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par Hélène Hernandez le 10 mai 2022

Infanticides, lever l’incompréhension

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Article extrait du Monde libertaire n° 1838 d’avril 2022




L’assiette au beurre 27.08.1904. Deux pour le faire. Gallica-BnF

Nous sommes nombreux et nombreuses à ne pas comprendre comment des femmes, depuis la nuit des temps, tuent leurs propres enfants, la chair de leurs chairs . Déjà, nous avons du mal à comprendre quand un homme tue, mais nous savons que l’éducation forge les enfants dans des rôles qu’ils et elles joueront plus tard : les filles doivent être aimables, généreuses, empathiques, calmes et douces, maternant la poupée à la maison ; les garçons devraient être, pour leur part, courageux, énergiques, indépendants, confiants, forts et bagarreurs dans l’espace public. Alors, peu d’étonnement quand un homme applique la culture du viol ou du meurtre. Il baigne dans la culture de la violence ! C’est oublier que le bain est le même, pour les filles et les garçons, pour les femmes et les hommes, bien que la position des unes et des uns ne soit pas la même. Le violent violente la victime qui vit donc elle aussi, femme ou enfant, dans cette culture de la violence, la subit, rarement la renvoie. Et heureusement aussi que tous les garçons ne deviennent pas des hommes violents.

" Nous, on est les pauv’s tits fan-fans"
Mais quand une femme tue, incompréhension ! Quand une femme tue son enfant, double incompréhension !



Julie Ancian, dans Les violences inaudibles. Récits d’infanticides[note], nous apporte des réponses. Natacha Chetcuti-Osorovitz va dans le même sens : « Les femmes qui dérogent aux devoirs de leur sexe/genre sont considérées comme responsables d’une destinée qu’elles mériteraient. La dissymétrie entre les violences commises par les condamnées et celles subies dans le continuum des violences de genre est balayée par l’impensé sociologique, selon lequel les femmes respectables ne sont pas violentes ou acceptent d’être victimes, ou encore y cèdent » [note] .

"Qué veine y z’ont les z’Avortés ! Nous, quand on peut pus résister, on va les retrouver sous terre."
L’infanticide est le meurtre ou l’assassinat d’un enfant nouveau-né, considéré pour l’heure comme meurtre ou assassinat d’un mineur de moins de 15 ans : il fut longtemps considéré comme une catégorie spéciale de crime, car il semblait relever de la préméditation. D’après Annick Tillier, « La plupart des femmes qui se sont livrées à l’infanticide, se sont obstinées, pendant tout le temps de leur grossesse, à dénier leur état »[note]. Beaucoup d’entre elles vivent ce moment terrible dans la plus grande solitude. « La difficulté des mères à relater la manière dont les faits se sont produits, leur incapacité à dire quel était le sexe d’un enfant qu’elles prétendent souvent ne pas avoir vraiment regardé, l’état de panique et de détresse dans lequel la plupart étaient au moment des faits, expliquent le peu d’égards avec lequel elles paraissent se défaire de la dépouille de leur nouveau-né »[note]. Au cours des XVIe et XVIIe siècles, la peine de mort était souvent requise, mais l’iniquité de la loi qui fait peser sur les seules femmes la responsabilité des enfants illégitimes, la difficulté à départager la volonté homicide ou pas lors des fausses couches et l’hostilité grandissante à la peine de mort des jurys, conduisent souvent à des acquittements. Le nombre d’infanticides décroît considérablement à la fin du XIXe siècle et aujourd’hui, le nombre en France est très réduit mais certains cas sont très médiatisés.

