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Littérature
par Patrick Schindler le 5 février 2023

Pour un mois de février à ne pas mettre un rat dehors...

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En février, démarrage à la grecque , avec Alfatride de Vassilis Vassilikis et La mort en habits de fête de Zyranna Zateli. Flashback au Moyen-âge avec Le roi tué par un cochon de Michel Pastoureau. Vivre L’expérience Giono de Jean-Luc Sahanian. Direction West-end, îles Baléares avec José Morella. Et pour terminer, l’histoire « mal connue » de L’anarchisme, vue du Canada, par George Woodcock.

« La plupart des migrants apprennent, et peuvent devenir des masques. Nos descriptions fausses, pour contrecarrer les mensonges inventés à notre sujet, cachent pour des raisons de sécurité nos moi secrets. »
Salman Rushdie, Versets sataniques

Vassilis Vassilikos : Alfatride



Vassilis Vassilikos est né en 1934, à Kavala dans sud du Péloponnèse. Issu d’une famille de l’île de Thassos (Macédoine de l’est), il fait ses études de droit à Thessalonique, puis devient journaliste. Mais en raison de son engagement politique, il est contraint de s’exiler en France en 1967, pour échapper à la dictature des colonels. Il y reste sept années et rentre en Grèce où il devient célèbre, surtout après que Costa Gravas a porté son roman au titre éponyme, « Z » à l’écran, avec Yves Montant et Jean-Louis Trintignant dans les rôles principaux.
Il écrit Alfadride dont il est question ici, une décennie plus tard. En 1981, Andréas Papandréou (PASOK) lui offre un poste de directeur des programme à la télévision.



Le narrateur d’Alfadride (éd. Gallimard, trad. Gisèle Jeanperin), est brutalement réveillé d’un cauchemar par un coup de téléphone, à deux heures du matin. Sur le coup, il pense à Sigmund Freud qui disait « Le rêve réussi à concentrer toutes les contradictions et à les présenter en un tout homogène ». Mais un coup de fil en pleine nuit, c’est un peu violent pour s’éveiller d’un cauchemar !
Au bout du fil : l’armateur Alfatride qui lui demande instamment de lui passer son oncle, médecin légiste (dont il est l’assistant et tient la permanence de nuit dans son labo dans lequel il couche). Il faut impérativement que l’oncle légiste vienne sur le champ faire l’examen du corps de sa femme qui vient de se suicider par barbituriques ...
Le narrateur lui répond que son oncle n’est pas à Athènes, mais à Thèbes, où il a dû se rendre pour constater le « décès naturel » d’un ouvrier, en fait matraqué par la sûreté (nous sommes en 1970, sous « l’empire » ou plutôt l’emprise de la Junte des colonels). « Mon oncle n’était pas l’honnête incarnée, mais il connaissait son métier. Cela tenait sans doute de l’héritage de nos ancêtres grecs qui déchiffraient déjà des présages dans les entrailles des oiseaux. Quel phénomène cet homme, il me remplissait de colère, de pitié et d’admiration ». Mais l’armateur ne désarme pas, certain que le neveu l’a baratiné. Une heure après, il se pointe directement au labo. L’armateur Alfatride : un petit bout d’homme qui prétend au narrateur que seul son oncle est capable de trouver la cause du décès de sa femme.
Le neveu excédé finit par aller réveiller son oncle, qui vit à l’étage au-dessus. Et voilà le trio, parti en pleine nuit dans l’hélicoptère privé de l’armateur, pour sa petite île privée d’Hydrapoula, située à une encablure de celle d’Hydra dans le golfe Saronique.
S’enchaînent ensuite une série de flash-back et de projections en avant, on se sent un peu paumés dans tout ça ! S’entremêlent, les récits du narrateur déclinés au présent, au futur avec les journaux intimes de l’immonde armateur et celui de sa femme, celui de l’amant sadique sexuel de cette dernière, ainsi que celui d’un mystérieux second narrateur, chef d’un commando terroriste anti-armateurs. Ce dernier décrit au jour le jour, le kidnapping d’un des fils de l’armateur contre rançon !
Mais, l’affaire se complique pour l’oncle du narrateur (dont le père était un ancien prisonnier politique haï par les flics) nous qui parait de plus en plus rébarbatif. Ancien étudiant dans l’Allemagne nazie, corrompu à tous les pouvoirs, il se demande comment il va pouvoir maquiller la vérité « Quand on connaissait mon oncle aussi bien que moi, on savait que ce moment était aussi délicat que l’est pour une putain, celui où elle se couche avec son client, son armateur plein de sous, en lui racontant qu’elle meurt d’amour pour lui » !
L’oncle déclare en effet aux autorités dans sa version officielle (malgré les preuves contradictoires) qu’il s’agit bien d’un suicide. « Y-a-t-il seulement des juges honnêtes dans un pays aussi malhonnête que la Grèce sous les colonels ? », se demande alors le narrateur. « Un hermaphrodite, disait mon oncle, est celui qui n’est ni Hermès, ni Aphrodite. Lui, pour être ni médecin, ni légiste, resta davantage lui-même » !

