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Littérature
par Patrick Schindler le 26 septembre 2021

Le message du rat noir, fin septembre

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Fin septembre, le Rat noir vous propose d’embarquer sur l’Aérostat érotique « Argo », d’Andréas Embiricos. Puis en compagnie des pirates juifs, fuyant les conquistadors et l’Inquisition, pour s’installer dans les îles Caraïbes ; Quant à Flora Tristan, elle nous fait passer le Cap-Horn à la même époque pour nous emmener découvrir le Pérou d’alors.

Argo ou Vol d’Aérostat d’Andréas Embiricos




Andréas Embirikos est né à Braila (Roumanie) en 1901. Poète et prosateur, également photographe et psychanalyste, il arrive en Grèce âgé d’un an. Après des études de philosophie et de littérature anglaise à Athènes et à Londres, il vit à Paris où il fréquente les cercles surréalistes, s’exerce à la psychanalyse avant de regagner la Grèce et commencer à écrire. Visionnaire, on lui doit l’introduction du surréalisme et de la psychanalyse en Grèce, rien de moins ! Il fut à l’origine de bien des polémiques au sujet de son œuvre en raison de sa liberté d’expression et de son contenu érotique.




Ce petit texte Argo ou Vol d’Aérostat (acte sud) traduit par Michel Saunier, pourrait tout aussi bien être qualifié de « long poème érotique en prose ». Il commence par le rêve que fait don Petro Ramirez, professeur d’histoire (machiste et égocentrique) à l’université de Santa Fé de Bogotta en 1906. Don Petro est tiré de sa rêverie par l’arrivée de sa fille Carlotta, très excitée par l’événement annoncé : le lancement du ballon aérostat, le lendemain dans la ville, en grande pompe. Don Petro, homme terriblement jaloux aperçoit le bouquet de fleur que tient sa fille dans les mains et insiste pour savoir qui lui a offert. Elle finit par avouer que c’est leur voisin, un Indien métissé, marchand de bestiaux. Fou de jalousie, il lui ordonne de les jeter et lui interdit pour la punir, d’assister à l’inauguration de l’aérostat le lendemain. Sa fille partie, don Pedro recommence à rêver d’une « d’un fleuve aux eaux tantôt bouillonnantes, tantôt paisibles, se lovant d’une manière visiblement voluptueuse et nonchalante dans un lit profond, le long duquel apparait sur les rives pleines de joie et de lumière, le Grand Pan dans les transes du délire divan avec sa grande verge éternellement dressée » … Rêve qui fait réapparaître l’image de sa femme morte de phtisie et se termine en une errance des plus érotiques, tout comme « les fleurs de papier des jouets japonais, en tombant dans l’eau, transforment un verre en un jardin multicolore du proche ou de l’Extrême-Orient ». Rêve qu’il se force à interrompre alors qu’il s’aperçoit de sa dimension incestueuse. Suit la scène hallucinée, hilarante, de la cérémonie du lancement de l’aérostat devant les trois aéronautes étrangers, les officiels et toute la ville de la capitale colombienne. Lancement dans les airs digne du dieu Pan, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises et de ce que vont survoler les aéronautes durant le survol de la ville…
Petit texte provocateur et sulfureux à souhait dont certains passages furent censurés dans l’édition française originale, tant ils ont choqué. Un chef-d’œuvre du genre érotico-psy. Amateurs, ne pas s’abstenir !

