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par Patrick Schindler le 9 janvier 2022

deux mille 22 v’là le rat noir

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Que souhaiter d’autre, pour cette nouvelle année, sinon qu’elle soit envahie de chaudes heures de bonne lecture ? Alors, Bonne année !
Jamais à court, le Rat noir vous propose dans sa série grecque, L’Electre de Jean Giraudoux. De fouiller ensuite parmi les mythes antiques avec L’écrivain et son objet, du tchèque Jan Patocka. Découvrir, Le seul héritage de Yorgos Ioannou. Puis, retrouver un Jean Genet « sans masques » dans ses lettres au Petit Franz. Avant une invitation au voyage dans La Chine du Nord des années 30/40, avec Quatre générations sous le même toit de Lao She. Dans la Chine Populaire des années 60/70, avec Pas de vacances pour Immense savoir de Marc Salzman. Et enfin, petite promenade dans la Minsk « Cité de rêve » soviétique d’Arthur Klinau.

« Il est impossible de porter à travers la foule, le flambeau de la vérité sans roussir ici et là une barbe ou une perruque. » Christoph Lichtenberg.

Electre de Jean Giraudoux




Hippolyte Jean Giraudoux, écrivain et diplomate français, est né en 1882 à Bellac, en Haute-Vienne. Étudiant brillant, il occupe des fonctions diplomatiques et administratives tout en écrivant ses grands romans. Il se dirige ensuite vers le théâtre, après sa rencontre avec Louis Jouvet qui mettra en scène et interprétera ses principales pièces. Notamment celles « modernisées » relatives aux mythes antiques, dont La guerre de Troie n’aura pas lieu, et, Electre.




« Le théâtre est la seule forme d’éducation morale ou artistique d’une nation. Il est le seul cours du soir pour adultes et vieillards, moyen par lequel le public le plus humble et le moins lettré, peut être mis en contact personnel avec les plus hauts conflits », résume Jean Giraudoux dans sa présentation d’Electre, mise en scène par Louis Jouvet en 1937.

Avant toute chose, rappelons l’intrigue. Egisthe séduit Clytemnestre, reine d’Argos et femme de son cousin Agamemnon. A son retour de la guerre de Troie (dix ans après qu’il ait sacrifié sa fille Iphigénie aux dieux, en échange de gagner la guerre), Agamemnon est assassiné par Egisthe. Oreste, le fils de Clytemnestre et d’Agamemnon, revient de son exil à Argos, sept ans après l’assassinat de son père. Sa sœur Electre va tout faire pour que ce dernier découvre son assassin et le venge.

Tout le charme de la version donnée par Giraudoux est d’avoir dépoussiéré et réécrit cette histoire tragique. Bien différente en ce sens des Oresties de Sesichore, des versions d’Eschyle, puis de Sophocle et d’Euripide. Plus proche de nous, de celle de Voltaire. En 1923, Giraudoux lui donne donc un nouveau coup de plumeau. Il la transforme en une sorte d’intrigue policière. Il y rajoute quelques personnages, les trois Euménides (trois fillettes monstrueuses qui remplacent le Coryphée classique) ; Agathe, la femme écervelée du « Président du tribunal » ; un mendiant oracle et le jardinier, promis à Electre. Dans adaptation de Giraudoux, cette dernière, transformée en Erinye (monstre sorti des enfers), va poursuivre le criminel en « flairant l’odeur de son sang » ! Mais, hors du contexte tragique, nous allons déguster bon nombre de scène burlesques, bassement réalistes (celle du Président cocufié par sa femme) ou encore, de purs moments de poésie (le monologue du jardinier) ou de philosophie. Mélange des genres, incohérences, paradoxes, autant d’éléments qui donnent une nouvelle puissance et impulsion au texte. Sans écarter naturellement, les scènes les plus tragiques, les dialogues entre Oreste et Electre ou entre Electre et Egisthe, ce dernier n’étant pas sans rappeler celui entre Antigone et Créon. Le tout conduit à un « train d’enfer ».
A lire ou relire avec grand plaisir.

