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Littérature
par Patrick Schindler le 2 avril 2026

En route pour un nouveau tour de manège, rat noir !

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Pour ce début d’année, le Rat noir vous propose quelques petits trésors de littérature cosmopolite. Tout d’abord en Espagne, dans La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca. Aux États-Unis : Absalon, Absalon ! de William Faulkner. En Russie avec La mort d’Ivan Ilitch de Léon Tolstoï. En Italie, en compagnie d’Agostino d’Alberto Moravia. En Pologne, avec Tomasz Jedrowski et ses Nageurs de la nuit. Et pour la France, un petit Boris Vian vivifiant : Trouble dans les Andins, suivi d’un essai du philosophe Jacques Rancière : La Mésentente.



Chemin des Petites eaux du Robec (Rouen), photo Patrick Schindler

« C’est peut-être parce que le chardon pique qu’il ne craint pas la sécheresse. Il ne faut pas être trop indulgent : un peu de haine protège » Jules Renard

Léon Tolstoï : La mort d’Ivan Ilitch




Léon Tolstoï est né en 1828 à Iasnaïa Poliana. Aussi célèbre pour ses romans que pour ses nouvelles et essais, ceux-ci dépeignent la vie du peuple russe à l’époque des tsars. Œuvres dans lesquelles il condamne les pouvoirs civils et ecclésiastiques. Excommunié par l’Église orthodoxe russe, ses manuscrits furent détruits par la censure tsariste. Son incarcération dans un bagne sibérien, puis ses fréquentations durant ses voyages en Europe le conduisirent vers une conception de l’anarchisme, non-violente et spirituelle.



Dans sa nouvelle La mort d’Ivan Ilitch (éd. Librio, trad. Jacques Imbert), le talent de Tolstoï s’y exprime avec la même « simplicité lumineuse » que dans ses grands romans.
D’entrée de jeu, ce sont les collègues du tribunal de Saint Pétersbourg d’Ivan Ilitch Goldovine qui nous apprennent la mort de ce dernier, à la suite d’une longue maladie incurable. A peine mort, ses anciens compagnons – exception faite de Piotr Ivanovitch, son ami le plus proche – ne pensent déjà plus qu’à son remplacement à la Cour d’appel et « qu’il va leur falloir à présent satisfaire au devoir fort ennuyeux d’assister au service funèbre et devoir faire à sa veuve une visite de condoléances »… LeCommele Piotr s’y rend et regardant le cadavre de son ami, il le trouve « comme chez tous les morts, le visage plus beau et surtout plus éloquent que de son vivant »… Il va sans dire que ses collègues s’acquittent rapidement de leur tâche et se dirigent déjà vers leurs soirées. Sans trop de détours, la veuve d’Ivan Ilitch demande alors à Piotr de lui expliquer la manière dont elle doit s’y prendre pour obtenir une bonne pension de l’État… Devant la perplexité de ce dernier, elle ne pense déjà plus qu’à la manière de se débarrasser au plus vite de son visiteur…
Tolstoï revient alors en détail sur l’existence d’Ivan Ilitch. Sa vie ? « La plus simple, la plus ordinaire et aussi la plus effroyable qui fut »…
« La plus simple » : oui, à l’image de son ascension sociale avec ses hauts et ses bas, Ilitch tachant de trouver « un équilibre savant entre ses plaisirs et les convenances ».
« La plus ordinaire » aussi sa vie de famille, du moins jusqu’au moment où avec le temps « la facilité et le plaisir ne tardèrent pas à disparaitre »…
Et enfin, « La plus effroyable » : certainement, une fois qu’il fut atteint d’une maladie mal définie, « sans la moindre personne pour le comprendre et le prendre en pitié, tous se complaisant dans le mensonge ».
Alors à quoi ou à qui, Ivan Ilitch pu-t-il alors se raccrocher ? À son serviteur ? A son fils un peu simplet ?
Léon Tolstoï nous livre ici, une image hyperréaliste de la société russe et nous fait revivre dans les atmosphères changeantes d’une Pétersbourg et d’un Moscou en pleine mutation dans la Russie tsariste de la fin du XIXᵉ siècle. Au niveau philosophique, il nous livre une profonde réflexion sur les derniers questionnements d’un être humain confronté à la mort.
Une toute petite nouvelle pour nous préparer au Grand vide…