Les pirates juifs des Caraïbes




Le rat a reçu également Les pirates juifs des Caraïbes d’Edward Kritzler (éd. L’éclat poche, 9€), un livre avec lequel on voyage beaucoup de l’Europe au Bassin méditerranéen, des côtes d’Afrique au « Nouveau monde ». En compagnie des juifs sépharades convertis, les « marranos » (ou en espagnol : porcs, maudits) d’Espagne et du Portugal. Car, comme il l’explique dans son prologue, Edward Kritzler a découvert en 1967, alors qu’il effectuait des recherches à la bibliothèque nationale de Jamaïque sur les premiers boucaniers à avoir accosté dans l’île, que celle-ci avant sa conquête par les Anglais, avait appartenu à la famille de Christophe Colomb. Et que ce dernier, probablement d’origine juive, offrit l’hospitalité aux juifs d’Europe persécutés par l’Inquisition, en quête d’un nouveau monde où s’établir. Il s’agit d’un livre passionnant, solidement documenté, notamment grâce aux retranscriptions des procès conservés dans les archives. Il n’est guère possible de résumer tous les aspects de cet ouvrage tant il est riche, à l’appui de ses nombreuses sources historiques, digne d’un des meilleurs romans d’aventure.

Celle-ci commence en 1504, tandis que Christophe Colomb et les quelques douzaines d’adolescents marranes qui lui restent fidèles après une mutinerie, débarquent en Jamaïque. Il y laisse cette petite communauté de « crypto-juifs » dont nous allons suivre l’évolution, tandis que lui, se réfugie sur son bateau. Le gouverneur d’Hispaniola (Haïti) a ces derniers à l’œil. Le chapitre suivant nous raconte, parallèlement, les aventures d’autres explorateurs juifs « conversos » (convertis au catholicisme pour échapper à l’Inquisition) du « Nouveau Monde », tels les Portugais, Gaspar Corte-Real, qui louait ses services aux grands explorateurs, Vasco de Gama ; Pedro Alvarez Cabral ; Fernando de Noroha, l’un des pionniers du capitalisme qui commercialisa la flore brésilienne ; Joao Rodriguez Cabrilho (aux origines encore discutées) ; Hernando Alfonso, premier « hérétique judaïsant », brûlé vif dans le Nouveau Monde, ainsi que le Florentin Amergo Vaspucci. Ces derniers étant partis à l’assaut des nouvelles terres partagées entre Espagnols et Portugais par le pape Alexandre VI Borgia. Ce chapitre aborde également la lutte entre Charles Quint et François Ier qui se déchirent pour assurer leur suprématie dans ces nouveaux territoires. Notamment, les îles Caraïbes, qui vont devenir le point de convergence de tous les boucaniers, flibustiers et autres écumeurs des mers. Où les juifs marranes se taillent une belle part en tant que nouvelle élite de la bourgeoisie commerçante et commencent à ce titre, à s’attirer les jalousies. L’Inquisition n’est jamais loin pour leur rappeler qu’ils ne sont pas de « sang pur ». A la même époque, en Europe, l’Espagne affronte les Ottomans pour s’arracher le contrôle du bassin méditerranéen.

Dans le chapitre suivant, on quitte les Caraïbes pour suivre l’itinéraire du rabbin né au Maroc, Samuel Palache et de son frère. Pourchassés par l’Inquisition, ces derniers trouvent refuge à Amsterdam, baptisée « la Nouvelle Jérusalem ». En 1536, cette jeune république se bat pour s’affranchir des Espagnols, et dans laquelle les juifs marranes qui ne représentent que 1% de la population contrôlent 10 % du commerce (de nombreux d’entre eux sont représentés dans certains tableaux de Rembrandt). Nous y suivons le parcours des « conversos » portugais sépharades, Joseph Diaz Soeiro et Antonio Avez Henriquez qui mettent sur pied, avec leurs partenaires hollandais, le plus grand réseau marchand du Nouveau Monde. Nous partons ensuite pour le nord-est du Brésil, où plusieurs comptoirs sont ouverts par les Hollandais et des juifs marranes, notamment, Moïse Cohen Henriques et Pier Heyn, surnommés « les guerriers de Sion » à Recife qui, pour un temps (24 ans), s’appelle alors la « Nouvelle Hollande » et ceci au grand dam des Portugais, majoritaires au Brésil. Dans cette Nouvelle Hollande, vivent en relative harmonie, catholiques ; nouveaux chrétiens ; juifs ; calvinistes et indigènes. Nous apprenons au passage dans ce chapitre, que les juifs participèrent alégrement, tout comme les autres communautés, à la traite des esclaves noirs (seul le juif portugais Querido affranchira les siens) et à l’exploitation de la canne à sucre, importée des Canaries par Christophe Colomb. Cet âge d’or dura peu. Une guerre civile fomentée par les Portugais jaloux, décima une grande partie de la communauté juive dont les survivants s’enfuirent soit vers la Nouvelle Amsterdam (Ney-York), ou le Pérou et le Mexique, d’où ils ne tardèrent pas à être de nouveau chassés. Leur restait la Jamaïque comme dernière bouée de sauvetage.