Restent pour témoins, toutes les pièces éparses de ce gigantesque puzzle. Polar-politique qui dévoile le talent de Vassilis Vassilikis, au style, tantôt poétique : « Quand un nuage passe au-dessus d’un lac et cache le soleil, on dit qu’une algue se développe instantanément au fond de l’eau ». Tantôt ironique : « Les arêtes sont la vengeance des poissons quand on les mange ». Tantôt réaliste. D’une femme : « Ses règles, le premières pertes de sang, brun-noir. Le noir de l’anarchie, avant le rouge de la révolution » … D’un berger : « Dans une Grèce albanaise, il serait le maître. Ici en Grèce grecque, il est l’esclave. Seules ses bêtes lui obéissent, comme lui obéit aux marchands de bestiaux ». Tantôt, encore, accusateur. Des armateurs : « Ces sangsues qui passent au travers de toutes les sanctions de tous les gouvernements y compris cinq ans plus tard, avec le rétablissement de la « démocratie » n’a pas épuré l’establishment de la Junte ». Ailleurs, de magnifiques descriptions du port du Pirée, traces laissées par les beaux marins grecs du peintre Yannis Tsarouchis ...





Zyranna Zateli : La mort en habits de fête



Zyranna Zateli est née en 1951 à Sochos, près de Tessalonique, où elle termine ses études secondaires avant de voyager dans différents pays et s’installer à Athènes. Après des études de théâtre, elle devient comédienne et productrice d’émissions de radio. Elle publie son premier livre en 1984 « qui dès la première page ensorcèle ses lecteurs ». Elle n’a jamais cessé depuis de nous ensorceler !



La mort en habits de fête (éd. Seuil, traduction Michel Valkovitch). Dans les années 50, Zafos, Vakos et Itos, trois gamins qui adorent les paris et le Jeu de la toupie. Ils sont surpris par un violent orage. Très violent. Au point que deux chiens collés ensemble en train de copuler, se retrouvent emportés par une bourrasque. Plus étrange encore : tandis qu’ils tentaient de se rassurer, un des trois gamins, Zatos, douze ans, disparaît près du cimetière du village. Pourtant Dafni, la mère de Zafos l’avait prévenu avant de mourir, à l’âge de trente-cinq ans : « Quand tu le sens, va-t’en, cache toi ». Se cacher, oui, mais de qui, de quoi ? On retrouve le corps du petit Zafos mort, recouvert de pierres et de boue dans le cimetière. On l’enterre. « En de tels instants, devant un petit enfant mort, un oiseau se serait envolé, le serpent se serait caché, la chouette aurait braqué ses cercles d’or qui lui servent d’yeux. L’homme que fait-il ? »

Dans la première partie du roman, nous remontons alors le temps. Quelques jours avant sa mort, Zafos rencontra dans le même cimetière où il était allé se recueillir sur la tombe de sa mère, un étranger. Un homme étrange qui sautait de tombe en tombe. Or, le visage de cet étranger qui prétendait s’appeler Serkas, disait quelque-chose à Zafos. Était-ce un lointain cousin, dans ce pays où tout le monde est plus ou moins cousin ? Toujours est-il qu’ils s’adoptèrent rapidement, ce gamin et cet adulte, branchés sur la même longueur d’onde, devenant inséparables. Parlant de tout et de rien, unis par une toupie parfaite fabriquée par Serkas. Zafos questionnant Serkas au sujet de ses deux obsessions.
Savoir au bout de combien temps un corps se décompose et pourquoi la tombe de sa mère s’affaisse. « L’imagination des enfants a le pouvoir de s’unir à la réalité extérieure, ou de la rejeter, ou de la hanter ». C’est alors que Zyranna Zateli nous fait basculer dans un monde magique, envoûtant « où le temps n’a pas beaucoup d’importance », avec des passages absolument magiques.

La deuxième partie, plus réaliste, plus concrète, n’en est pas moins magique. Elle évoque, en de longues digressions (dont on ne saurait se lasser), le quotidien des paysans de ce petit village, où tout le monde fait plus ou moins partie de la même famille, par proche ou lointain cousinage. L’histoire de Dafkos, le forgeron taiseux, grand-oncle de Zafos, amant de la troublante Zani et à la fois, père de Serkas ! C’est ainsi que nous pénétrons dans toute une série de mystères qui flottent dans cette région des Balkans « qui garde la trace des mystères et des légendes de ses temps reculés ».
Pays où l’on peut encore voir les derniers « marcheurs de feus », pratiquer leurs coutumes archaïques. Pays où les petits enfants, pas encore baptisés, sont appelés les petits « vampires et vampiresses ». Pays « où l’on peut perdre son ombre, donc perdre sa vie, pour l’offrir à un défunt ». Pays où les femmes disent « Chaque fois que j’avoue un péché au pope, un serpent saute en dehors de ma bouche et je me sens soulagée ». Pays, encore, où l’on dit des gens qui parlent beaucoup « il a deux langues dans la même bouche ». Pays, pour dernier exemple, où pleuvent les énigmes des vieux « - Qu’est-ce que Dieu ne voit jamais, les rois très rarement et le commun des mortels tous les jours ? ». La réponse : « Leurs semblables » !

Tout au long des pages magnifiques, troublantes, s’épanouit le style inimitable de Zyranna Zateli. « Un oiseau rare on ne peut pas le voir. Ce qu’on voit, c’est le tremblement de la branche une fois l’oiseau envolé ». Parfois, au cours du récit, elle nous balance une évidence : « Les rêves cessent d’être vrais au réveil ».

