Juin copieux pour le rat noir de la bibliothèque.
Juin et le rat noir de la bibliothèque
Mai : Le rat noir de la bibliothèque
Séropositif.ves ou non : Attention, une épidémie peut en cacher une autre !
Mai bientôt là, le rat de la bibliothèque lira ce qui lui plaira
Toujours confiné, le rat de la bibliothèque a dévoré
Début de printemps, le rat noir de la bibliothèque a grignoté...
Ancien article Des « PD-anars » contre la normalisation gay !
mars, le rat noir de la bibliothèque est de retour
Janvier, voilà le rat noir de la bibliothèque...
Vert/Brun : un "Drôle de couple" en Autriche !
Ancien article : Stéphane S., le poète-philosophe libertaire au « Sang Graal »
Algérie : l’abstention comme arme contre le pouvoir
Décembre 2019 : Le rat noir de la bibliothèque
1er décembre, journée mondiale contre le sida : les jeunes de moins en moins sensibilisés sur la contamination
A Paris, bientôt de la police, partout, partout !
Les Bonnes de Jean Genet vues par Robyn Orlin
N° 1 du rat noir de la bibliothèque
En octobre et novembre le ML avait reçu, le ML avait aimé
Razzia sur la culture en Turquie
Ces GJ isolés qui en veulent aux homos !
Service national universel pour les jeunes : attention, danger !
Vers l’acceptation de la diversité des familles dans la loi ?
Une petite info venue de Grèce
Le philosophe à l’épreuve des faits
La Madeleine Proust, Une vie (deuxième tome : Ma drôle de guerre, 1939-1940)
Loi sur la pénalisation des clients : billet d’humeur
Les anarchistes, toujours contre le mur !
Le Berry aux enchères
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