C’est alors qu’Edward Kritzler revient sur l’histoire de cette île, pleine de rebondissements, qui depuis Christophe Colomb devient le repère des corsaires, boucaniers et pirates. Elle fut bientôt convoitée par le Portugal redevenu indépendant en 1640, ainsi que par les Anglais, (notamment par le sulfureux Duc de Buckingham), attirés par le mythe du « trésor caché » de Colomb et de ses 38 médaillons en or, échangés contre des babilles aux Indiens primo-résidents. Dans les chapitres suivants, apparait Cromwell, qui veut lui aussi se tailler une part de lion dans tous les petits trafics caraïbes et qui pour ce, après moultes circonvolutions diplomatiques avec L’Espagne et les Pays-Bas, propose officieusement de protéger les juifs de la Jamaïque. C’était sans compter sur l’insatiable Inquisition qui continuait à sévir dans la région. Si les Espagnols en avaient perdu le monopole, ils espéraient toujours y ouvrir de nouveaux comptoirs commerciaux. Un autre chapitre nous rapporte l’histoire de la grande famine qui fit 5 000 victimes dans l’île, puis l’arrivée massive de boucaniers juifs de l’île de la Tortue (à l’organisation libertaire et autogestionnaire) et autres pirates, flibustiers, marchands, prostituées et aventuriers attirés par le fameux trésor de Christophe Colomb qui participèrent à son repeuplement. C’est alors que l’on parle de « l’âge d’or de la Jamaïque » où s’éclatait tout ce joli monde et qu’un prélat de passage, épouvanté, qualifia de Nouvelle Sodome et Gomorrhe.

On retrouve en fin de volume, plusieurs personnages déjà croisés précédemment, tels les Balthasar, les Cohen, Morgan (etc.), (tous dignes de figurer en véritables héros de romans d’aventures), tandis que « l’île aux pirates » passe sous domination anglaise et se transforme petit-à-petit en « île aux esclaves ». Entre 1680 et 1688, 61 000 d’entre eux furent transportés à Port Royal. Jusqu’au terrible tremblement de terre de 1692 qui marqua la fin de l’histoire de la ville, submergée par les eaux. Dans l’épilogue, Edward Kritzler se penche longuement sur le dossier du trésor perdu de Christophe Colomb, à l’appui des nombreux documents aujourd’hui accessibles aux Archives jamaïcaines. L’auteur cherchant à savoir si ce dernier exista bien, tandis que certains « boucaniers modernes » continuent de nos jours à la rechercher … Un livre passionnant qui retrace très précisément, grâce à ses nombreuses sources, l’histoire pleine de rebondissements de ces juifs maronnes, peu évoqués en général par les historiens et poussés par l’Inquisition à trouver de nouveaux refuges.