Enfin, la troisième et dernière partie du récit est une sorte d’épilogue où nous retrouvons nos héros du début du roman, Zafos et Serkas, là où nous les avions laissés avant tous ces flashbacks. Pour les rejoindre dans une « gigantesque danse des morts » et les écouter faire le point sur leurs destins et leurs fins tragiques « dans ces temps anciens où les hommes touchés par la foudre étaient choisis des dieux ». Temps anciens où même la mort paraissait évidente. « Avant de naître on a peur de la vie, avant le trépas, on a peur de la mort » ! …

Michel Pastoureau : Le roi tué par un cochon



Michel Pastoureau est né à Paris, en 1947. Fils d’un écrivain et peintre amateur proche des surréalistes, influencé par le métier de sa mère archiviste paléographe à la BNF, Pastoureau s’oriente vers cette profession. Il défend une thèse sur le bestiaire héraldique du Moyen-âge, un sujet trop négligé par les historiens, puis enseigne l’histoire de la symbolique occidentale. Il a publié une quarantaine d’ouvrages consacrés à l’histoire des couleurs, des animaux et des symboles, etc.



Le roi tué par un cochon (éd. Points histoire). Nous sommes le 13 octobre 1131, date un peu trop oubliée dans l’histoire traditionnelle. Trop, car c’est le jour où le jeune roi Philippe (rex junior : roi désigné), fils aîné de Louis VI le Gros, âgé de quinze ans, rentrant d’une partie de chasse avec ses compagnons, fait une chute de cheval mortelle. Celle-ci n’est pas seulement causée par son cheval, mais par un cochon domestique gyrovague « envoyé par le diable » qui s’est jeté entre ses pattes. Or, le porc domestique, (à l’inverse du sanglier encore jugé noble à cette époque), jouit d’une sale réputation. Il est accablé de reproches : il est « vil, impur et symbole de saleté et de gloutonnerie ».
Consternation à la cour de Louis VI. Comment effacer « cette abominable souillure » faite à e jeune roi ?

C’est tout le thème de ce petit livre. Car cet événement va avoir de grandes conséquences sur les affaires du royaume même si, au lieu de tenir le premier rôle, il finira sa course en passant totalement inaperçu aux yeux de la plupart des historiens. Il était temps de lui redonner sa place.

Un délicieux recueil qui répond à nombre de questions concernant le cochon. Pourquoi est-il, à côté d’autres animaux, rangé sans le bestiaire diabolique ? Pourquoi est-il jugé impur ?
De digressions en digressions, Michel Pastoureau évoque tout à tour, la gloutonnerie royale, s’arrête un instant sur l’étonnante histoire des ascendants de Philippe, Charles III « le Gros », son père Louis VI, « le Gros », puis décline toute une galerie de rois obèses, de la fin des carolingiens aux premiers capétiens (fin du XIème et début du XIIème siècles). Puis, Pastoureau s’arrête et se focalise sur le « cas Philippe ». On ne sait pas grand-chose de son enfance sinon qu’il aime « comme il se doit », la chasse, comme tout prince qui se respecte se doit de l’aimer.
Nous avons droit ensuite, aux différentes versions de l’accident. Archives, les commentant, certaines les relativisant. Puis, comment ne pas s’y attendre, une passionnante histoire des « cochons des villes, la « bête impure par excellence » ! Une occasion d’en apprendre beaucoup sur l’évolution de son statut depuis l’époque biblique, notamment chez les Hébreux, les Grecs anciens, en Islam, puis chez les chrétiens, jusqu’à l’imagerie nazie qui reprendra toute la symbolique négative du cochon pour caricaturer les Juifs ! Ridicule, puisque les Juifs eux-mêmes considèrent le porc comme impur !
Répondent également à l’appel, Homère, Platon, Aristote, tous les auteurs du Moyen-âge, jusqu’aux plus contemporains. Alors, pourquoi cette haine particulière perpétuée contre le cochon, alors que d’autres espèces partagent avec lui, une réputation aussi suspecte ou dangereuse ? Serait-ce parce qu’il partage (avec les ours et les singes), tant de traits communs avec l’homme, ce cochon qui a rendu bien des services aux humains, comme Michel Pastoureau va nous le démontrer. Suit, un riche passage sur l’évolution du statut des cochons, passant de la forêt au cœur des villes. Mais quel était leur sort au Moyen-âge ? Cela nous réserve bien des surprises !

La seconde partie de ce petit recueil est consacrée à la façon dont le père de Philippe et ses conseillers, essaieront de laver la souillure faite par un porc sur le jeune prince-roi. Ils auront recours à tout, afin de faire oublier qu’ils ont peut-être mérité ce sort, parce ce qu’ils n’ont pas respecté les vœux de l’église. De l’enterrement royal, au sacre du fils cadet Louis VII par le pape. Mais cela suffira-t-il à effacer l’opprobre dans l’inconscient collectif, d’autant plus que Louis VII continuera à accumuler les échecs… Alors, que faire ?
S’adresser directement à la Vierge, symbole de la pureté ? De fil en aiguille, Michel Pastoureau va nous raconter comment petit-à-petit, le lys (fleur de la vierge) et la couleur bleue (sa couleur) vont pénétrer la symbolique et les armoiries royales. Le Bleu qui réussira même, à traverser la Révolution, et se retrouvera sur le drapeau tricolore, « entre un blanc trop royaliste et un rouge qui fait peur » et colore aujourd’hui, les maillots de nos sportifs nationaux…
Michel Pastoureau, nous racontera encore au passage, bien d’autres histoires, à grand renfort de sources et citations historiques, à partir de la simple intervention d’un cochon dans la « petite histoire » qui mérite de retrouver sa juste place dans la « Grande » !

Jean-Luc Sahagian : L’expérience Giono



Jean-Luc Sahagian, après avoir vécu dans les Cévennes et participé à une librairie libertaire, vit actuellement à Marseille. Il est l’auteur de Victor Serge (Libertalia) et de Gumri, Arménie, si loin du ciel.