Jan Patocka
L’écrivain et son objet, digressions autour du mythe et de la tragédie grecs




Jan Patocka, est l’un des principaux philosophes tchécoslovaques. Né en 1907, et influencé par Edmund Husserl, il s’intéresse principalement à la phénoménologie et à la philosophie grecque qu’il enseigne à la faculté des lettres de Prague, jusqu’à ce que celle-ci soit fermée par les nazis, en 1939. Après-guerre, il est exclu de l’université lors des purges communistes. Chercheur, il travaille alors dans divers instituts philosophiques, avant d’être mis « à la retraite d’office ». Il anime des séminaires clandestins, signe la Charte 77, avec Jiri Hajek et Vaclav Havel, tous persécutés par la police. Hospitalisé, il meurt d’une hémorragie cérébrale la même année.




Dans L’écrivain, son objet (éd. POL, traduit du Tchèque et de l’Allemand par Erika Abrams), Jan Patocka nous entraîne dans une réflexion originale et érudite. Signification des mythes, de la tragédie grecques et leurs résonnances modernes. Dans Fragment de langage, qui introduit son propos, le philosophe nous donne quelques repères historiques sur l’évolution du langage, devenu au fil des siècles « Plus profond que son contenu ». Dans Digression sur la tragédie attique et Vérité du mythe, il nous propose la vision d’Aristote sur les grandes tragédies d’Eschyle (Oreste) et de Sophocle (Antigone « fille du droit de la Nuit » et Œdipe, « le rebelle malheureux », etc. Mythes primitifs qui, pour Patocka, s’appuyant sur Husserl, Hölderlin et de Hegel, « peuvent paraître comme autant de figures déchues dans un monde actuel de civilisation rationnelle ».

Changement de perspective, dans la seconde partie du volume. Avec l’évolution fondamentale de la pensée moderne, à partir des XVIème et XVIIème siècles jusqu’à celui de l’Encyclopédie et du triomphe de « l’objectivité consciente, garantie par la science mathématique de la nature ». Mais l’autre intérêt de ce livre, est de nous présenter les principaux penseurs tchèques modernes. De Comenius, qui dans son Labyrinthe du monde, mène une réflexion comparative entre les concepts « d’âme ouverte et d’âme fermée ». A Vlakav Cerny et Josef Capek « le pèlerin boiteux, l’athée non blasphématoire », romancier utopique. Extraverti et précurseur de la science-fiction, auteur entre autres, de La fabrique d’absolu. Jusqu’à Karel Hynek Macha, poète romantique et philosophe, redécouvert de nos jours pour sa perception de la création du monde, sous la seule impulsion de la sexualité « qui traverse la nature tout entière en tant que lien sacré ».

Dans ce livre passionnant, Jan Patocka ne s’en tient pas aux seuls penseurs tchèques, mais enrichi sa réflexion de celles, entre autres, de Tolstoï, de Thomas Mann et de Goethe. Avec un petit arrêt sur la légende de Faust, « fantasme quasi-universel de réaliser la liberté humaine dans toute son extension ». L’Ivanov de Tchekhov, parti en quête de la « belle âme » et ne récoltant que le dégoût de soi. Jan Patocka, révélateur et courroie de transmission de la pensée moderne tchèque, nourrie au même tronc commun de la mythologie grecque. Pensée issue d’un petit pays coincé au milieu de l’Europe continentale, si peu éloigné de sa voisine romantique allemande et pourtant, trop souvent négligé.

Yorgos Ioannou : Le seul héritage




Yorgos Ioannou est un poète et écrivain grec né en 1927. Ses parents chassés de Turquie en 1922, se réfugient dans un quartier pauvre des hauteurs de Thessalonique. Il est reconnu aujourd’hui, comme l’un des plus originaux auteurs grecs contemporains. Il débute sa carrière littéraire avec des poèmes « au lyrisme tourmenté ». En effet, depuis son enfance, Yorgos Ioannou est contraint de cacher son homosexualité dans une Grèce, alors, très conservatrice. Ce qui ne l’empêchera pas d’y faire maintes fois allusion dans ses œuvres en prose qui évoquent le monde perdu de l’enfance « dans la beauté sauvage, oubliée, transformée » de sa Thessalonique natale. Chroniques éclatées de familles grecques de souche, de réfugiés d’Asie Mineure, de Roms, Juifs et Vlaques ayant trouvé refuge dans cette ville cosmopolite. C’est sous la dictature des Colonels, en 1974, que Yorgos Ioannou écrit Le seul héritage, troisième volet de sa trilogie (déjà évoquée dans cette rubrique).




