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Dans un sale État
par Jérôme Mangelieues le 12 septembre 2022

Justice : la crème de la crème

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Le 5 septembre 2022 comparaissaient Christophe et Olivier, deux professeurs en collège pour avoir, le 4 juin, « enchantillyonné » Jean-Michel Blanquer, ex-ministre de l’Éducation nationale.

Le tribunal correctionnel de Montargis est plein. L’huissier furète pour faire taire les téléphones portables.

Mme la Présidente rappelle les faits que les prévenus, d’ailleurs, revendiquent. Ils ont acheté les armes du délit le matin même. « Les bombes ont ensuite été détruites par la police », rassure la magistrate. Cela donne le ton, alors que s’ouvrait, ce même jour, le procès de l’attentat de Nice. Dès les premières minutes, le ridicule emporte l’audience. Gérard Miller, premier témoin, déclare à la barre avoir en vain consulté toute la littérature psychiatrique à la recherche d’un traumatisme lié à la crème chantilly. La défense conjecture que, résident occasionnel d’Ibiza, M. Blanquer doit être habitué à la mousse. Le tribunal s’interroge : la chantilly forme-t-elle un corps d’une solidité suffisante pour provoquer une violence, au sens de l’article L222-13 du Code Pénal ?
Le public rit, mais jaune : nul ne trouve burlesque qu’un ex-ministre attaque en justice deux fonctionnaires exemplaires de son administration.

Le procès pénal, en effet, vise à manifester la vérité à propos d’un acte, à décider la condamnation et à fixer une peine. Gérard Miller, docte et plaisant, expose la notion de quérulence (vous et moi appelons cela le caractère procédurier). Dominique Cau-Bareille, docte et émouvante, expose les conditions de travail dans l’Éducation nationale aujourd’hui.

Et les faits ?

Le procureur recadre les débats : se tenir dans l’espace public et voir soudain se précipiter vers soi deux individus vociférant provoque certes la peur. La victime ne sait pas, à ce moment, que l’agression se résumera, ensuite, à un simple jet de chantilly. La violence, insiste le procureur, n’est pas acceptable en tant qu’action politique dans une société où d’autres voies existent : liberté syndicale, liberté d’expression.

Or, lors d’autres agressions « légères », à la farine, aux œufs, divers responsables eurent la hauteur de vue suffisante pour passer outre. De plus, suivant l’analyse de l’accusation, nulle violence n’est tolérable or, Noël Godin en tête, les « terroristes pâtissiers » le savent : à envoyer une tarte à la crème dans la figure des pompeux cornichons, l’on risque de se faire passer à tabac. Olivier, saisi au collet par les « malabars » de Blanquer, en sortira la chemise déchirée. (Notons que le malabar, lui, est un objet solide, sauf sous sa forme de bulle.) Par ailleurs, quel juge condamne un père violent dès la première gifle au visage de sa compagne ou de son enfant ? Quel juge condamne un parent d’élève dès la première injure ou la première menace envers un enseignant ?

Plaidant la relaxe, la défense s’efforce de montrer que les faits n’étaient pas constitués : un jet de chantilly ne provoque pas de choc physique (Ch. Crim. Cour de Cassation, 9 juin 2004). Quant au choc émotionnel, la soi-disant victime n’en a cure. La preuve incontestable en était immédiatement rapportée, et elle avait d’ailleurs indisposée Mme la Présidente en début d’audience : M. Blanquer, absent du tribunal, n’est même pas représenté par un avocat. Il ne demande pas justice. Or, « pas d’action sans cause ».

Mme la Présidente condamne toutefois Olivier et Christophe à 300 euros d’amende chacun (15% de leur salaire net mensuel), sans inscription au casier judiciaire ; mais les compères interjettent appel. À crampon, crampon et demi. Vu la jurisprudence, l’arrêt de Montargis pourrait bien être renversé. L’on se prend alors à rêver que la défense ait tonné : « Nous sommes en train de discuter de la solidité de la chantilly : voilà la preuve, Mme la Présidente, que le plaignant se moque de vous. Il nous fait perdre notre temps à tous or la justice est une chose sérieuse. À la porte de ce tribunal, de vraies victimes attendent réparation. »

Mme la Présidente aurait pu conclure :

« Puisque les prévenus reconnaissent les faits, le tribunal les déclare coupables et les condamne, au titre des dommages portés au costume de M. Blanquer, aux frais de teinturier afférents à son nettoyage, ainsi qu’à un euro symbolique de dommages-intérêts au titre de la souffrance psychologique de la victime. Toutefois, le tribunal, indigné de se sentir instrumentalisé par une telle procédure, condamne M. Blanquer aux débours du procès et à verser une indemnité compensatoire aux deux prévenus, à hauteur de 1.300 euros, soient 15% du salaire net qu’il percevait en rémunération de ses fonctions de ministre. »

Cela n’aurait pas manqué de panache. Peut-être la Cour d’appel en aura-t-elle davantage.

Jérôme Mangelieues, Groupe Gaston Couté, Orléans
Le mardi 6 septembre 2022






PAR : Jérôme Mangelieues
Groupe Gaston Couté
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