« J’aborderai Giono comme on aborde une terre inconnue », nous prévient Jean-Luc Sahagian dans, L’expérience Giono (éd. La Bibliothèque).
Vœux « pieux » lorsque l’on connait le parcours de Jean Giono, l’utopiste pacifiste proche des libertaires des années 30, puis, son moins glorieux passage par la collaboration durant l’Occupation et sa réhabilitation tardive. « Auparavant, je l’avais évité, vous comprenez, il se trainait une mauvaise réputation, régionaliste, collabo », avoue Jean-Luc Sehagian.
Oui, on comprend bien. Mais, à sa décharge, dans ce petit recueil il ne s’intéresse qu’au Giono des années 30, dont il a découvert l’univers lors d’un long séjour dans les Cévennes, durant lequel il essayait d’oublier « sa vie d’avant ». Il s’occupait alors, avec d’autres bénévoles, d’une librairie libertaire où il est tombé sur Que ma joie demeure, dans lequel Giono invente le personnage de « Bobi le nomade ». Bobi le rêveur, qui trouve que la constellation Orion, ressemble à une fleur de carotte ! « C’était une nuit extraordinaire, les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe ». Et c’est ce Giono-là que Sahagian aime et admire. Le Giono amoureux du monde végétal, animal et naturel. Le Giono si sensible au monde, qui avec le ton du Macbeth de Shakespeare, raconte des histoires de révoltes de paysans qui, « comme des forêts qui avancent vers les villes » … Le Giono qui « aimerait jouir comme un arbre ». Qui fait l’apologie du châtaignier, « symbole de l’abondance, de la gratuité, de la générosité et qui ridiculise l’agriculture industrielle ». Eloge de ces paysans « qui résistèrent à l’argent et à la sauvagerie du monde ».
Ainsi évoque-t-il la révolte des Diggers dans l’Angleterre de 1649, la résistance rurale allemande contre le nazisme en 1933 et celle des paysans espagnols pendant la Guerre civile. Le Giono proche, dans les années 30 de l’anarchiste Henry Poulaille, qui évoque dans Jean le Bleu, la figure de l’anarchisme. Le Giono pacifiste « qui veut rencontrer Hitler pour le convaincre de renoncer à la guerre » ! Le Giono antinationaliste « Moi, quand je voie une rivière, je dis « rivière » ; quand je vois un arbre, je dis « arbre », je ne dis jamais « France ». Car ça n’existe pas ». Enfin, le Giono de l’expérience communautaire du Contadour, cette collectivité gratuite qui accepte même Pierre-le-Socrate, un de ses hôtes qui refuse de participer aux travaux collectifs, sous prétexte que « toute société humaine se doit d’avoir ses parasites » ! Communauté aux principes libertaires qui attire jeunes et admirateurs et ce hélas, jusqu’à la fin de l’utopie, en septembre 1939 !

Dans sa conclusion, Jean-Luc Sahagian s’arrête sur le dernier Giono, sans doute peu sympathique. Celui qui, après avoir inquiété après-guerre, pour ses années de collaboration durant l’Occupation, après avoir plus ou moins réhabilité, écrit Le Hussard sur le toit (1952). Mais ajoute l’auteur, « fait assez unique chez un écrivain je crois, qui attaque et renie la plupart de ses livres des années 30, dont Le Serpent d’étoiles et Que ma joie demeure ! »
Passage passionnant dans lequel il essaie de comprendre pourquoi Giono a renié ces « silences de forêts, odeurs de mousserons et de l’herbe vermeille des aurores » et où est passée « la flèche des oies sauvages lancée vers le zéro de la cible » ? …

José Morella : West-end



José Morella est né en 1972 à Ibiza. Il étudie la théorie littéraire et la littérature comparée à l’université. Ses nombreux écrits sont très appréciés du public hispanophone et ont déjà reçu de nombreux prix. West end est son premier roman autobiographique à être traduit en français. Il était temps !



