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par Frédéric Pussé le 9 mars 2020

Violences policières : les morts

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Article extrait du Monde libertaire n° 1814
Alors qu’il a 14 ans, il est arrêté avec ses parents et Eugénie sa sœur aînée âgée de 16 ans, lors de la rafle du Vélodrome d’Hiver en juillet 1942, par un policier, un temps voisin de palier. Maurice Rajsfus est relâché avec sa sœur à la suite d’un ordre aléatoire excluant les enfants juifs français de 14 à 16 ans de la rafle. Ses parents, eux, ne reviendront pas. Depuis lors, il militera dans diverses organisations d’extrême gauche, et ne cessera de documenter les dérives des forces de l’ordre. Président de Ras l’Front de 1991 à 1999, il fonde, en 1994, l’Observatoire des libertés publiques qui relèvera, des années durant, dans son bulletin mensuel Que fait la police ? les violences et bavures policières.

Historien, journaliste et écrivain, Maurice Rajsfus a réalisé une forme d’encyclopédie des violences policières de Mai 68 à 2014, sous formes de fichier. Âgé aujourd’hui de 91 ans, Maurice Rajsfus cherche désormais à transmettre ses archives.

Les forces de l’ordre de l’État français, que certain.es de mes ami.es appellent à juste titre, les forces du désordre, sont responsables de nombreux méfaits et d’une répression souvent brutale et disproportionnée. Voyons ici, à travers une évocation forcément non exhaustive, les principaux événements qui se sont déroulés depuis la seconde guerre mondiale.

Remplaçant le corps des gardiens de la paix publique, la Police nationale française naît le 14 août 1941, sous le régime de Vichy, par un décret signé par le maréchal Pétain, qui enjoint notamment à tous les fonctionnaires de lui prêter serment de fidélité ! Bravo pour le symbole ! Je crois qu’on ne pouvait pas faire mieux ! Évidemment, la police française apporta une précieuse collaboration au IIIème Reich dans la mise en œuvre de la « solution finale » nazie. En effet car elle s’est elle-même chargée du recensement des Juifs, de leur arrestation et leur rassemblement dans les camps de concentration. En outre, l’Allemagne hitlérienne s’est servie de la police française pour faire régner l’ordre nazi et réprimer ceux qu’elle appelait alors des « terroristes » : gaullistes, francs-maçons, communistes, anarchistes et toutes sortes d’autres résistants.

Le 14 juillet 1953, à Paris, la police tire intentionnellement et sans sommation sur les manifestants du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD) algérien, alors que ces derniers, selon les principales sources, se dirigeaient vers leur camion afin d’y déposer pancartes et drapeaux, avant de se disperser. Les Algériens utilisent alors les barrières pour affronter les policiers. On décomptera 7 morts et une centaine de blessés dont 40 par balles du côté des manifestants, et une quinzaine de blessés, par des armes de fortune dont quelques-uns à l’arme blanche, du côté des forces de l’ordre.

Quelques années plus tard : suite à l’instauration d’un couvre-feu nouvellement appliqué aux seuls Nord-Africains de Paris et de sa banlieue, la fédération de France du FLN (Front de Libération Nationale algérien) appelle à boycotter celui-ci. Pour ce faire, elle organise, le 17 octobre 1961, une grande manifestation pacifique, en interdisant les armes, au cours de laquelle défileront, après la nuit tombée, hommes, femmes et enfants. Ces cortèges donneront lieu à des affrontements au cours desquels des policiers, sous les ordres de Maurice Papon (Tiens, tiens !), alors préfet de police de Paris, feront feu. S’ensuit, au-delà de cette nuit déjà sanglante, une répression d’une brutalité féroce, essentiellement perpétrée dans l’enceinte des centres d’internement. Le bilan humain, encore sujet à polémique aujourd’hui, fait état de 38 à 98 morts ainsi que de plus de 100 disparus, du seul côté algérien. Il est établi depuis, qu’il s’agit d’un véritable massacre, doublé, d’exécutions sommaires.

Le 8 février 1962, une manifestation contre l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète) et la guerre d’Algérie, organisée par le PCF (Parti Communiste Français) et d’autres formations de gauche, fut violemment réprimée sur l’ordre exprès du préfet de Police de Paris, le récidiviste Maurice Papon (Tiens, encore lui !), avec l’accord du président Charles de Gaulle. Au moment où le cortège commençait à se disperser, une unité des compagnies spéciales d’intervention se mit à le charger. Pas d’autres issues possibles pour les manifestants que les petites rues latérales, les portes cochères des immeubles ou les bouches du métro Charonne. Dans l’une de celles-ci, plusieurs personnes chutent, sur lesquelles les suivants tombent et s’entassent, matraqués par les policiers qui projettent sur eux des grilles d’arbres, ainsi que des grilles d’aération du métro descellées à cet effet. Mortes étouffées ou de fractures du crâne dues aux coups de matraque, on dénombrera neuf victimes, dont un gamin de 15 ans, assassinées sauvagement par la police. Neuf morts, auxquels s’ajoutent environ 250 blessés.

Mai 68 : Bien que l’usage des armes à feu par les forces de l’ordre soit resté assez exceptionnel, du moins, pour un mouvement de cette ampleur, on déplore de trop nombreuses exactions commises par ces dernières. Résumons simplement le bilan en disant que les évènements ont causé la mort de 7 personnes, dont un jeune de 17 ans, et ont fait environ 2000 blessés, dont 200 graves.

