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par Hélène Hernandez le 27 juillet 2020

Prendre le risque de vivre autrement

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Article extrait du Monde libertaire n°1818 de juin 2020
Depuis la nuit des temps, l’humanité a traversé de nombreuses épidémies et pandémies. Celles de la grippe sont saisonnières et occasionnent environ 10 000 décès chaque année. Mais en 2020, celle du Covid-19 est traitée politiquement et médiatiquement d’une manière différente, affichant des formes de violence en toute impunité.

Pour l’approvisionnement en produits de santé, le manque d’anticipation conduit immanquablement, si ce n’est à des ruptures, au moins à des tensions d’approvisionnement. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSM) a évalué la forte augmentation des ruptures en approvisionnement des médicaments à + 92 % les cinq dernières années. Plusieurs rapports, notamment de l’Académie nationale de pharmacie en juin 2018, puis du Sénat en septembre 2018, ont alerté sur les risques liés aux ruptures, analysé leurs causes qu’elles soient la conséquence de ruptures de stock, de ruptures dans la chaîne de distribution ou de ruptures d’approvisionnement. Il ne s’agit donc nullement d’un sujet nouveau. Agnès Buzyn, alors ministre des Solidarités et de la Santé, a présenté en juillet 2019 une feuille de route visant à lutter contre les pénuries et à améliorer la disponibilité des médicaments en France, par des actions devant se déployer jusqu’en 2022, avec pour mission de formuler des recommandations. Le ministère chargé de la Santé n’a même pas su utiliser les opérateurs de distribution et a essayé d’en créer de nouveaux, avec le fiasco qu’on connaît ! Non seulement, il y a eu manque d’anticipation, que ce soit pour les masques et divers matériels, que ce soit pour les médicaments, mais il y a eu aussi défaut par le gouvernement d’utilisation des circuits les plus opérationnels.

Les soins courants, à l’hôpital comme en ville, sont actuellement suspendus dans leur quasi-totalité pour faire face à l’afflux de patients et pour éviter les contaminations. Avec la levée du confinement et le retour à une activité médicale normale, les médecins libéraux comme les établissements de santé devront faire face à un surcroît d’activité qui se traduira par un surcroît de besoins en médicaments. Les retards de prise en charge devront être rapidement rattrapés, accroissant considérablement la demande et générant des tensions à anticiper. Ainsi, la crise actuelle ne doit pas occulter la possibilité d’une « crise après la crise ». La relocalisation de la production et l’indépendance sanitaire sont des enjeux à prendre en compte.

Au regard des crises sanitaires précédentes, les ressources en soin étaient en 2020 sans aucune mesure avec celles du XXe siècle, et pourtant leur gestion a été catastrophique même si l’ensemble des soignants ont su se mobiliser sans faille. Du côté des technologies de l’information et de la communication, leur usage est préempté par l’État pour sa réponse sécuritaire. La pandémie de 1918-1919, dite grippe espagnole (H1N1, souche venant du Kansas aux USA), celle de 1957-1958, dite grippe asiatique (H2N2) ou celle de Hong-Kong de 1968 à 1970 (H3N2) ne bénéficiaient pas des mêmes moyens. En 1958, par exemple, seulement 10% des foyers disposaient en France d’un poste de télévision et une seule chaîne, RTF Télévision. En 1969, la presse parle de la mission Apollo sur la Lune, de la guerre du Vietnam, des suites de Mai 1968... Ces pandémies ont fait respectivement 20 à 50 millions de morts dont 250 000 en France, 1 à 4 millions dont 20 à 100 000 en France, 1 million dont environ 31 000 Français. Aujourd’hui, combien de chaînes de télévision et de réseaux sociaux sont disponibles ? Mais rien n’a vraiment changé, sauf en pire : la même soupe servant la peur et la réponse sécuritaire mais surtout des discours du pouvoir qui se contredisent d’un jour à l’autre, disséminant un virus de flou et d’incohérence. Et ces propos politiques s’emmêlent avec les propos scientifiques, aussi discordants les uns que les autres, tout autant vecteurs d’une idéologie de classe, raciste, sexiste, faisant violence.