Federico Garcia Lorca : La Maison de Bernarda Alba


Une passagère clandestine reprenant une chanson de 1975 signée Jean Ferrat



Federico García Lorca est né en 1898 à Fuente Vaqueros, près de Grenade. Jeune homme plein de talent, poète, dramaturge, peintre, pianiste et compositeur, il est l’un des « fils d’Appolon » les plus importants du début du XXe siècle. Violemment antifasciste, il signe dès 1933, un manifeste contre l’Allemagne d’Hitler. Quand la guerre civile éclate en juillet 1936, il quitte Madrid pour Grenade, ville réputée conservatrice où un soulèvement franquiste éclate dès son arrivée. Bien que n’ayant jamais participé à la moindre action politique malgré ses idées révolutionnaires connues de tous, il est arrêté chez un ami poète où il a trouvé refuge, et fusillé. La date et le lieu exacts de sa mort ont fait l’objet d’une longue polémique, aujourd’hui résolue. Son corps serait enterré dans une fosse commune aux côtés d’un maître d’école, d’anarchistes de la CNT et de deux toreros exécutés en même temps que lui. Le régime de Franco décida l’interdiction totale de ses œuvres jusqu’en 1953 !



Dans sa préface de La Maison de Bernarda Alba (éd. Folio), Albert Bensoussan, le traducteur nous explique en quoi et comment selon lui, Federico Garcia Lorca « ce poète précoce, une des premières victimes du franquisme était un dramaturge-né » et comment sa pièce La Maison de Bernarda Alba « la plus féministe du théâtre européen et testament dramatique de Garcia Lorca » est née au dernier temps de son écriture et « a fait des filles frustrées et séquestrées par leur mère Bernarda, l’allégorie de tout un pays bâillonné par le franquisme ». Le préfacier s’étend longuement sur les sources de l’inspiration de l’auteur et prend pour point de départ l’enfance de Lorca qui déjà tout gamin, se passionnait pour le théâtre de marionnettes et plus tard, pour le « faste théâtral de la religion catholique si probant en Andalousie ».
Pour donner une idée de cette pièce poignante, nous nous sommes contentés de présenter les personnages, de donner une vision succincte de son déroulé et de sélectionner quelques-unes de ses répliques les plus frappantes. Pari exigeant s’il en est, tant ces dialogues foisonnent en symbolique.

« Naître femme est le plus grand des châtiments »

Dans le premier acte, des domestiques qui pénètrent dans une pièce vide et silencieuse nous apprennent que l’on va y célébrer les obsèques « du père ». On découvre d’abord sa veuve Bernarda Alba, maitresse femme issue d’une « classe supérieure » et qui définit ainsi les paysans « Des pauvres, on dirait des animaux. On voit bien qu’ils ne sont pas faits comme nous ». Puis, nous allons faire tour à tour la connaissance de ses cinq filles dont le caractère se révélera au fil des propos qu’elles vont échanger, généralement imbibés de petites jalousies et autres mesquineries, médisances.
Plus avant apparait Maria Josépha, la mère de Bernarda « une vieille folle ! » enfermée dans son monde. Personnage au lyrisme baroque qui ne rêve plus qu’à « partir se marier au bord de la mer »...
Pour compléter le tableau, Poncia : trente années passées au service de Bernarda « à laver ses draps, à manger ses restes et à espionner les voisins pour elle et à élever ses filles : cinq mochetés »…
Au milieu de tous ces personnages rassemblés, le premier mot que prononce Bernarda est « Silence ! ».
Augustias, sa fille ainée née d’un premier mariage laisse cependant échapper qu’elle a aperçu le beau José le Romano - le seul homme de toute la pièce mais dont on n’entendra les paroles que depuis les coulisses. Evidemment, sa mère lui impose de se taire « Les femmes ne doivent pas regarder les hommes, sauf le curé parce qu’il porte une robe. Tourner la tête, c’est chercher la chaleur des pantalons » ! Partant de là, elle décrète que le deuil familial durera… huit ans !
Au cours du deuxième acte, les choses se précisent. La seule de la fratrie échappant au deuil imposé par la mère sera Augustias qui possède une dote conséquente et doit bientôt se marier avec le beau José. Elle n’a comme ses sœurs qu’une hâte : quitter cette maison. De fait, la pression entre les sœurs ne fera qu’augmenter et plus encore lorsqu’Augustias va découvrir que le portrait de son fiancé lui a été dérobé. Laquelle est la coupable ? Serait-ce Adela, la plus jeune ? - La bonne Poncia ne dit-elle pas d’elle : « Elle a lézard entre les seins. Nous les vieilles, on voit à travers les murs ». La frustration érotique va culminer lorsque la maisonnée va apprendre le « scandale sans nom » qui vient d’éclater dans le village.
Nous atteindrons l’apothéose dans le dernier acte à travers les propos âcres échangés entre Bernarda et ses filles, dans une ambiance « saturée d’une sensualité exacerbée ». Poncia annonçant l’orage qui se prépare « entre ces femmes sans hommes, qui vivent comme enfermées dans un placard ».