Dans Le seul héritage (éd. Le Miel des anges, traduction Hélène Zervas et Michel Valkovitch, 12€), nous retrouvons à Thessalonique, les mêmes personnages qui hantent les deux autres volumes des nouvelles de la trilogie de Yorgos Ioannou.

Là-haut, raconte l’histoire de deux jeunes hommes originaires du Moyen-Orient, réfugiés à Thessalonique et qui épousent deux sœurs, le même jour. Puis partent, comme beaucoup de Grecs de l’époque, chercher du travail à l’étranger, laissant leurs femmes au pays. L’oncle Vanghélis est l’histoire d’un homme qui épouse une institutrice folle avant de partir, lui, pour la guerre d’Albanie. Le seul héritage (qui donne son titre au volume), évoque les vieilles femmes « taiseuses » de l’enfance de Yorgos Ioannou et leurs secrets intimes. Les chiens de Seï-Sei, se déroule dans les hauteurs d’une Thessalonique occupée par les Allemands, dans laquelle le chant des coqs est remplacé par les hurlements des chiens de combat. La brume, ou la nostalgie d’une ville détruite par le modernisme. La Maison de Kemal, ou l’histoire d’une Turque « un peu idiote » Bonheur, celle du destin d’Evtyhia (qui signifie bonheur en grec). Enfin, Le Medium, après les massacres de Drama et Daxoto (Macédoine-orientale).

Dans la seconde partie du volume, Yorgos Ioannou nous raconte la vengeance d’un fils d’alcoolique dans, Le magnétophone de la taverne. Zelten, nouvelle qui sort du lot car elle se déroule dans le désert de Lybie, où Ioannou enseigna durant deux années, seul voyage à l’étranger de sa vie. Lalune, l’histoire tragi-comique d’une femme valque qui arrive dans une Thessalonique déjà surpeuplée, avec pour seul bagage, son bébé dans les bras. Les pigeons, celle du voisin des Ioannou, « le fou bossu, libérateur des pigeons en cage ». Les citrons ont couté cher, ou la belle vengeance des Thessaliens sur les occupants allemands. Thanasos : l’assassin cuisinier de la gendarmerie. L’indemnisation, ou la description burlesque d’une administration aveugle et bornée, qui n’a pas pris une ride dans la Grèce actuelle. Administration fantasque, encore évoquée dans la dernière nouvelle du recueil.

Pour seul héritage : une magnifique mosaïque de textes courts. Tout en demi-mots suggestifs. Purs instants de poésie. L’occasion de découvrir une Thessalonique en prise avec l’occupation bulgare, subissant le grand incendie de 1917 et celle des grandes grèves des années 20. Figure en fin de volume, un glossaire des personnages historiques, avant la riche postface de Michel Volkovitch.

Jean Genet : Lettres au petit Franz




Jean Genet est né en 1910 de père inconnu, abandonné par sa mère à l’âge de sept mois. Il est envoyé ensuite comme Pupille de la nation, dans une famille du Morvan. Il obtient la meilleure note de la commune à son certificat d’études et commet, simultanément, son premier vol à l’âge de dix ans. Placé en apprentissage, il fugue, commence une vie de vagabondage, de vol et de prostitution avant d’être envoyé dans la colonie pénitentiaire de Mettray. Il s’engage ensuite dans la légion étrangère, mais déserte et continue à voler. Il passe plusieurs séjours en prison où il écrit ses premiers poèmes érotiques et ébauches de romans (Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la rose, Le condamné à mort), qu’il achèvera en captivité, sous l’Occupation. Découvert par Cocteau, puis Sartre, il échappe de justesse à la relégation (prison à perpétuité) et provoque l’admiration d’un public qui le lit sous le manteau. Ses livres encouragent le scandale et l’indignation d’une France rétrograde et réactionnaire. Après le roman, Genet se passionne pour le théâtre, (attisant encore la haine de l’extrême-droite), puis le cinéma, la peinture, avant de s’engager politiquement, notamment auprès des Panthères Noires et des Palestiniens dans les années 1970.