" Nous, pauv’s tits fan-fans, p’tits fantômes !"
Dans les résultats de l’étude menée par Anne Tursz, médecin, et Jon M. Cook, de l’Inserm U988 "CERMES 3", publiée en ligne dans la revue Archives of Disease in Childhood, en 2010, la fréquence des infanticides est estimée à 2,1 pour 100.000 naissances. Les femmes « qui ont été identifiées étaient âgées de 26 ans en moyenne. Une fois sur trois, elles avaient déjà au moins 3 enfants et aucune n’avait recours à la contraception. La moitié d’entre elles vivaient avec le père de l’enfant, et les deux tiers exerçaient une activité professionnelle. Leur catégorie socioprofessionnelle ne différait d’ailleurs pas de celle des femmes de la population générale. Côté psychologique, les enquêtes montrent qu’elles avaient peu confiance en elles, qu’elles présentaient une certaine immaturité, des carences affectives, une forte dépendance à l’autre, voire une peur extrême de l’abandon. Mais elles ne souffraient pas de maladies mentales caractérisées et leur discernement n’était pas aboli ni altéré au moment des faits ». Anne Turz précise en 2021 le chiffre : « celui de 255 infanticides d’enfants de moins de 1 an chaque année, auquel nous étions parvenus dans nos travaux, a été calculé de façon rigoureuse » [note] . Pour autant, il est difficile de mesurer l’ampleur du phénomène car bon nombre de corps restent introuvables, et qu’un certain nombre d’affaires ne parvient pas aux services de police. « Pour l’année 2015, les services de police et de gendarmerie ont recensé 40 enfants de moins d’un an victimes d’un homicide ou de violences ayant entraîné la mort »[note] mais combien ont été tués à la naissance ?

Le soutien social en panne
L’intérêt du livre de Julie Ancian est d’explorer les récits des femmes jugées et condamnées pour ces faits. Elle a procédé à une enquête sociologique durant six années sur des cas de néonaticides jugés en France entre 2005 et 2015. Le terme de néonaticide est entré dans le dictionnaire en 2017 et désigne l’homicide d’un nouveau-né dans les 24 heures qui suivent sa naissance. Ces homicides ont été perpétrés par des femmes (presque exclusivement) à la suite d’un accouchement secret et solitaire, dans le contexte d’une grossesse non prévue. Cinq entretiens approfondis conduits pour certains sur trois ans, quinze professionnels de justice interviewés, des archives judiciaires et journalistiques portant sur 75 procès de néonaticides : alors, se révèle le poids de la confiscation de la parole, à laquelle les femmes ont été habituées tout au long de leur vie, qui pèse sur leur conduite. En outre les accusées ont des parcours qui se caractérise « par la précarité matérielle, l’exposition aux violences et surtout le manque de soutien social ». Les femmes se retrouvent au piège d’une grossesse qu’elles n’ont pu éviter et qu’elles ne peuvent plus interrompre, seules, isolées. Les récits, recueillis par Julie Ancian, dévoilent les violences subies durant des années, avant leur grossesse, qui n’apparaissent pas dans les récits officiels : « violences inaudibles, largement écartées du traitement judiciaire », qui permettraient de comprendre le processus qui a mené ces femmes au meurtre de leur nouveau-né. Il est nécessaire de mettre à jour « les conditions sociales et les rapports de pouvoir qui structurent les moyens dont disposent les femmes pour contrôler leur fécondité. Parce qu’il traite du corps des femmes, de leur choix de ne pas devenir mère et de leur capacité à mettre en œuvre ce choix, (cet essai) propose une réflexion critique sur les biais persistants de l’institution judiciaire et sur les discours contemporains qui définissent encore les bonnes conduites en matière de procréation et de maternité »[note]. L’analyse des récits met en relief les rapports de domination fondés sur le genre : désarroi à l’idée d’être quittée si le conjoint apprend la grossesse, peur des reproches de l’entourage face à une maternité supplémentaire, peu ou pas de discussion avec le conjoint par rapport à la contraception ou à la grossesse, parfois le conjoint est au courant et ne fait rien pour aider ou empêcher le néonaticide. Et pourtant, les hommes sont autant concernés que les femmes mais seules les femmes doivent assumer la décision…

Réparer plutôt que condamner
Les néonaticides ne sont ni des actes de haine ni des coups de folie maternelle, bien que l’opinion publique pense que le déni de grossesse est le trouble mental à l’origine des néonaticides. Non ils correspondent à des gestes désespérés pour se défaire des conséquences d’une grossesse catastrophique ! Pourquoi toujours pathologiser les conduites des femmes si ce n’est pour justifier le contrôle social sur leur corps. Cette lecture « donne à voir toute la difficulté d’exprimer une subjectivité féminine sur des conduites reproductives marginalisées, dans un espace où les stéréotypes sur la maternité et la féminité sont encore nombreux »[note]. Les néonaticides ne sont pas des crimes insensés ou mystérieux mais des drames sociaux de femmes déjà continuellement accablées. Il est temps de proposer des mesures d’accompagnement et de réparation au lieu de stigmatiser et d’emprisonner.

Hélène Hernandez
Groupe Pierre Besnard


PAR : Hélène Hernandez
Groupe Pierre Besnard
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