Vecteurs d’une idéologie de classe, raciste, sexiste…




Les médias nous bassinent qu’untel ou unetelle a contracté le méchant virus. Mais qui est à l’honneur ? Pêle-mêle, parmi ceux qui ont rencontré le virus, celui-ci touchant sans discernement aussi bien des crapules politiques que des personnalités que nous respectons : Boris Johnson, le prince Charles, le prince Albert II de Monaco, Justin Trudeau, Christian Estrosi, Placido Domingo, Patrick Bruel, Charlélie Couture ; parmi ceux et celles qui ont croisé la grande faucheuse : Manu Dibango, Patrick Devedjian, Christophe, Xavier Dor, Sarah Maldoror, Lee Konitz, Henri Weber, Óscar Chávez, ou encore Rafael Gómez Nieto, vétéran de La Nueve. Mais parle-t-on des petites gens, les 25 à 30 000 morts en France hormis de donner le chiffre à la louche ? Pas vraiment, comme d’habitude, c’est l’idéologie de classe ! Mort, maladie ou handicap suite à la contamination par le Covid-19, y aura-t-il une reconnaissance d’une maladie professionnelle pour ces premiers de corvée, obligés de travailler pour les confinés ? Non, sauf pour les personnels soignants, tant mieux pour eux et elles, mais les autres ? En Île-de-France ou dans les grandes villes, ce sont les banlieues ouvrières qui sont les plus touchées : par exemple, en Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre du territoire métropolitain, plus de morts car plus de contaminés, le virus circule beaucoup plus facilement car le confinement est difficile dans les territoires défavorisés où beaucoup de familles nombreuses sont logées dans des petits logements, où il y a plus de foyers de travailleurs migrants, plus de bidonvilles. Dans les populations les plus précaires, les maladies infectieuses touchent plus durement car ces populations ont moins accès au suivi sanitaire. Et ce sont elles qui ont continué à travailler car faisant partie des métiers comme aides-soignantes, aides à domicile, travailleuses en Ehpad, mais aussi caissières ou livreurs.

Et quand on regarde qui habite dans les banlieues, ce sont les plus pauvres, les plus précaires, un très grand nombre d’immigré·es quelle que soit leur première, deuxième ou troisième génération : au ban à une lieue, l’origine du mot perdure sauf que la lieue s’est allongée et que depuis la fin des Trente Glorieuses, le nombre de banni·es augmente considérablement. Les bien-pensants ne veulent pas les voir au cœur de la ville et ces banni·es n’ont guère de revenu leur permettant d’y vivre, alors non seulement, ils et elles vont travailler, pendant le confinement, mais ils et elles prennent les transports en commun, aussi peu protégé·es là, qu’ils ou elles ne le sont au travail.

Et quand on regarde qui travaille parmi les premiers de corvées, ce sont des femmes en grande majorité. Elles sont dans les métiers du soin, du service à la personne, du commerce, du nettoyage, ou ouvrières, là où le télétravail n’est pas possible, là où on recrute des maghrébines ou des africaines, des femmes issues de l’immigration. En ces temps de confinement, les femmes aux métiers les plus précaires, les plus sous-évalués, les plus méprisés, apparaissent très utiles. Elles représentent 87% des infirmières, 91% des aides-soignantes, 97% des aides à domicile, 73% des agents d’entretien, 76% des caissières, 71% des enseignants. Ce sont elles qui s’occupent de la restauration, de l’administration ou du ménage dans les hôpitaux et les Ehpad avec des salaires dérisoires et donc des retraites indignes. Une pétition appelle à valoriser ces emplois : change.org/RevalorisezEmploisFéminisés.

Quand on croise les trois systèmes de domination, classe-race-sexe, apparaissent d’autres formes d’oppression et d’exploitation, d’aliénation et d’asservissement. Surtout quand on est une femme dernière de cordée, d’origine immigrée, on cumule l’effet des trois systèmes qui condamne à vie, et à mort en ce moment. Il faudrait aussi introduire l’âge, jeunes ou aîné·es n’ont pas les mêmes droits que ceux et celles d’entre ces âges. Les enfants sont convoqués dans leur école au 11 mai à leurs risques et périls pendant que les personnes âgées sont rejetées car il y a urgence ailleurs : quand le gouvernement a sciemment refusé le matériel de protection dans les Ehpad, les aîné·es ont ressenti ce que Simone de Beauvoir avait dénoncé en 1945 dans sa pièce de théâtre Les bouches inutiles et ont protesté quand Macron les a discriminé·es dans les modalités de déconfinement.