On doit souligner que beaucoup des personnages représentés dans la pièce sont issus des souvenirs d’enfance de Federico Garcia Lorca, tout comme les extraits de chants religieux et l’évocation de quelques mythes qui lui ont été racontés. En notice, nous en apprendrons beaucoup sur l’accueil posthume de la pièce en Amérique du Sud, puis en France et encore représentée partout dans le monde avec le même succès.
https://www.youtube.com/watch?v=J2kxh6uv1kc

William Faulkner : Absalon, Absalon !



William Faulkner est né en 1887, dans le Mississippi. Essentiellement connu pour ses romans et ses nouvelles, il a situé la plupart de ses récits dans son État natal. Faulkner est l’un des écrivains du Sud étasunien les plus marquants, aux côtés de Truman Capote, Tennessee Williams et Carson McCullers. Au-delà de cette appartenance à la culture sudiste, il est considéré comme l’un des plus grands écrivains américains de tous les temps et un écrivain majeur du XXe siècle.



Dans la préface d’Absalon, Absalon ! (éd. Gallimard), le traducteur François Pitavy nous précise que ce roman de William Faulkner ne se borne pas à l’histoire de la « famille Sutpen » dont le patriarche avait rêvé d’en faire une « dynastie » dans le Mississipi. En effet, il ne s’agit non pas « d’une » histoire, mais de quatre versions de celle-ci, racontées selon le point de vue de quatre narrateurs « qui ni ne se recoupent ni se complètent tout à fait, cependant c’est la voix faulknérienne qui sublime toutes les autres » nous dit le traducteur.
S’ajoute à cela, une structure narrative rétrospective « on pourrait dire policière du roman » qui va nous tenir en haleine jusqu’à son terme. Il convient donc de s’armer de patience avant de déflorer ce véritable chef d’œuvre que Faulkner nous offre sous la forme d’un grand puzzle.