Flora Tristan et les pérégrinations d’une Paria




Flora Tristan, d’origine franco-péruvienne est née en 1803. Elle est la fille d’un aristocrate péruvien et d’une femme de la petite bourgeoisie française, mais leur mariage n’ayant jamais été régularisé, Flora est donc considérée comme enfant illégitime. Une estampille qui va marquer le reste de son existence. D’autant que, nouveau coup du sort, mariée à l’âge de 17 ans à un homme médiocre, jaloux et brutal, elle est victime de violences conjugales, humiliée et séquestrée. Son seul refuge est la littérature et ses trois enfants, dont l’un d’eux meurt très jeune. Le divorce ayant été, après la Révolution, exclu du droit français, elle réussit néanmoins à échapper aux griffes de son mari et finira même, de longue lutte à obtenir la séparation de biens. Mais son mari réussit à récupérer leur fils survivant. Flora s’empresse de placer sa fille chez une nourrice amie de sa famille, avant de s’embarquer pour le Pérou. Elle a pour objectif de rencontrer la famille de son père décédé afin de toucher sa part de l’héritage qu’il a laissée aux bons soins de la grand-mère paternelle de Flora. Voyage durant lequel, Flora écrit un journal qui deviendra Pérégrinations d’une Paria. Rentrée en France, elle subit encore les attaques de son mari qui essaie d’attenter à sa vie en novembre 1838 et sera condamné à vingt ans de travaux forcés. Elle s’engage alors sur le terrain social et devient dans les années 1840, une figure du « socialisme utopique » initié par Charles Fourier, qu’elle fréquenta ainsi que Joseph Proudhon. Cependant, sa conception du « socialisme humanitaire » est marquée d’une foi religieuse et mystique totalement étrangère à la lutte des classes, telle que définissent Karl Marx et Friedrich Engels. Elle ne rencontrera d’ailleurs jamais ces derniers, mais les citera cependant dans un de ses écrits. Parfois occultée par ses camarades masculins gênés par son messianisme, elle apparaît cependant de nos jours comme une figure majeure des luttes de la classe ouvrière et pour l’émancipation de la condition féminine, et ce, partout dans le monde.




Après les Caraïbes nous embarquons à la même époque avec l’aventureuse Flora Tristan à la découverte du Pérou, grâce à ses Pérégrinations d’une Paria (éd. Babel, 12,70€). Pour sa part, le rat noir a découvert l’étendue de l’engagement de Flora Tristan tandis qu’il écrivait avec trois de ses camarades, son prochain livre à paraitre, La longue marche des femmes vers l’émancipation. (Un peu de publicité militante féministe ne fait jamais de mal, y compris aux Muridés). Flora Tristan, symbole même de la Paria. Paria qui, comme nous l’avons évoqué plus haut, après tant de désillusions personnelles, décide de fuir pour un temps, une France où la domination masculine, après l’abolition du divorce en 1815, « fait porter aux femmes les conséquences du désordre social ». Et c’est, seule, qu’elle s’embarque, un beau jour d’avril 1833, pour aller découvrir le pays de son père et y retrouver son oncle au Pérou, avec le lointain espoir de toucher son héritage, bien que fille illégitime.

Ses Pérégrinations, sont une sorte de journal de bord qui ne substitue en rien les contradictions de Flora Tristan. Contradictions qu’il faut bien évidemment replacer dans le contexte de l’époque : sous le règne de Louis Philippe. Le livre parait en France en 1937, mais est, selon le préfacier de l’ouvrage, immédiatement boycotté par les hommes, sous le prétexte qu’« Une seule George Sand suffit bien à ces Messieurs » ! Sorti un peu plus tard au Pérou, le livre est brûlé en place publique. C’est peu dire si celui était aussi dérangeant en France que dans le Nouveau monde. Il ne s’agit pourtant que d’un journal de voyage, d’une sincérité confondante et qui est aujourd’hui glorifié au Pérou ! Sans en dévoiler la substance, nous allons essayer d’en retracer les grandes lignes et les grandes étapes, tout au long de ce voyage de Flora Tristan.