« Il arrivait au Moyen Âge qu’une ville assiégée et menacée par la famine chassât hors de ses murs les vieillards, les infirmes, les enfants, les femmes : toutes les bouches inutiles. […] C’est à cette mesure extrême que s’est résignée la commune de Vaucelles, […] elle espère trouver son salut dans ce sacrifice ; mais elle s’aperçoit bientôt qu’elle est au contraire en train de perdre tous les biens pour lesquels elle combattait. La tyrannie qu’elle exerce à l’égard des faibles autorise toutes les tyrannies, celle de la passion comme celle de l’ambition ; car si l’on commence à traiter certains hommes comme des choses, c’est l’homme même qui paraît n’être plus qu’une chose, la justice, la liberté étant niées, seule la force commande. Peu à peu les échevins qui administrent la ville découvrent cette vérité : on ne peut pas atteindre une fin par n’importe quel moyen car certains moyens détruisent cette fin même qu’on veut faire triompher. » Simone de Beauvoir (Gallimard, 1945).




Les violences à l’œuvre s’en ressentent d’autant plus que les populations pauvres et intermédiaires sont confinées, quelles qu’elles soient : violences conjugales et parentales, violences sexistes et sexuelles, racistes, classistes, viols des droits des migrant·es, des pauvres, des SDF, des femmes. Elles agissent au nom de décisions sanitaires et budgétaires par des dysfonctionnements des politiques nationales imposées, par un renforcement autoritaire utilisant des forces de l’ordre physiques ou virtuelles, s’appuyant sur l’entretien de la peur de tout autre ne correspondant pas à la modélisation du clone étalon. Mais les violences s’en ressentent d’autant plus que le capitalisme et la classe dirigeante continuent de faire leur œuvre de destruction sur le plan social et environnemental, pour leurs appétits sans limites : réduction des services publics sociaux et sanitaires, renforcement des profits des entreprises privées, en particulier les multinationales des industries de la pharmacie, des armes, des techniques de l’information et de la communication, donc de la connaissance scientifique en conséquence, instauration d’une politique sécuritaire et d’une répression de tout mouvement de contestation. Modèle mondialisé qui augmente les tensions entre États riches et États pillés où sévit la famine en maintes régions, tensions relatives à la dette, aux relations économiques et aux conflits armés.

Les lendemains qui chantent, … ou qui déchantent

De nombreuses initiatives se mettent en place depuis des années pour reprendre en main sa vie dans le bon sens. Durant le confinement, d’autres se sont développées apportant entraide et solidarité, orientant les achats vers l’essentiel, avec réapprentissage de gestes permettant de réaliser soi-même ce que l’on avait l’habitude de faire faire, d’acheter, ou de se faire livrer. Des slogans chantés ou affichés interpellent : redéfinition et distribution égale des richesses ; appropriation des outils de production et de services ; circuits courts ; orientation des budgets vers les activités de bien commun comme la santé, la prévention, l’éducation, la nutrition, la culture ; diminution du temps de travail ; prise de contrôle des infrastructures, logiciels et contenus des techniques d’information et de communication ; réhabilitation de la liberté d’opinion et de la presse, libre circulation des personnes ; délégitimation de toute domination sexiste, classiste, raciste ; éradication de ce qui essentialise les femmes et les hommes ; mise en visibilité des hors-normes et droit à la vie de tous les sans-droits ; compréhension des rapports de domination articulés avec la militarisation des sociétés afin de pouvoir lutter efficacement contre ; exclusion des antagonismes écologie / lutte des classes / antiracisme / féminisme / humanisme. Et bien d’autres alternatives de ruptures y compris le communalisme libertaire fondée sur l’auto-organisation.

A nous d’élaborer des gestes barrière contre le virus de tous les pouvoirs, capitaliste, religieux, étatique et leurs logiques mortifères. A nous d’inventer ces lendemains qui chantent !

Hélène Hernandez
Groupe Pierre Besnard


PAR : Hélène Hernandez
Groupe Pierre Besnard
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le 29 juillet 2020 17:29:32 par Luisa

Assurément oui, cet article est parfaitement bien résumé. Merci beaucoup. Il manque juste les comportements ahurissants de razzias sur les pâtes alimentaires et le papier toilette ! Aucune solidarité dans les cités HLM, sauf à la télévision où les journaleux se gargarisaient de la B.A. de l’un ou de l’autre, et les applaudissements à 20h m’ont fait penser aux Olé des corridas.
... les lendemains ne chanteront pas. Courage !