Nous pénétrons dans cette véritable saga familiale par la voix de Rosa Coldfield, la belle-sœur de Thomas Sutpen. Celle-ci la reprend à partir du jour où quatre-vingt ans auparavant en 1833, Thomas est arrivé dans la petite ville de Jefferson (Mississipi) « apparemment sans passé et [ayant] acquis sa terre, nul ne savait comment ». Il avait ensuite épousé Ellen Coldfiel, la sœur de Rosa et en avait eu deux enfants, Henry et Judith. Mais pour quelle raison obscure Rosa raconte-t-elle cette histoire « avec une voix de fantôme », au jeune Quentin Compson, le fils de M.Compson, un ami de Thomas Sutpen ? Nous ne le découvrirons que plus loin. Cependant sa narration sera pour nous l’occasion d’entrevoir les premières traces laissées par la guerre de Sécession « qui, pour un temps bouleversa toutes les cartes dans le sud des Etats-Unis ». Mais ce que suggérera Rosa au jeune Quentin c’est qu’avant de débarquer à Jefferson, Thomas avait connu une autre femme. Celle-ci lui avait alors donné une fille métisse nommée Clytie (en référence à la Clytemnestre du mythe ?), tandis qu’à cette époque les mariages mixtes étaient interdits avant la guerre de Sécession. Ceci constituant le premier nœud gordien du récit.
Mais c’est à présent au tour de M. Compson, le père de Quentin de compléter pour son fils, la version donnée par Rosa. D’emblée, la sienne nous semble moins naïve et complaisante. Nous apprendrons par exemple que Thomas Sutpen aurait fait de la prison avant de s’installer à Jefferson. Pour quelles raisons ? M. Compson n’hésitera pas à reprendre certaines rumeurs et jalousies colportées par les habitants du village et d’autres concernant également Rosa. C’est aussi la première fois que nous entendrons parler de la mort mystérieuse d’Henry le fils de Thomas et de celle de son meilleur ami d’université, un certain Charles Bon, le fiancé de Judith Sutpen. Et ce n’est pas tout car M. Compson racontera encore à Quentin qu’à la mort prématurée d’Ellen Sutpen, Thomas « ce Barbe-Bleu » épousa alors sa sœur Rosa, afin de s’occuper d’Henry et de Judith. Cette profusion d’informations délivrées par M. Compson ne faisant que semer plus de confusion dans nos esprits de lecteurs - parmi lesquels les plus attentifs auront déjà compris que cette Clytie et ce Charles Bon se posent en figures-clés de l’intrigue.
Dans cette première partie, outre ce qui va constituer le drame familial, William Faulkner va nous inviter aux heures le plus sombres de la guerre de Sécession rapportées dans les récits divergents de divers protagonistes (esclavagistes vs/ abolitionnistes), parfois assez violents ou à l’opposé, plus fatalistes. L’occasion nous étant donnée de découvrir, entre autres, le précurseur du concept de « guerre totale » ! Dans les années d’après-guerre nous toucherons du doigt l’étendue des ravages psychologiques exercés sur « son lot de vaincus refusant leur défaite et leurs rancœurs ».
Dans sa seconde partie, le flot du roman va monter en puissance pour se métamorphoser en une véritable tragédie. Plus nous avancerons, plus les pièces du puzzle prendront une forme globale cohérente. Notamment due aux regards croisés que vont porter sur les événements passés, le jeune Quentin et son ami étudiant Share, validant ou non, les versions préalables données par Rosa et par M.Compson. Seulement alors, nous apprendrons dans quelles circonstances Henry et son ami Charles Bon, ont trouvé la mort.
Mais, plus troublante encore sera la fin lorsque nous sera révélé que la dans la maison familiale quasi-abandonnée et occupée par les seules survivantes (Rosa, Judith et Clytie), « quelque-chose d’autre, quelque-chose de monstrueux et caché » y vit également !...
N’en dévoilons pas davantage, sinon que le titre du roman fait référence à l’histoire biblique d’Absalom - le fils rebelle du roi David - tué alors qu’il usurpait le trône de son père. S’y mêle un arrière-gout de faute originelle (celle de Thomas Sutpen ?) comme dans la tragédie des Atrides avec son lot de sang vicié, d’inceste, d’acharnement du destin, bref de « fatum » s’abattant sur une famille sudiste. Le décor d’une vielle maison délabrée s’y prêtant à merveille, laissant sa place à une chambre d’étudiant sépulcrale. Rien d’étonnant alors à ce que les psychanalystes se soit beaucoup intéressés à ce roman considéré unanimement comme un monument littéraire…

Alberto Moravia : Agostino



Alberto Moravia est né à Rome, en 1907, d’un père d’origine juive et d’une mère catholique dalmate. Très jeune, il est atteint de tuberculose osseuse, ce qui l’immobilise pendant huit années et l’empêche de suivre ses études. Il écrit son premier roman à l’âge de dix-huit ans et voyage beaucoup dans les années 1930, pour échapper à l’atmosphère étouffante du fascisme. Son antifascisme affiché le rend suspect et les origines juives de son père contribuent à la précarité de sa situation. En 1941, Moravia épouse Elsa Morante qu’il quittera vingt ans plus tard. Recherché par les fascistes à partir de 1943, il s’enfuit de Rome et se réfugie dans les montagnes. Sa véritable carrière démarre après-guerre.