Pérégrinations d’une Paria
s’ouvre sur une lettre un peu provocatrice que Flora Tristan destine aux Péruviens. Puis, dans son introduction, elle nous donne les grandes lignes de sa conception du monde à l’époque de son voyage au Pérou, qui préfigure par certains thèmes qu’elle y développe, ses futurs combats. Anticléricale, si elle n’a que des reproches à adresser « à l’église qui a perverti le message des premiers chrétiens pour le transformer en préjugés », elle n’en reste pas moins attachée à la croyance d’un dieu « représentant l’espoir d’un monde meilleur ». L’introduction fait également le procès du sexisme et de l’esclavage, tout en plaçant la souffrance personnelle de Flora comme moteur dans sa « lutte pour une nouvelle organisation sociale ». Puis, dans son avant-propos, Flora nous révèle les grands traits de sa vie depuis sa petite enfance jusqu’à son voyage au Pérou, en insistant particulièrement sur son mariage raté et les violences qu’elle a dû subir de la part de son mari. Pour quelles raisons elle préférait se faire passer pour veuve plutôt que femme séparée. Elle évoque l’épisode douloureux où son mari lui « vola » son fils survivant et surtout comment elle fut contrainte de « placer » Aline, sa fille chérie (la future mère du peintre Gauguin) chez des amis de confiance avant de partir. Si cette introduction retrace bien le parcours de Flora, tant personnel qu’idéologique, le plus intéressant est encore à venir, car durant tout son voyage, elle va tenir un journal que l’on pourrait qualifier de « mise en perspective de l’expérience », des plus minutieux et dans lequel elle a décidé de « tout dire avec la plus grande sincérité ».

A peine embarquée en avril 1933, elle commence par nous décrire dans en détail l’équipage du brick Le Mexicain, du capitaine au moussaillon, ainsi que les cinq passagers qui font la traversée avec elle. Leur physique, leur caractère qu’elle a eu tout le loisir d’étudier durant ce long et pénible voyage. Pénible pour Flora, qui ne se départira pas jusqu’à l’arrivée d’un mal de mer persistant. Elle nous décrit ensuite, véritable délice, la première étape du brick à La Praya, au Cap Vert. Elle nous explique au passage, que rencontrant beaucoup d’étrangers, elle y trouve l’occasion de lutter contre un de ses préjugés et prend conscience pour la première fois de sa vie, que « la différence est le plus grand atout de l’humanité ». Elle n’est pourtant pas encore prête, bien que foncièrement antiesclavagiste, à s’affranchir d’un des clichés de son temps. Lorsqu’elle est pour la première fois en contact avec des Noirs d’Afrique, elle affirme que « la sueur des Nègres répand une odeur désagréable », un concept repris à l’époque et plus tard encore, par beaucoup de savants du XVIII et XIXème siècles. Passons. Est également intéressante dans ce passage, sa manière de mettre dans le même sac, une Jeanne d’Arc et une Charlotte Corday et de les qualifier toutes deux de « martyres de la révolution » ! Passons encore… Mais c’est néanmoins à La Praya, plaque tournante du trafic d’esclaves entre les côtes africaines et le Nouveau Monde, que Flora a l’occasion de se rendre compte in visu, de la réalité de l’exploitation des esclaves noirs par les Blancs.