Le 18 octobre 1980, à Marseille, un jeune de 17 ans, Lahouari Ben Mohamed, est abattu d’une balle dans la tête par un CRS lors d’un contrôle de routine.




Le 6 décembre 1986, à Paris, après une manifestation étudiante, Malik Oussekine, qui vient de sortir d’un club de jazz dont il est un habitué, décède après avoir été frappé à mort par deux policiers du peloton des voltigeurs motoportés. Ce sont les sinistres Robert Pandraud et Charles Pasqua qui ont remis en service ces voltigeurs, binomes de policiers montés sur une moto tout terrain ; l’un conduit, l’autre est armé d’un « bidule », grande matraque de bois dur destinée à faire le vide au passage de la moto. Ils ont pour mission de « nettoyer » les rues après les manifestations en pourchassant les « casseurs ». Ce corps de police sera heureusement dissous à la suite de cette affaire. Selon plusieurs témoignages, trois CRS rouent de coups de pied et de matraque, dans le ventre et dans le dos, Malik Oussekine qui, tombé à terre, leur dit pourtant qu’il n’a rien fait. Le témoin direct de l’agression essaie de venir en aide au jeune homme mais il reçoit, lui aussi, des coups de matraque. Il déclare dès le week-end suivant à la télévision que les policiers « se sont précipités sur le type réfugié au fond et l’ont frappé avec une violence incroyable. Il est tombé, ils ont continué à frapper à coups de matraque et de pied dans le ventre et dans le dos ».

Le 27 octobre 2005, à Clichy-Sous-Bois, Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans) meurent électrocutés dans un transformateur électrique dans lequel ils s’étaient réfugiés avec leur camarade Muhittin Altun (17 ans) pour échapper à un contrôle de police.




Le 25 octobre 2014, à Gaillac, Rémi Fraisse, un militant écologiste de 21 ans, est tué lors d’un tir de grenades offensives, pendant une manifestation sur le site du barrage de Sivens. L’interdiction définitive de l’usage de ces grenades offensives dans l’exercice du maintien de l’ordre sera d’ailleurs effective suite à la mort du jeune homme.

Le 19 juillet 2016, à Beaumont-sur-Oise, Adama Traoré, 24 ans, est plaqué au sol par trois gendarmes lors de son interpellation. N’opposant pas alors de résistance, il les prévient qu’il a du mal à respirer. Les pompiers le retrouveront à la gendarmerie, gisant sur le sol, attaché par des menottes, face contre terre et ne respirant plus. Il sera déclaré mort par asphyxie.

Le 11 mai 2017, à Sailly, Jérome Laronze, éleveur de vaches qui a dit non à l’agriculture industrielle, refuse de se soumettre a un contrôle administratif destiné à lui retirer son troupeau et prend la fuite. Il est retrouvé après neuf jours de cavale, le 20 mai 2017, et est abattu comme un criminel, de trois balles, par un gendarme, dans des conditions révoltantes.

Le 3 décembre 2018, le procureur de la République, Xavier Tarabeux, indique à la radio que Zineb Redouane est morte d’ « un choc opératoire ». Selon lui, « on ne peut pas établir de lien de cause à effet entre la blessure et le décès ». Une seconde autopsie menée à l’hôpital Mustapha Pacha d’Alger où elle a été rapatriée conclut que le traumatisme facial est « imputable à l’impact d’un projectile non pénétrant [...], pouvant correspondre à une bombe lacrymogène » et qu’il est « directement responsable de la mort par aggravation de l’état antérieur de la défunte ». Le seul tort de Zineb : sa fenêtre était ouverte pendant une manifestation des Gilets Jaunes à Marseille.

Le 22 juin 2019, lors de la fête de la musique à Nantes, une soirée est violemment interrompue et dispersée par la police, qui charge et fait usage de gaz lacrymogènes, malgré l’existence de rapports indiquant la dangerosité d’une telle action. Plusieurs fêtards finissent dans la Loire et Steve Maia Caniço, 24 ans, qui ne savait pas nager, est porté disparu. Il sera retrouvé mort dans la Loire le 29 juillet 2019, cinq semaines plus tard.

2020 ne sera pas en reste : ce dimanche 5 janvier Cédric Chouviat, coursier, père de cinq enfants, meurt à l’hôpital. L’autopsie indique « une manifestation asphyxique avec une fracture du larynx », en clair, il est mort étranglé. Son seul tort, avoir tenté de filmer son propre contrôle par trois policiers.

Pas de témoin, pas de crime...
Voilà pour les événements les plus emblématiques ou médiatiques car il en existe des centaines d’autres bien évidemment, tel que les cas de répressions violentes subie par les militants antinucléaires ou les zadistes par exemple, ou des milliers d’autres même, si l’on prend en compte tous ceux passés sous silence ou qui n’ont pas fait l’objet de plaintes ou de réclamations. Combien d’abus d’autorité, d’intimidations, d’arrestations arbitraires, de tabassages, de blessures et d’assassinats dont on ne sait rien ? Et encore combien entre le moment où j’écris ces lignes et le moment où vous les lirez, chers et chères lecteurs et lectrices avisé.es du Monde Libertaire ?

Frédéric Pussé,
Groupe de Metz de la Fédération Anarchiste
Janvier 2020



PAR : Frédéric Pussé
Groupe de Metz de la Fédération Anarchiste
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