Au début de cet été-là, le héros d’Agostino (éd. Livre de poche, trad Marie Canavaggia) est âgé de treize ans. Gamin comblé, il passe ses vacances en compagnie de sa mère adorée dans une station balnéaire de Toscane. Tous les matins, ils s’en vont faire un tour en mer dans un patino (petite barque marine). Agostino aux rames et sa mère, belle et riche veuve qui « lui parle tout à fait comme s’il était un homme », ce qui remplit le garçonnet de vanité.
Mais un matin le rite va être perturbé par l’arrivée de Renzo, un beau jeune homme qui invite sa mère à faire une promenade en barque, invitation qu’elle accepte « avec un empressement joyeux, ce qui n’était pas sans offenser le gamin comme s’il y avait eu préméditation ». Le lendemain, Renzo réitère, mais la mère impose alors la présence de son fiston. Celle-ci se montre alors toute différente qu’à l’ordinaire ce qui agace fortement Agostino. Ceci peut paraitre bien banal à première vue.
Mais c’est mal connaitre Alberto Moravia qui aborde le sujet d’une façon magistrale en nous faisant pénétrer au plus profond des sentiments éprouvés par le jeune Agostino. Au début du récit, l’auteur nous fait un peu languir afin de mieux nous précipiter dans les affres qui pousseront le garçon à imaginer une vengeance digne de son abandon. Il se met alors à fréquenter une bande de ragazzi miséreux, roublards et machistes ayant pour chef un garçon plus âgé et sulfureux. Quelles seront les conséquences de cette rencontre ? Déclenchera-t-elle en lui la matérialisation d’une vérité crue qu’il se refusait jusqu’alors à admettre ou le poussera-t-elle vers l’émancipation ?
Et pourquoi pas, un peu des deux ?! …

Tomasz Jedrowski : Les nageurs de la nuit



Tomasz Jedrowski est né en 1985, en Allemagne de parents polonais. Il a étudié le droit à Cambridge et à Paris et vécu dans plusieurs pays, dont la Pologne. Il réside actuellement en France, parle cinq langues et écrit en anglais.



Dans le prologue des Nageurs de la nuit (éd. Pocket, traduit de l’anglais par Laurent Bury), nous faisons la connaissance de Ludwik, le héros de ce récit. Il vit à New-York et apprend avec stupeur le 13 décembre 1981, que le général Jaruzelski vient de proclamer la loi martiale contre Solidarnosc, le premier syndicat indépendant du bloc communiste.
Comment alors ne pas penser à son ami Janusz qui lui, est resté en Pologne ? Il réalise seulement qu’en fait ils n’ont jamais vraiment parlé ensemble de leurs passés réciproques. « Cela aurait pu changer beaucoup de choses si nous l’avions fait ». Ludwik se met à écrire ce que nous allons découvrir que Janusz ne lira probablement jamais…
Retour à Wroclaw à la fin des années 1960. Wroclaw qui, après la Seconde guerre mondiale perdit son nom allemand de Breslau tandis que l’est de l’Allemagne devint la Pologne et l’est de cette dernière, rejoignit l’URSS. D’où la migration de sa mère et sa grand-mère qui trouvèrent refuge dans une cité de la banlieue wroclavienne. Ludwik avait neuf ans lorsqu’il y fit la connaissance du petit Beniek. Mais sa grand-mère lui expliqua un jour que ce garçon « n’était pas vraiment comme les autres ». Et ce, non pas parce qu’il écoutait les Beatles (grâce aux envois de ses cousins américains), mais surtout parce qu’il était… Juif. Tandis que Ludwik est attiré par son charme du jour au lendemain, Beniek disparait. Où ? « Ludwik se sentait lui aussi différent et se réfugia dans les livres s’enfermant dans leurs histoires, rêvant de leurs personnages la nuit ».
Les années passent et ce n’est que treize ans plus tard qu’en 1980 à Varsovie, Ludwik sympathise avec une étudiante férue de littérature. Elle lui fait découvrir un autre monde, des livres vendus sous le manteau et un petit bar clandestin fréquenté par des jeunes hors-normes. C’est dans ce lieu qu’un client lui conseille de lire un texte inédit en Pologne de James Baldwin. En cherchant à la bibliothèque, Ludwik découvre qu’il s’agit de La chambre de Giovanni (voir le Rat noir de juin 2022). Il parvient à se le procurer dans une petite librairie, traduit « en loucedé ». Durant les vacances d’été, il se rend dans un « camp d’éducation pour le travail » où il va faire une nouvelle rencontre inopinée. Le bel et troublant étudiant, Janusz.
A partir de ce moment, il va falloir nous habituer aux aller-retours récurrents dans le passé de Ludwik et suivre sa lente évolution pour parvenir à s’accepter tel qu’il est. C’est ainsi que nous vivrons son premier rapport sexuel furtif dans un parc varsovien, raconté sans fard. Et ceci dans le contexte du rationnement sous l’ère Gierek, et d’un avenir bouché pour la jeunesse. Nous revoici en 1980, tandis qu’en une fin d’après-midi, Ludwik surprend Janusz nageant nu dans une rivière. Ils commencent à s’apprivoiser et Ludwik avoue à Janusz qu’il vient de commencer la lecture du Baldwin interdit. « Un livre qui m’a épouvanté et rassuré », écrit-il dans son récit « c’était un livre qui paraissait avoir été écrit pour moi ». Et c’est au tour de Janusz de découvrir Badwin. C’est donc ce magnifique et terrible roman qui va resserrer le lien entre les deux étudiants. Leur relation s’enflamme, ils décident de se rendre en stop dans la « région des lacs ». Nous n’en sommes ici qu’à l’aurore du récit.