Elle alterne son récit avec l’évocation des merveilleuses nuits qu’elle passe à discuter sur le pont avec le sympathique Cabrié, capitaine du brick. Beautés de la pleine mer. Suit le récit de l’effroyable passage du cap Horn où Flora découvre la réalité des conditions de vie des matelots -malgré l’attention que leur porte le capitaine-, « ces oiseaux voyageurs », leur mentalité, leurs rêves et leur solitude. Un très beau passage digne des réflexions du timonier grec, Nikos Kavvadias déjà rencontré dans cette rubrique. Mais, comment Flora va-t-elle bien pouvoir s’en sortir quand le gentil capitaine va tomber amoureux d’elle et lui proposer le mariage, tandis qu’elle est encore mariée à son bourreau de mari et ne peut rien en dire ? On ne s’ennuie jamais en compagnie de Flora Tristan, la paria. Suivent, ses réflexions sur l’horreur de la promiscuité durant ces cinq mois de voyage, confinée, seule femme dans un petit espace, au milieu de tous ces hommes. Les engueulades et les truculents échanges à bord, durant les repas entre le capitaine républicain et deux passagers, l’un carliste (fervent de Charles X) et l’autre bonapartiste. Flora pour ne pas se dévoiler, se contente de les écouter, de tout enregistrer pour tout noter dans son journal. Leur lançant tout de même parfois quelque vérité, comme au sujet du nationalisme : « C’est le hasard qui fait que nous naissions dans un lieu plutôt qu’un autre. Regardez mes traits et dites-moi à quelle nation j’appartiens », lance-t-elle un jour excédée à ces derniers. Le « téléphone arabe » fonctionnant bien dans la marine marchande, les Français de Valparaiso (Chili) sont déjà au courant que Flora, la nièce du fameux Don Pio de Tristan (sujet de tous les cancans de la ville) doit faire escale dans la ville, avant de se rendre au Pérou. Mais à peine débarquée, Flora y apprend que sa chère Grand-mère paternelle (qui gardait sa part d’héritage) vient de mourir. Après ces longs jours passés en compagnie du capitaine Chabrié, elle le quitte non sans émotion, mais est très déçue de ne pas avoir eu le temps de découvrir la ville.

Elle s’embarque le 1er septembre 1833, sur le Léonidas pour faire une nouvelle escale à Islay, au sud de la côte péruvienne. Ce navire plus spacieux est occupé en majorité par des Anglais et des Américains que Flora nous décrit, toujours avec la même ironie et le même soin du détail. Après huit jours de traversée, elle arrive enfin à destination. Mais elle est déçue par la stérilité du paysage autour d’une ville infestée de puces. D’autant que l’y attend une lettre de son oncle aussi « ambigüe que sa réputation dans le pays », au sujet de ses droits à l’héritage, en tant que « fille naturelle » de son défunt père. Arrivé à ce point du récit, on se demande pourquoi Flora ne renonce pas à tout et ne retourne pas à Bordeaux ? Intrépide, elle décide tout de même de se rendre chez son oncle. Pour ce faire, elle traverse le désert pour rejoindre Arequipa. Non sans humour, toujours, elle nous décrit les difficultés de la traversée, à dos de mule, de cette « mer de feu », les mirages, les squelettes d’animaux, la beauté des sommets de la Cordillère des Andes.

Elle nous parle également des belles rencontres qu’elle fait durant les étapes, notamment le passage magnifique où un chat angora et s’éprend d’un adorable petit garçon indien. Puis, des cousins l’accompagnent jusqu’à Arequipa et l’installent dans la maison de son oncle absent « Je me trouvais enfin dans la maison où était né mon père, maison dans laquelle mes rêves d’enfance m’avaient si souvent transportés. » Sa cousine Carmen lui tient compagnie tandis que Flora explique à celle-ci, sa conception de la condition féminine. Passage clé pour appréhender l’étendue de la pensée de Flora Tristan. Une Flora qui connait à Arequipa, son premier tremblement de terre, mais qui est surtout surprise par la teneur des fêtes religieuses péruviennes (avec une très belle description des détails), tandis que « l’église exploite au profit de son influence, les goûts de la population en l’abrutissant. Le culte de Rome et ses représentants, ces farouches sectaires qui lapident les pauvres ». Mais, tout comme dans un roman d’aventure, voici que tout-à-coup, réapparait lors d’une escale le capitaine Chabrié. Il lui propose une fois encore le mariage, de tout laisser tomber et d’aller vivre tous les deux en Californie. Flora réussira-t-elle une fois encore à s’en sortir ?