Les Lettres au petit Franz (éd. Le Promeneur, 14€) ne peuvent que ravir les inconditionnels de Jean Genet (dont le rat fait partie [note] . L’introduction de François Sentein, qui n’est autre que « le petit Franz », a de quoi dérouter. Il y explique comment il fut amené à connaitre Jean Genet par l’intermédiaire d’amis communs (Henri de Montherlant, Jean Cocteau, Maurice Sachs et de Violette Leduc), puis à entretenir une relation amicale avec ce personnage au caractère « revêche et sauvage ». Sentein en racontera le détail dans ses Dernières minutes d’un libertin. Durant ses séjours en prison pour vol, Genet lui envoya de 1943 à 1944, des lettres souvent désespérées, tandis qu’il était promis à la relégation. Le Petit Franz, issu d’une famille de tradition monarchiste, admirateur de Charles Mauras, (le chef de l’Action française) sera pourtant le premier lecteur des pièces que Genet écrivit à la prison de la Santé, aujourd’hui détruites. C’est encore lui qui corrigea et ponctua Notre-Dame-des-Fleurs, essayant, en pleine seconde guerre mondiale de lui remonter le moral lors de ses détentions. Qui fera surtout le lien entre Jean Genet et son éditeur, Denoël. Pour sa part, Genet adresse à Sentein des lettres rarement sympathiques et d’une exigence folle à son égard. Du pur Genet !

Le recueil commence, par une exemption, la copie d’une lettre de Genet à Roland Laudenbach, en février 1943. Elle contient un poème, Le boxeur endormi. La plupart des autres sont adressées au petit Franz. Dans la première, Genet, alors encore écrivain en herbe, fulmine parce que son scenario du Miracle de la Rose a été refusé. Il a décidé de le transformer en ce qui va devenir son premier roman autobiographique. Mais plus généralement, dans le reste de sa correspondance, Genet ne cesse de se plaindre de ses conditions d’emprisonnement. De la promiscuité, des bagarres récurrentes, de son manque de calme pour écrire. Tuberculeux, il réclame en permanence à Frantz, de la nourriture et surtout du tabac. S’irrite du silence de ses amis (Cocteau, Picasso, etc.) « Ils doivent me mépriser. Moi je leur foutrai un beau poème à travers la gueule s’ils bronchent. » Il se plaint également du silence de son amant, le jeune communiste et résistant, Jean Decarni, auquel il dédicacera plus tard, son roman Pompes funèbres. Genet : un emmerdeur quoi ! Cependant, il envoie aussi de temps en temps au petit Franz le récit de ses amours cellulaires ainsi que des poèmes qu’il renie dans la lettre suivante. Il presse surtout le petit Franz de se dépêcher de faire publier son roman Notre-Dame-des-Fleurs avant son audience car ceci fait, pourrait constituer un atout majeur en sa faveur, venant des témoins de sa défense (comme le sera d’ailleurs, Jean Cocteau), afin d’échapper à la relégation et au camp de concentration. Non content d’engueuler Franz en permanence, Genet se permet de lui prodiguer des conseils d’écriture, parfois très brutaux, voire blessants. Mais le ton change du tout au tout quand Genet apprend que le petit Franz est réquisitionné pour le STO, en Allemagne …

Ces lettres nous dévoilent un Jean Genet pour une fois sans masque, brut de pomme, qui passe de la caresse à la claque et de la claque à la caresse. Un Genet exalté : « Si dans un mois je ne suis pas sorti de taule, je déchire ou brûle le livre que j’écris et qui devrait être un des plus beaux livres de la littérature française », lance-t-il à Sentein. Excusez du peu ! Jean Genet : « colonne d’azur qu’entortille le marbre » !

Lao She : Quatre générations sous le même toit




Lao She, auteur de romans, pièces de théâtre et nouvelles, est né en 1899. Issu d’une famille mandchoue, sa langue est celle parlée par les Pékinois. Pékinois, qui fournissent la plupart de ses personnages évoquant les dernières heures du régime impérial mandchou et les premières de l’occupation japonaise. Entre 1946 et 1949, Lao She obtient une bourse du Département d’état et va vivre aux Etats-Unis. A son retour en Chine, il écrit, sans pour autant se déclarer marxiste, des ouvrages, souvent des commandes, louant la politique de Mao Zedong. Mais il sera, comme beaucoup d’autres intellectuels de l’époque, persécuté durant la « Révolution » culturelle. Il se serait suicidé à la suite de ces persécutions et jeté dans le lac Tai Ping, un fait parfois contesté.