« Il est aussi difficile de mettre de l’ordre dans ses souvenirs que d’en mettre dans une maison » ! Cette phrase introduit West end, (éd. Signes et Balises, traduit de l’espagnol par Maïra Muchnik).
Un récit autobiographie dans lequel José Morella tente de reconstituer la vie de Nicomedes, son grand-père. Tout ce qu’il sait au départ sur ce dernier, c’est qu’il était « un jeune garçon à la timidité maladive ». Qui eut un accident qui faillit lui être mortel à l’âge de sept ans, alors qu’il menait un mulet boire à la rivière et que celui-ci, effrayé, l’envoya bouler au sol et lui envoya un coup de sabot en plein visage, propre à le dévisager. Mais pourquoi Nicomedes au lieu de rentrer chez lui se faire soigner par sa mère, préféra-t-il le faire lui-même ? Par fierté, par peur d’être battu ? Pourtant à cette époque dans cette île des Baléares (d’ailleurs jamais nommée), battre un enfant était tout ce qu’il y avait de plus naturel !
C’est donc la première question que se pose son petit-fils (et pas la dernière !), afin de comprendre qui était vraiment son grand-père. Essayer de démêler, sans ordre hiérarchique, tous les fils entremêlés d’une histoire familiale ressemblant à une véritable saga.
Histoire d’une famille originaire d’Andalousie, espérant trouver une vie meilleure aux Baléares. « L’arrière-grand-père aveugle, Papa Juan et l’ineffable arrière-grand-mère, Mama Carmen, l’accoucheuse qui n’avait peur de rien ni de personne et était considérée comme une sorcière ». C’est ainsi que José Morella nous décrit cette île, au fil du temps livrée sous la fin du règne de Franco, au tourisme de masse, aux hippies drogués et aux milliardaires, passant de 50.000 habitants à un million 500 mille, de 1964 à 1974. Une île qui à force d’excès (comas éthyliques, chutes, noyades, overdoses, violences sexuelles), grandit en mauvaise réputation. Une île où le taux de suicide est deux fois supérieur à la moyenne nationale « Il y a plus de 2 000 ans, déjà Diodore de Sicile écrivait à son propos qu’elle était un repère de soldats, marchants, ivrognes, mendiants et prostitués ».
José Morella, nous raconte alors, ses jeux d’enfants parmi « ces déchets humains, ces touristes zombies, ces jouets sans piles » que les gamins insulaires côtoyaient sans les voir. De brefs passages nous ramènent au présent. Toute la famille étant au courant qu’il va écrire sur son grand-père, veut s’en mêler. Sa mère « qui affectionne les disgressions, à laquelle il est très difficile d’aller droit au but, qui s’exprime par paraboles ce qui fait que l’on perd vite tout lien avec la question de départ » ! Ainsi, lorsqu’elle lui raconte un jour au téléphone, qu’il est le premier de la famille à être né à l’hôpital, entre une infirmière dépassée par les événements et une sage-femme alcoolique ! Nous avons alors droit aux différentes versions. Celles de son père, de ses tantes et de ses oncles qui ont tous, défaut héréditaire, tendance à l’exagération ou au déni. Passionnant jeu de l’oie ! Et toujours, le retour au grand-père Nicomedes. Cet être qui, après avoir goûté à la méchanceté humaine lors de son premier séjour en hôpital psychiatrique, en est sorti « aussi impassible comme une statut de sel », drogué à vie à l’halopéridol. Nicomedes que sa grand-mère épousa malgré sa folie et qui disait « La folie est une chose partagée, un patrimoine de l’humanité ».
Tous ces événements se passent dans une Espagne où, sous Franco durant les « années de plomb », la sexualité était bridée par les curés.

Jusqu’à la fin du livre, José Morella ne désarmera pas et nous entraine à ses côtés, fouiller dans les poubelles de l’histoire. Véritable enquête sur les hôpitaux psychiatriques dirigés par les militaires. Notamment, le fameux tortionnaire, Antonio Villejo Najera aux conceptions nazies et la fameuse gardienne de prison sadique, terreur des femmes républicaines, Maria Topete Fernandez, multi-décorée pour ses crimes ! Malades mentaux, gays, athées, délinquants et veuves de Républicains anarchistes, socialistes et marxistes, parqués, les enfants arraché aux bras maternels. « Le propre de toute dictature : ne laisser que l’idéologie et effacer toutes les preuves, toutes les autres traces ».
Mais, au fait, Nicomedes était-il vraiment alcoolique comme le prétendaient les autorités ? A-t-il été victime d’une erreur administrative ? José Morella ne lâche rien. Quitte à se faire mal et faire mal à ses proches (thérapie familiale ?). Et les membres de sa famille finiront-ils par ouvrir la boîte à Pandore ? Toujours est-il que nous sommes redevables à José Morella de nous faire découvrir, avec un réalisme à toute épreuve, l’autre facette des années franquistes dont on a trop peu parlé. Heureusement contrebalancées par les apparitions apaisantes de Woody Allen, Nina Simone, Pier Paolo Pasolini, Philip K Dick, etc. Et surtout de délicieuses pages d’humour noir, le tout noyé dans une nostalgie exigeante et qui refuse de se laisser enterrer !

Georges Woodcock : L’anarchisme,
Une histoire des idées et mouvements libertaires



George Woodcock, écrivain canadien, historien politique, poète et penseur anarchiste, est né au Canada, en 1912. Il déménage en Angleterre, avec ses parents. Issu d’une famille pauvre, il travaille pour payer ses études, durant lesquelles il découvre les théories anarchistes et côtoie TS Eliot et Aldous Huxley. Objecteur de conscience durant la Seconde guerre mondiale, il se réinstalle ensuite au Canada (Vancouver). Il est surtout connu à l’international pour son ouvrage L’anarchisme, une histoire des idées et du mouvement libertaires, paru à l’origine en 1962. Il rencontre George Orwell, avec lequel il a des désaccords au sujet du pacifisme et s’engage ensuite en fondant la Société tibétaine d’aide aux réfugiés.



Excellente idée de la part des éditions Lux de rééditer L’anarchisme, une histoire des idées et mouvements libertaires, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé. Une étude reconnue comme référence internationale, qui a pour originalité de fournir d’autres sources que celles classiques : des sources d’origine anglophones. Le volume s’ouvre sur prologue, écrit par George Woodcock en 1985, dans lequel il raconte l’histoire de son livre qui a, entre autres, pour objectif d’essayer de « comprendre pourquoi l’anarchisme est mal compris de l’opinion publique » et pour quelles raisons ce idées font peur !