Ce voyage enchanteur initiatique narré par Ludwik dans son journal en un style des plus lyriques rapprochera-t-il durablement ces deux êtres faits pour s’aimer ? Un fois rentrés à Varsovie, qu’adviendra-t-il de Ludwik, ce garçon des villes ne rêvant que de vivre libre à l’Ouest ? Et que deviendra Janusz, ce garçon des champs pragmatique et résolu à ne pas quitter cette Pologne ? Une Pologne à l’époque renfermée sur elle-même « mais n’étant peut-être pas pire qu’ailleurs » ?…
Ce livre d’une rare intensité nous fait revivre outre une fragile histoire d’amour, nombre de scènes hallucinantes se déroulant dans un pays muselé, vivant à deux vitesses en fonction des échelons sociaux. Côté historique, cet ouvrage nous en apprend beaucoup sur le sort réservé entre autres, aux Juifs polonais en 1968, durant les purges antisémites orchestrées par le général Moczar puis, au sujet de l’exode de 15 000 d’entre eux. Petits clins d’œil également au séjour de Michel Foucault en Pologne, avant que ce dernier n’en soit expulsé en 1959 et à ce qui inspira David Bowie à écrire sa chanson « terriblement triste » Warszawa en 1977.
Captivant.


Boris Vian : Trouble dans les Andins




Boris Vian est né en 1920. Outre sa formation d’ingénieur et sa pratique de la trompette de Jazz dans les caves de Saint-Germain, il s’est illustré dans plusieurs genres littéraires : poésie, chroniques, nouvelles, pièces de théâtre et scénarios pour le cinéma. On continue encore de découvrir de nouveaux manuscrits difficiles à dater au sein d’une œuvre foisonnante. Avant d’écrire ses grands romans dont L’arrache cœur et L’écume des jours, il a publié plusieurs ouvrages de style américain sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, parmi lesquels J’irai cracher sur vos tombes qui fit scandale et lui valut un procès retentissant.