Quatre générations sous le même toit (éditions Folio en 3 tomes, traduction de Chantal Chen Andro) commence par la présentation de la famille Qi. Elle se compose de « quatre générations qui vivent sous le même toit ».

Par ordre décroissant, l’arrière-grand-père, le patriarche Monsieur Qi, qui a connu la « guerre civile des Boxers » contre l’impérialisme en 1900. Son fils, Tanyou, gérant d’une boutique d’étoffe et sa femme « à la santé fragile ». Leur fils aîné, Rixuan, professeur de lycée et sa femme Yu Mei, la belle-fille préférée du vieux Qi. Ruifeng, le puiné, économe dans un lycée, feignant, beau parleur et sa femme, « frivole et grassouillette » Enfin, Ruiquan, le cadet, étudiant. De la quatrième génération : le « petit Shunr » et la petite Nuiz, les enfants de Ruixuan. Voilà pour la famille.

A présent, les voisins de la ruelle du Petit Bercail (située dans le quartier anachronique et populaire de Peiping (Pékin). Le vieux Quian Moyin, poète philosophe. Les affreux et vénaux Guan : Xiaoshe, ancien fonctionnaire démit et frustré. Sa femme, méchante et belliqueuse, surnommée dans la ruelle, « La grosse courge rouge ». Leurs deux filles et la concubine. Le brave M. Li, déménageur et « organisateur d’enterrements ». Maître Sun, barbier. Maître Lui, tapissier. Petit Cui, ivrogne et tireur de pousse « Petit poisson qui nageait dans l’eau claire et les algues, sans s’occuper de savoir s’il se trouvait dans un lac ou un récipient en porcelaine. » Chand, musicien ambulant. Les Wen, chanteurs d’Opéra. Et enfin, « John » Ding, domestique à l’ambassade d’Angleterre. Ouf !

Tout ce petit monde, vivait, malgré la guerre civile opposant communistes et nationalistes, dans la paix. Ce, jusqu’à l’invasion nippone, le 7 juillet 1937 Les Japonais « « qui ont toujours considéré les Chinois comme des chiens incapables de rebiffer quand on leur donne des coups de pieds ». Ce matin-là, ils déclenchent les hostilités dans Peiping « la pacifique ». Commence alors, une des plus sombres pages de l’histoire chinoise. En quelques jours, la ville est « transformée en un cimetière antique ». Répression. Arrestations. Fausses rumeurs. Marché noir. Collaboration des civils. Collaboration de la police chinoise aux ordres des envahisseurs, qui demande aux citadins de brûler tous les livres étrangers et aux paysans, de tout donner à l’occupant. Vont-ils obtempérer ou désobéir ? Les jeunes s’écraseront-ils et laisseront-ils la vague passer « à la chinoise » comme le suggèrent les sages d’une « culture très ancienne commençant à être moisie et même un peu pourrie par endroits. » ? Rejoindront-ils le gouvernement de Shangaï qui résiste aux Japonais ? Choix difficile beaucoup de fils aînés sur lesquels repose toute la charge de la famille. Famille qu’il faudrait alors quitter et laisser se débrouiller seule. Nous le verrons dans le premier tome. Dans lequel nous apprendrons beaucoup sur l’univers qu’ont connu les vieux Chinois. De ceux, parmi lesquels le vieux Qi et le vieux Quian, qui avaient connu avant la république, les dernières heures de l’Empire des Mandchous. Celles des fêtes de la mi-automne où l’on célébrait le dieu-lapin « qui vit sur la lune » et que les enfants vénéraient …

Au deuxième tome, nous avons eu le temps de nous familiariser avec tout ce petit monde de la ruelle du Petit Bercail. Mais, depuis l’invasion japonaise, combien d’entre eux seront devenus collabos, combien espions ? Comment certains d’entre eux seront montés en grade et par quels moyens sordides ? La famille Qi aura-t-elle été épargnée par ce phénomène de masse ? Comment feront les Pékinois pour survivre aux arrestations massives, au réquisitionnement des logements, de la nourriture et à l’interdiction de l’information étrangère ? Comment résister à la tentation de se réfugier dans l’opium ? Comment, dans cette situation, ne pas faire fi des codes et usages millénaires, de la bienveillance et du respect de l’autre ? Comment les Pékinois réagiront-ils au « renforcement de la sécurité publique » imposé par les occupants après la signature du pacte de non-agression ?