Dans la première partie de l’essai, Les idées, George Woodcock remonte « l’arbre généalogique » et les fondamentaux de la philosophie anarchiste et de ses multiples rameaux. De l’antiquité (Brutus, Spartacus) à la dissolution des sociétés médiévales et aux révoltes paysannes au XVIe, notamment en Angleterre, Allemagne et Italie. Puis, du foisonnement d’actions anarchistes fragmentaires et impulsives, jusqu’à l’apparition des « premiers ancêtres de l’anarchie ».
Les premiers utopistes (Tomas More, Charles Fourrier, etc.) et tous ceux que l’on pourrait appeler les « ancêtres de l’anarchie », même si certains d’entre eux sont controversés, comme Thomas Paine (William Godwin, etc.).
Suit, un passage passionnant sur la Révolution française et ses nombreuses facettes ignorées ou refoulées (de 1789 à la chute du régime jacobin en 1794). Les conceptions de Condorcet, féministe et fervent athée, un des piliers des futures théories proudhoniennes et celles envisagées un temps, par les Girondins). Jacques Roux et le « groupe des Enragés », qui refusent la conception jacobine de l’autorité étatique : JF Valet, le survivant de la répression jacobine, qui publiera le premier manifeste anarchiste : Gare à l’exploitation. Mouvements et personnalités intransigeantes et courageuses trop souvent oubliés de l’histoire révolutionnaire, à cause de leur insuccès. Théophile Leclerc (surnommé le Curé rouge). Le « soulèvement de Lyon » contre la Convention, le groupe de femmes révolutionnaires et de la comédienne féministe, Claire Lacombe qui dénoncent la Terreur, la manifestation de 6 000 femmes en colère ! William Godwin qui la même année, publie son « Enquête sur la justice sociale », etc.

Le deuxième chapitre est consacré à William Godwin, « le rationnel », un des trois penseurs libertaires avec Léon Tolstoï et Max Stirner, à être restés étrangers au mouvement anarchiste historique du XIXe siècle. Godwin sera ignoré de Bakounine et découvert sur le tard par Kropotkine, puis reconnu par la suite par les intellectuels. Godwin et sa remise en question de la religion, sa critique de l’État, son rejet du « contrat social » si cher à Rousseau, etc. Max Stirner « l’égoïste individualiste » et sa seule œuvre importante : L’Unique et la propriété. Son apologie de la violence et du crime qui préfigure la « propagande par le fait » des années 1880/90 et encore, son « Association des égoïstes » !

Pierre-Joseph Proudhon ou « le paradoxal », homme aux idées contradictoires, mais qui, contrairement à Stirner, propose, lui, un individualisme social. Internationaliste convaincu, pourfendeur de l’État et des frontières et passionné de justice. L’auteur nous explique longuement ce qu’entendait exactement, d’après lui, Proudhon par sa formule « La propriété c’est le vol ». Les relations de cet homme plutôt machiste avec Charles Fourier, la féministe Flora Tristan, puis à Paris, avec Alexandre Herzen et Michel Bakounine. Sa relation ratée avec Karl Marx et sa méfiance accrue du communisme. Woodcock s’arrête sur la courte expérience proudhonienne à la députation, « dans un but de propagande (!) ». Il analyse ensuite, ses œuvres et ses articles publiés dans plusieurs des journaux (interdits) et les revues qu’il a créées.

C’est au tour de Michel Bakounine, ou « le destructeur ». Sa formation, son enfance à la campagne, principalement à l’appui de l’unique source biographique en anglais de EH Carr. Bakounine, cet aristocrate qui se rallie à la cause anarchiste et ne publiera que quelques articles. Ses années de prison (notamment dans la fameuse forteresse Pierre & Paul de Pétersbourg et en Sibérie). Bakounine l’impulsif qui se trouve « partout où ça bouge ». Woodcock s’arrête sur sa relation méfiante avec Serge Netchaïev, partisan radical de la violence, son militantisme au sein de la Première Internationale avant de s’en éloigner à cause de son autoritarisme et de son opposition à Karl Marx, puis son exclusion, avant de rejoindre ses camarades anarchistes et non-autoritaires au congrès de St Imier.

Le chapitre suivant présente Piotr Kropotkine ou, « l’explorateur ». Contrairement à Bakounine (qu’il n’a jamais rencontré), Kropotkine, être bienveillant et doux, préfère le débat public à l’action violente. George Woodcock nous raconte son enfance à la campagne, entouré de serfs. Durant son adolescence, remarqué par le Tsar, il intègre l’ordre des pages. Mais refusant de suivre la voie tracée, il part en tant que géographe en Sibérie. Fin observateur scientifique, il en parcourra plus de 80 000 kms et en tirera des essais scientifiques reconnus à l’international. Il y prend conscience de la condition des déportés et décide de quitter la Russie, fréquente les anarchistes londoniens, puis du Jura suisse de James Guillaume. Il retourne ensuite en Russie où il se rapproche du Cercle Tchaïkovski, sans en partager les tendances à l’action directe. Arrêté et lui aussi emprisonné à la forteresse Pierre & Paul, il s’en évade héroïquement et retourne en Suisse, où il créé Le Révolté, périodique anarchiste le plus influent, depuis Le Peuple de Pierre-Joseph Proudhon. L’auteur creuse ses œuvres, La conquête du pain, L’esprit de révolte, qui deviendront les supports centraux de la théorie du communisme libertaire et de l’entraide. Woodcock nous raconte enfin, la fin de sa trajectoire, ponctuée d’actions militantes et de retours à la case prison. Ses positions antimilitaristes mais fermement antiallemandes au début de la Première guerre mondiale, lui seront beaucoup reprochées et l’éloigneront petit-à-petit, de ses camarades anarchistes. Il regagne la Russie après la Révolution de 1917, mais assiste à l’arrestation des libertaires par les Soviets de Léon Trotski et exhorte les survivants à tirer les leçons des erreurs de la Révolution, confisquée par les socialistes autoritaires. Son enterrement, rassemblant plus de 20 000 personnes, est la dernière manifestation libertaire de masse, sous un gouvernement bolchévique.