C’est dans un style vigoureux, qui non seulement Flora nous rend témoin des tensions et joies qu’elle vit, mais pour plus de véracité reproduit les lettres qu’elle reçoit du capitaine et de tous ses compagnons de voyage. Elle nous décrit ensuite la communauté des quelques français d’Arequipa « qui passent leur temps à se détester et se jalouser entre eux ». De très beaux passages descriptif de la ville et de ses environs, avec notamment l’histoire de Cruzo, l’ancienne capitale de l’Empire Inca. Cependant, forte de ses diverses désillusions, Flora se fait très sévère dans ses descriptions et n’hésite pas au passage à nous resservir les clichés de l’époque, notamment sur les trois classes de races : européenne, indienne et nègre, qu’elle semble mépriser tout autant. Seuls les Lamas trouvent grâce à ses yeux, ainsi que le respect que les Indiens leur témoignent. Très beau passage sur la condition animale. Durant les trois mois que Flora attend l’arrivée de son fameux oncle, celle-ci s’ennuie et nous dépeint une fois encore avec brillo, les gens qui l’entourent. Dont un certain Viconte de Sartige, efféminé, la « papillonne comme diraient les fouriéristes » écrit-elle, cependant sans aucun jugement péjoratif de sa part.

Dans le second tome, nous abordons enfin l’arrivée du fameux oncle espagnol, Don Pio de Tristan. Flora nous décrit son caractère et essaie de comprendre quel individu se cache derrière cet homme « à l’aspect enjôleur ». Elle nous présente également le reste de sa famille. Mais lorsque la discussion aborde l’héritage, Flora, « fille naturelle », ne se voit concéder par l’oncle avare qu’un cinquième de l’héritage de son père, au nom des lois. Après s’être battue surtout dans l’intérêt de ses enfants, elle finit par s’y résigner et abandonner l’idée de lui intenter un procès. Mais à Lima, vient d’éclater une guerre civile qui va encore compliquer la situation. Flora acceptera-t-elle encore l’hospitalité offerte cependant dans la maison de don Pio, ou choisira-t-elle alors la voie de la liberté et la pauvreté ?

Dans un chapitre passionnant, n’avons-nous déjà souligné que l’on ne s’ennuie jamais avec Flora, elle nous explique « tant bien que mal », l’histoire de cette jeune « république péruvienne américaine-espagnole indépendante » qui doit se débattre pour exister entre la présidence de trois co-présidents qui se déchirent la légitimité de la place et ne font qu’attiser la guerre civile. Déclenchant, tandis que l’attaque se précise, la peur des propriétaires terriens pris de panique dans une ville bouleversée dans ses petites combines et habitudes et qui courent se planquer avec leurs biens dans les couvents de la ville. Encore un passage étourdissant. Mais Flora en profite aussi pour nous raconter au passage, les trois jours qu’elle passe dans un couvent pour aller visiter sa cousine « recluse et ensevelie vivante dans cet amas de pierre ». Les jalousies, la haine et l’hypocrisie qui y règnent en maîtres. Passages hauts en couleur avec pour seul exemple, une mère supérieure dont le seul rêve est de retourner en Espagne pour « y rétablir la Sainte Inquisition » ! Lorsqu’elle séjourne dans un second couvent de la ville elle y découvre son antithèse. Mais nous laissons aux lecteurs le plaisir de savourer ces histoires dignes d’un conte.