Combien de nos héros retrouverons nous vivants dans le troisième tome, tandis que la guerre a éclaté en Europe ? Comment vont-ils réagir face aux premières victoires nazies ? Continueront-ils à courber la tête sous le joug japonais ? Certains d’entre eux se décideront-ils enfin à entrer dans la résistance pour libérer la Chine du Nord ? Quid, après Pearl Harbour, lorsqu’enfin l’Angleterre et les Etats-Unis se décideront à déclarer la guerre et bombarder le Japon ? Et Quid après Hiroshima et Nagasaki ? Quid de l’épuration lorsque les Pékinois sentiront le vent tourner ? Ce sont tous ces drames que nous allons vivre avec les familles à bout de souffle de la ruelle du Petit Bercail. Jusqu’à la grande scène finale inaugurant un vent nouveau ... Avant le prochain orage !

Dans la postface, Paul Bady nous explique l’étrange histoire du dernier tome de cette « Saga remplie d’humanité », aux passages souvent tragiques, aux autres hilarants et plus généralement, remplis de la légendaire philosophie et sagesse chinoise. Quatre générations sous le même toit : de la grande littérature.

Marc Salzman : Pas de vacances pour Immense savoir




Mark Salzman est né en 1959 dans le Connecticut. Il commence à étudier les arts martiaux chinois, la calligraphie et la peinture à l’encre, dès l’âge de treize ans. Il obtient son diplôme de langue et littérature chinoise en 1982, et passe deux ans en Chine où il enseigne l’anglais à la faculté de médecine de Human.




Pas de vacances pour immense savoir (éd. Piquier poche, 9,70€), autre roman comme les goûte tout particulièrement le Rat noir. Nous sommes à présent en République populaire de Chine. 1956. Une pauvre paysanne est contrainte, comme tant d’autres sous le régime du président Mao Tse Toung, de récolter du riz en culture intensive. Ce dernier ayant décrété que « les légumes sont un signe de décadence bourgeoise ». Fille-mère, elle met au monde, seule, un garçon qu’elle décide de prénommer Shen-lui. Ce qui signifie immense savoir en Chinois, et ce, parce qu’il a des lobes d’oreilles particulièrement développés, signe de « grande sagesse ». Sa mère décide qu’il deviendra un grand savant. Pour confirmer ce sentiment, elle l’emmène chez un devin. Mais celui-ci lui prédit à contrario, que son fils « quittera sa maison très tôt, connaîtra le deuil très jeune mais parcourra le monde ». Déçue, lors d’une scène irrésistible, elle l’injurie et va tout faire pour inverser le destin. Mais sur le chemin du retour, ils font une mauvaise rencontre qui va les précipiter dans un ravin. Seul Shen-lui survivra grâce à l’intervention d’un sauveur anonyme qui l’emmène chez un vieux moine bouddhiste solitaire pour qu’il le recueille et l’éduque. Voilà pour l’intrigue.

Plusieurs années se passent. Le héros a traversé les terribles années de la Révolution culturelle de la Bande des Quatre et bien d’autres aventures. En 1970, âgé d’une vingtaine d’année, il se décide à aller chercher en Amérique, le seul sutra qui manque à la collection du vieux moine : celui du « rire qui donne l’éternité ». Il part en compagnie du Colonel Sun, drôle de drille, mi-monstre, mi-humain, rencontré sur sa route. Nous les suivons de l’Asie à la Californie, où se trouve le fameux mantra. Chemin faisant, nous allons rencontrer une foule de personnages iconoclastes. Des Chinois convertis et hystériques, des artistes de la bohème, des clodos, etc. Comment nos deux héros, chacun pénétré des principes d’une Chine différente (l’une l’impériale et l’autre, maoïste), vont-ils affronter une civilisation totalement opposée, celle des Fast-food et des motels ? Dans laquelle Shen-Lui a l’impression d’être « une goutte d’eau qui glisse sur une assiette bouillante ».