Léon Tolstoï « le prophète », conclue cette première partie consacrée aux grands penseurs anarchistes. Même si les relations de Tolstoï avec des anarchistes de diverses tendances fédérative (Proudhon), communautariste (Kropotkine) s’avérèrent occasionnelles, plusieurs liens communs aux trois, les rapprochent sur le plan des idées. Tolstoï prône comme Proudhon, une révolution morale plutôt que politique. Rejet de l’État, production coopérative, entraide, proximité avec la nature, amélioration de la condition paysanne, solidarité internationale, l’éducation, etc. Woodcock brosse le portrait de cet « anarchiste chrétien dépourvu de mysticisme et de foi » qui fut lui aussi élevé avec de petits paysans. Ses conceptions philosophiques influenceront durablement les anarcho-pacifistes des Pays-Bas, du Royaume-Uni et des Etats-Unis. Gandhi sera un de ses disciples.

La seconde partie de cet essai, Le mouvement, commence sur un chapitre consacré à l’anarchisme international. Woodcock s’arrête longuement sur les cinq pays ayant vus se développer une tentative d’organisation internationale du mutualisme de Proudhon, à leur effort pour trouver leur place au sein de la Première Internationale (1880/90), qui s’achève en 1914 et la création de l’Association Internationale des Travailleurs, succès relatif, etc.

L’histoire de l’anarchisme en France. Premier pays européen où la pensée fédéraliste, puis communaliste et syndicaliste conduite par les penseurs présentés dans la première partie et d’autres moins connus, a entraîné un soutien de masse. George Woodcock va longuement développer les positions d’Anselme Bellegarrigue [note] (proche de Stirner), du médecin Ernest Coeurderoy (obsédé par la guerre de libération généralisée) de Joseph Déjacque, (l’ancêtre des théoriciens de la « propagande par le fait ») et de peintres et artistes.
Leurs diverses théories s’exprimeront durant La Commune (plus précisément à Paris et Lyon) avec Eugène Varlin, Benoît Malon etc … Elles connaitront ensuite un creux après la répression de la Semaine sanglante et ne retrouvera son souffle qu’après l’amnistie générale des Communards en 1881.
Les survivants de la Commune de Paris, Elisée Reclus, Louise Michel, Jean Grave, Sébastien Faure, Emile Pouget, etc., reprendront le flambeau, perturbés par une série d’attentats perpétrés par les individualistes et leur « propagande par le fait » atteignant son paroxysme dans les années 1890. Mouvement inauguré par Ravachol en 1892, suivi par l’attentat contre le commissariat de La rue des Bons enfants, ceux d’Auguste Vaillant et Emile Henry (tous deux guillotinés), puis de Marius Jacob et de La Bande à Bonnot. Episode le plus controversé de l’histoire de l’anarchisme en France, entrainant une vague de répression fatale contre le milieu anarchiste qui, de 1918 à 1930, ne sera plus « qu’un fossile vivant ». Et ce, malgré la convergence vers la France, de nombreux anarchistes exilés (Nestor Makhno, Alexandre Berkman et Emma Goldman, ou encore, Camillo Berneri). George Woodcock s’arrête ensuite sur l’action des anarchistes dans la Résistance, mais uniquement à titre individuel. Les idées anarchistes ne réapparaitront de façon criantes que dans les slogans de la révolte de Mai 68, tandis que la Fédération anarchiste poursuivra ses activités parallèlement à des groupes libertaires d’autres tendances (UTCL, ORA, OCL, etc.) qui essaieront vainement de s’unir au sein de la lutte anticolonialiste (soutien aux Kanaks en souvenir de l’action de Louise Michel durant sa déportation en Nouvelle-Calédonie), etc.

C’est au tour de l’anarchisme italien d’être passé au crible. Dans les premières années, le mouvement anarchiste y est clandestin. La Romagne est le principal lieu militant. Bakounine est très proche de ses anarchistes dont Andrea Costa, Errico Malatesta, Carlo Cafiero, etc., desquels George Woodcock nous raconte la vie et les actions. Ailleurs dans le pays, de nombreuses sections de l’Internationale sont mises sur pied, dont beaucoup se démarquent des socialistes autoritaires. Mais la répression active de l’état freine leur progression. Des groupes anarchistes locaux prennent le relais par des actions sporadiques.
C’est le syndicalisme qui entrainera un regain de vitalité au mouvement, au début du XXe. En 1920, parait Humanita Nova, le premier quotidien anarchiste.
Mais le glissement progressif du gouvernement vers la dictature prend les anarchistes pour cible qui, soit s’expatrient à l’étranger, soit finissent dans les geôles des colonies pénitentiaires. Ils ne rentreront « au pays » qu’après-guerre. Avec les survivants du fascisme, ils créent la FAI, tandis que Naples redevient le centre d’activité. A la fin du XXe, le mouvement anarchiste italien est le plus vigoureux de tous les pays. Durant les « années de plomb », les anarchistes se contentent de mettre sur pied des coopératives et de contribuer au développement d’une Internationale anarchiste.