Flora enchaîne sur la bataille de Cangallo qu’elle nous décrit avec sa verve habituelle. Dans un conflit qui oppose le sulfureux moine Nieto à son ennemi San Roman, ce dernier menaçant les habitants d’Arequipa, « ces avares qui lèchent comme le chien, la main qui les battait ». Ces les nantis qui passent, selon les nouvelles et les ragots rapportés sur la bataille, d’un camp à l’autre. Pour sa part, Flora hait la guerre et « ces hommes cupides qui sous des prétextes politiques provoquent la guerre civile afin de piller les biens de leurs concitoyens ». Guerre civile entre soldats d’opérette, qui fait plutôt penser ici, à l’armée de La Duchesse de Gerolstein de Jacques Offenbach et à son général Boum !... Flora saisit l’occasion pour nous raconter l’histoire rarement abordée des Ravanas, ces indiennes volontaires et indépendantes qui suivaient les troupes avec leurs enfants, ces « femmes supérieures qui n’appartiennent à personne et sont à qui les veulent et ne pratiquent aucune religion ».

En alternance, Flora nous raconte la suite des aventures de Don Pio de Tristan, tandis que les deux factions majoritaires restantes dans le pays, s’opposent pour le pouvoir. Elle nous décrit son désarroi tandis qu’elle se retrouve seule dans la maison familiale et une fois encore nous surprend par son courage. Elle a pour un temps, la tentation de se rapprocher d’Escudero pour entrer dans le jeu politique (on la surprend même, en pleine contradiction avec ses convictions profondes faire l’apologie du libre-échange dans un entretien avec San Roman !). Mais elle en abandonne vite l’idée et envisage sérieusement, après sept mois passés dans la ville, de quitter Arequipa pour, désillusionnée, rejoindre Lima, contre l’avis de tous. Et fait, que lui concédera finalement, Don Pio pour tout héritage ?

Toujours est-il que le 25 avril 1834, Flora repart vers son destin. Nous la suivons retraverser le désert en sens inverse, pour s’embarquer d’Islay vers la capitale du pays sur une frégate anglaise. Mais ses aventures sont loin d’être terminées. Nous allons découvrir à Lima et la femme française haute en couleur qui l’accueille, « malheureuse Vestale expatriée de l’Opéra de Paris ». Mais, comment, se retrouvant sans un sou, Flora va-t-elle faire pour survivre ? Que découvrira-t-elle encore dans cette ville ? Encore nombre de personnages. Et, entre autres, les monstrueuses prisons de l’Inquisition ; les combats de taureaux, « véritables boucheries sanguinaires » ; les églises « qui servent de lieu de rendez-vous aux bourgeoises de la ville » ; les sucreries où les esclaves « Nègres et Indiens » sont traités pire que les chiens et encore, bien d’autres choses. Après deux mois passés à Lima, Flora reçoit des nouvelles de la situation à Arequipa et en profite pour nous raconter une nouvelle page d’histoire compliquée de la Colombie. Ce qui lui donne dans un passage suivant, l’occasion d’une fois encore nous expliquer ses convictions féministes. Puis, Flora embarque finalement sur le William Ruhton, à destination de Liverpool. Elle termine ses Pérégrinations sur ces mots : « Enfin le moment du départ, ma curiosité était satisfaite, la vie matérielle de Lima me fatiguait et c’est ainsi que je rentrais, seule, entre deux immensités, l’eau et le ciel. »

Sans avoir lu les impressionnantes Pérégrinations d’une Paria, il parait difficile de comprendre toutes les raisons de l’engagement d’une Flora Tristan qui, une fois rentrée en France, va s’engager corps et âme sur le terrain social, dans la lutte pour les idées utopistes et dans la lutte entre les classes, ainsi que pour les droits de femmes. Dernier détail : la préface autant que tout au long de l’ouvrage, les notes de Stéphane Michaud sont d’une grande utilité pour nous aider à comprendre le contexte historique d’une époque. Mais également pour suivre le déroulement de l’évolution intellectuelle de Flora Tristan qui l’amènera à ses combats. Un ouvrage à dévorer sous la forme bien agréable d’un journal dans lequel on découvre tous les aspects de la personnalité de celle que l’on considère de nos jours, comme la pionnière du féminisme…

Patrick Schindler, individuel FA Athènes



PAR : Patrick Schindler
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