Ce livre burlesque, passé au filtre de l’humour et des descriptions décapantes de Mark Salzmann « Sa main était molle, un peu comme celle d’un chien qui vous tend une patte endolorie » est l’occasion de découvrir parallèlement, des aspects de l’histoire chinoise, peu connus des Occidentaux. De celle du Prince Weu, à celle des Qin, en passant par celle des Mongols, de la dynastie des Song, jusqu’à celle de la révolution culturelle. Récit également truffé de références aux grands philosophes chinois qui fait de ce conte moderne, un délicieux « mille-feuilles à la chinoise ».

Minsk, Cité de rêve de Artur Klinau




Artur Klinau est né en 1965. Biélorusse et titulaire d’un diplôme d’architecte de l’Université nationale technique de Biélorussie, il est aussi, entre autres, peintre, critique d’art, cinéaste et écrivain. Président de l’association des peintres biélorusses contemporain, il présente ses œuvres dans des expositions européennes.




Artur Klinau est principalement architecte. On le sent dès les premières pages de ce passionnant texte autobiographique, Minsk, Cité de rêve, (éd. Singes et Balises, 20€). Passionnant d’une part, parce qu’il nous explique en détail, tout au long de ses pages illustrées de photos en noir et blanc, l’incroyable, passionnante et tourmentée histoire de la Biélorussie. Qui s’étendait un temps, du Grand-duché de Lituanie jusqu’à la mer Noire. Aujourd’hui perdue entre les Pays baltes et le géant Russe. Cette Biélorussie, toujours économiquement dépendante de son monstre de voisin et que nous connaissons principalement au travers de son président, Alexandre Loukachenko. Réélu « démocratiquement » trois fois, et ce malgré les manifestations populaires et grèves massives, violemment réprimées par son régime totalitaire. Recueil passionnant d’autre part, parce qu’il nous raconte au jour le jour, l’histoire peu banale d’un petit garçon, (lui-même), élevé sous le communiste.

Petit garçon né en 1965, sous domination russe, dont le premier souvenir est de ne pas pouvoir grimper l’escalier entre le premier et le second étage de son immeuble. Immeuble situé dans Minsk, la « ville du soleil ». Plus précisément, dans le quartier de Selkoposelok (la Cité agricole). Minsk, d’où partent de son centre, les typiques avenues Lénine et Karl Marx, omniprésentes dans toutes les anciennes villes d’URSS. Minsk « où la neige grise règne en maître l’hiver, d’octobre à avril et où le soleil est de plomb en été ». Minsk, où lorsqu’Arthur était gamin, les autobus servaient aussi de corbillards ! Ce gamin qui n’aimait pas sa ville, ni son quartier. Qui n’en aimait que les habitants, majoritairement juifs, biélorusses, Ukrainiens, Russes, Polonais et Tatares. Enfant solitaire, vivant entre une mère militante communiste et une grand-mère morte trop tôt.

Nous le voyons grandir, solitaire et évoluer au milieu de ses jeux de construction. Découvrir lors d’un voyage, « l’autre cité du soleil, hôtel de la Grande Utopie », Moscou. Rentré à Minsk, au fil des pages, Artur Klinau va nous faire découvrir l’histoire de cette ville. Tour à tour, connaitre les heures de la Seconde guerre mondiale, puis celles de la reconstruction. Puis les heures qu’il a connu, celles de la destruction du quartier populaire de Nemiga « la cosmopolite, l’insomniaque » qu’il a tant aimé. Les heures d’une Biélorussie, espace fermé dans lequel, « on n’avait pas le droit à la solitude, ni à l’isolement ». Où la seule échappatoire était le mauvais alcool, les nuits d’errance, les joints et les cassettes de rock « décadent » occidental.

Mais c’est aussi, au fil de ces pages nostalgiques illustrées de nombreuses photos en noir et blanc, qu’Artur Klinau va nous accompagner dans la Cité du Soleil, contempler ses monuments souvent mégalomanes, ses avenues aux noms stéréotypés. Cette Minsk qui n’a pas su garder ses Chagall, ses Soutine. Durant ce parcours initiatique, nous allons évoluer au rythme, non seulement de la ville, mais aussi de l’auteur. Jusqu’à son réveil du rêve utopique dans lequel il a baigné trop longtemps. Y a-t-il été un peu heureux ? « Oui », répond-il « tant que j’ai cru en lui » !

Patrick Schindler, individuel FA Athènes


PAR : Patrick Schindler
individuel FA Athènes
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