A présent, l’anarchisme en Espagne. La péninsule espagnole a toujours été, par son économie et sa géographie, isolée du reste de l’Europe. George Woodcock nous explique néanmoins que dès 1845, les influences de Proudhon et dans une moindre mesure de Kropotkine sur le mouvement anarchiste local.
Mais, sa vraie naissance a lieu lors de la révolution de 1868, qui détrône Isabelle II. Or, la forte répression de l’armée qui prend le contrôle du pays en 1874, frappe de plein frein l’expansion de la Première Internationale sur le territoire.
Dans les années 1878/90, comme en France, les anarchistes entrent dans une phase violente d’assassinats politiques. Tandis que leurs idées inspirent, ici aussi, intellectuels et artistes. En 1910, la Confédération Nationale du Travail (CNT), est créé. Nous allons en suivre la longue évolution. Puis, celle de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI), créé en 1927 par des anarchistes révolutionnaires dispersés, qui ne sortira de la clandestinité qu’au début de la Guerre civile, en 1936. Woodcock s’y arrête longuement.
De la première dynamique de la FAI/CNT, de juillet 36 au début 1937, à son déclin lors du processus de centralisation militaire et administrative dans les régions sous contrôle du gouvernement républicain, qui renforce l’influence des communistes. Woodcock évoque ensuite, les leçons positives de la guerre civile (collectivisation et capacité d’organisation des paysans et des ouvriers pendant les premiers mois de 36), épisode le plus important dans l’histoire mondiale de l’anarchisme.
Le chapitre se termine sous le régime de Franco (39/75) avec l’exil (en France, Grande-Bretagne et Amérique latine), les pertes de militants et la clandestinité pour les survivants. Ce qui reste des militants de la FAI/CNT ne sortiront de l’ombre qu’en 1976, leur évolution sera lente et n’atteindra jamais celle des années de la guerre civile.

L’anarchisme en Russie. Malgré les écrits et actions de Michaël Bakounine, Piotr Kropotkine et Léon Tolstoï, le mouvement anarchiste ne voit nommément le jour en Russie, qu’à partir de 1890. La courte période d’influence bakouninienne prend fin avec l’assassinat d’Alexandre II, par les militants de Narodnaïa Volia. Elle entraîne une vague de répression sans merci. Cependant de 1903 à 1914, une dizaine de journaux libertaires voient le jour dans le pays. Il est mal aisé d’évaluer la contribution des anarchistes à la révolution de 1905.
Pendant la Première guerre mondiale, l’action libertaire décline et les anarchistes, vite évincés au bout de six mois, joueront un rôle mineur dans la révolution de 1917. Il faudra attendre pour cela, le retour des exilés (Emma Goldmann, Alexandre Berkman et Gregor Maksimor, etc.). Mais, Léon Trotski devient le plus violent détracteur des opposants anarchistes au gouvernement des bolchéviques et des Soviets, à partir de mars 1921. Après la révolte des marins de Kronstadt, les anarchistes sont, soit éliminés, soit arrêtés par centaines dans le reste du pays. Cependant, la Maknovitchina de Nestor Makhno fait une apparition remarquée durant la guerre civile, mais après ses victoires remportées contre l’armée blanche en Ukraine, il est déclaré hors la loi par les Bolchéviques, « pour bons services rendu ! » selon l’expression de George Woodcock, qui nous raconte ensuite son épopée en détail, jusqu’à sa mort dans la misère à Paris.
En 1922, tous les anarchistes russes et ukrainiens seront arrêtés, emprisonnés et exécutés, seuls quelques-uns réussiront à s’exiler et révèleront à la gauche mondiale, la répression exercée par les bolchéviques sur les anarchistes et les autres opposants déclarés « contre-révolutionnaires », dès les premiers jours de leur régime. A partir de 1930, les purges staliniennes finiront le travail ! …

Le dernier chapitre est consacré à L’anarchiste ailleurs dans le monde. Woodcock nous raconte, dans un style toujours aussi clair, à l’appui d’une nombreuse et passionnante documentation, l’histoire des mouvements et personnalités anarchistes, autant au Mexique qu’au Brésil, Pérou, Chili, Argentine, etc. Puis en Allemagne, sous l’influence d’Erich Müsham [note] , de Rudolf Rocker, Gustav Landauer, etc. Enfin, en Suède, aux Pays Bas, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis (Haymarket, Emma Goldman, Alexandre Berkman, Sacco et Vanzetti, Voltairine de Cleyre, etc) … Vaste programme !

Enfin, dans l’épilogue, George Woodcock tente de répondre à deux questions. Pourquoi le mouvement anarchiste « classique », crée sous l’impulsion de Michaël Bakounine et ses camarades, s’est-il effondré au XXe siècle ? Et pourquoi et comment l’idée anarchiste, notion plus large, a-t-elle survécu et s’est transformée dans la seconde moitié du XXe ?

Ouvrage aussi passionnant pour les lecteurs et lectrices qui souhaitent découvrir les mouvements et idées anarchistes et leur histoire dans le monde, que pour ceux déjà convaincus, mais intéressés par une vision historique, venue de l’autre bout de l’océan Atlantique. Un grand merci éditions Lux d’avoir réédité cet ouvrage de référence !

Patrick Schindler, individuel FA Athènes






PAR : Patrick Schindler
individuel FA Athènes
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1

le 7 février 2023 10:22:01 par Cath

Que de récits passionnants! Mais il me faudrait plusieurs vies pour pénétrer ne serait-ce que dans le tiers d’entre eux! ???? Je ne peux même plus prétendre que j’en garderai de côté pour la retraite!....le rat noir est incroyable! Bravo ????

2

le 14 février 2023 16:07:08 par Max

Hélène, une amie m’a fait découvrir les peintures de Yannis Tsarouchis. Je rêve d’aller voir une exposition de ses œuvres.