Désopilant Boris Vian du Trouble dans les Andins (éd. 10/18), premier petit roman qu’il écrivit en 1942/43 et seulement révélé au public en 1966. Il le qualifia de « pochade » et ne ressemble en effet à aucun de ses livres postérieurs. On découvre ici son personnage fétiche, le comte Adelphin de Beaumachin. Ce soir-là, il s’habille « avec une recherche qui n’excluait cette presque simplicité tolérable seulement chez les individus solidement constitués et les mal bâtis au portefeuille abondant »… Vian nous précise qu’il est chaussé de souliers jaunes. Mais pourquoi jaunes ? Le narrateur nous indique que les curieux pourront trouver la réponse dans un pamphlet de Platon, publié vers 1792 (sic !) et rédigé dans un langage digne des meilleurs Montaigne et La Boétie… Adelphin passe prendre au passage son ami Séraphino, une espèce de « super-mâle » machiste et obsédé sexuel « qui semblait bâti à coup de pieds dans le cul » ! Tous deux se rendent chez la Baronne de Pyssenlied « myope comme une vieille cornemuse oubliée sur terre par quelque succube amoureux d’une étoile ». Elle sourit gracieusement à Adelphin et ignore Séraphino.
« Ce fut le point de départ de l’étrange aventure qui attendait les hommes sans tâches dont nous avons entrepris de conter l’histoire » nous dit Boris Vian…
Or, cette histoire est tellement abracadabrante que nous défions quiconque de pouvoir la résumer tant des événements irrationnels vont se succéder, à commencer par le vol au comte de son précieux « barbarin fourchu ». Objet on ne peut plus mystérieux dont d’ailleurs, on ignorera jusqu’à la fin la nature. Mais c’est à son sujet que nous allons faire la connaissance du fameux Major, « un beau type de crétin », autre personnage phare de Vian - qu’on retrouvera dans Vercoquin et le plancton - et qui va mener l’enquête à l’aide d’Antioche son adjoint âgé de… treize ans !
Ce petit conte sera l’occasion de croiser plus loin, une foule de personnages tout aussi hurluberlus dans des lieux les plus improbables et des situations non moins invraisemblables. Si cette pochade n’a pas la profondeur des grands romans postérieurs de Boris Vian, on y trouve déjà son humour unique, son talent d’invention et son sens de la dérision qui y compris dans ses livres les plus sérieux, resteront toujours sa patte si particulière.
Et en cadeau, une bonne paire de claques de la part de Boris Vian :


Jacques Rancière :

La mésentente



Dans son essai La mésentente (éd La Fabrique), le philosophe Jacques Rancière part de ce constat : « après l’effondrement du système soviétique, l’opinion dominante célébrait, le retour de la pensée politique et le triomphe d’une démocratie pacifique et consensuelle ».
Or, pour l’auteur « ce retour de la politique signifie en réalité sa liquidation ». Rien de moins !
Selon lui, aujourd’hui la « figure aimable du libéralisme capitalistique » s’est définitivement évanouie. Il ajoute que le capitalisme ne se limite plus à une logique économique du profit, mais « prétend à une forme de domination globale sur les corps et les pensées », notamment du fait de la mainmise des géants américains de la technologie sur les réseaux de l’information et de la communication entièrement à sa dévotion. Plus loin, Jacques Rancière nous remémore l’histoire des « sans part » qui, de la Grèce antique aux mouvements d’émancipation modernes, se sont mis en travers d’un ordre dit « normal des choses », où le commandement revenait à ceux qui y étaient prédestinés par la naissance.
Et de s’interroger « Assisterions-nous donc à un retour à la loi du plus fort ? » Et dans ce cas, où sont passés les beaux principes des Droits de l’Homme, sensés apporter la liberté aux peuples opprimés ? Pour illustrer plus loin le pétrin dans lequel se retrouvent de nos jours les organisations humanitaires, l’auteur va prendre entre autres comme exemple, celui de l’intervention militaire d’Israël pour se débarrasser des Gazaouis et y construire avec l’aide américaine « un nouveau paradis pour riches »… Jacques Rancière nous propose ensuite de remonter le temps à partir de phrases illustres de La Politique d’Aristote, définissant « le logos comme le propre de la politique ». Affirmation plus tard rejetée par Platon.
L’auteur va tenter de circonvenir ce qui en a résulté de ce différend entre les conceptions opposées des deux philosophes, avant de nous inviter à réfléchir à partir de cette simple question : « Mais de nos jours, qu’y-a-t-il de spécifique à penser sous le nom de politique ?»
Réponses à découvrir dans ce petit essai très dense…

Patrick Schindler, groupe FA de Rouen

un dernier passager clandestin












PAR : Patrick Schindler
groupe FA de Rouen
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Le rat noir d’Athènes mi-janvier 2021
Le rat noir de la bibliothèque nous offre un peu de poésie pour fêter l’année nouvelle...
Volage, le rat noir de la bibliothèque change d’herbage
Octobre... Tiens, le rat noir de la bibliothèque est de retour...
Le rat noir de la bibliothèque pense à nous avant de grandes vacances...
Maurice Rajsfus, une discrétion de pâquerette dans une peau de militant acharné
Juin copieux pour le rat noir de la bibliothèque.
Juin et le rat noir de la bibliothèque
Mai : Le rat noir de la bibliothèque
Séropositif.ves ou non : Attention, une épidémie peut en cacher une autre !
Mai bientôt là, le rat de la bibliothèque lira ce qui lui plaira
Toujours confiné, le rat de la bibliothèque a dévoré
Début de printemps, le rat noir de la bibliothèque a grignoté...
Ancien article Des « PD-anars » contre la normalisation gay !
mars, le rat noir de la bibliothèque est de retour
Janvier, voilà le rat noir de la bibliothèque...
Vert/Brun : un "Drôle de couple" en Autriche !
Ancien article : Stéphane S., le poète-philosophe libertaire au « Sang Graal »
Algérie : l’abstention comme arme contre le pouvoir
Décembre 2019 : Le rat noir de la bibliothèque
1er décembre, journée mondiale contre le sida : les jeunes de moins en moins sensibilisés sur la contamination
A Paris, bientôt de la police, partout, partout !
Les Bonnes de Jean Genet vues par Robyn Orlin
N° 1 du rat noir de la bibliothèque
En octobre et novembre le ML avait reçu, le ML avait aimé
Razzia sur la culture en Turquie
Ces GJ isolés qui en veulent aux homos !
Service national universel pour les jeunes : attention, danger !
Vers l’acceptation de la diversité des familles dans la loi ?
Une petite info venue de Grèce
Le philosophe à l’épreuve des faits
La Madeleine Proust, Une vie (deuxième tome : Ma drôle de guerre, 1939-1940)
Loi sur la pénalisation des clients : billet d’humeur
Les anarchistes, toujours contre le mur !
Le Berry aux enchères
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1

le 4 janvier 2026 17:54:12 par Michèle Victor

Ah, cher Rat Noir, les livres délivrent, c’est ainsi et je pratique ce sport depuis que je sais lire...
Porte toi bien dans ce putain de marasme généralisé ainsi que tes lecteurs assidus !
Amitiés
Michèle

2

le 4 janvier 2026 17:55:04 par Jehan V.

Patrick à toi aussi belles et bonnes choses du côté des dieux et des diables bien sûr...
Baci.

3

le 5 janvier 2026 11:40:22 par Max

Merci pour cette cette liste d’auteurs et de livres pour commencer l’année. Merci surtout de m’avoir fait penser à nouveau à Michèle Bernard. J’aime beaucoup son "Je t’aime" que je partage pour Le rat noir [LIEN]

4

le 5 janvier 2026 16:43:01 par Stéphane Sangral

Cher ratounet, bonne année !!!!
Intéressant le Rancière ! Et bien sûr tout le reste.. J’aime ton cosmopolitisme : dans tes lectures, tu construits vraiment l’universalisme dont je rêve. .
Bisous sur les moustaches,
Stéphane

5

le 5 janvier 2026 17:43:17 par Estelle Roche

Merci pour votre excellente recension des Nageurs, qui se trouvera en très bonne compagnie dans notre sélectiond de critiques des Nageurs de la Nuit.
Bien à vous
Estelle Roche, éditions La Croisée

6

le 5 janvier 2026 17:45:14 par Corinne

C’est amusant, je me tâtais pour lire La mésentente ( éd La Fabrique ), du philosophe Jacques Rancière, du coup, merci donc pour ce compte-rendu.
Corinne