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par Jean-Pierre Tertrais le 18 mars 2018

Non à Linkysition

Article extrait du « Monde libertaire » n° 1791 de janvier 2018

D’après Enedis-ErDF, tout est bon dans le compteur Linky, mais la réalité est tout autre et de nombreuses collectivités se mobilisent pour le refuser.


Sans doute soucieux du bien-être des ménages français, Enedis-ErDF entend les doter de compteurs intelligents – Linky – destinés à leur faciliter la tâche : la France (celle qui gagne) a fixé l’objectif d’équiper, d’ici 2021, 90 % des foyers (elle a confirmé aussi le déploiement du compteur Gazpar dans les onze millions de foyers abonnés au gaz, et les Veolia, Lyonnaise, Saur et autres avancent discrètement mais efficacement pour l’eau).

Non seulement l’appareil et la pose seront gratuits, mais ces compteurs permettront de réaliser des économies. En outre, comme un bonheur n’arrive jamais seul, ces petits bijoux contribueront à la création de dix mille emplois (construction et installation du matériel). Et, cerise sur le gâteau, ils favoriseront la transition énergétique : on pourra mieux gérer les pics de consommation, donc mieux adapter la production, et mieux intégrer les énergies renouvelables. La réalité est évidemment moins glorieuse. On oublie juste de préciser qu’en cinq ans, les nouvelles taxes ont déjà très sensiblement augmenté, que les « big data » consomment, en France, 9 % de l’électricité, et qu’au niveau mondial, c’est une énergie égale à celle du Canada et de la Finlande réunis. On « oublie » aussi de nous préciser qu’aucun texte de loi n’oblige le consommateur à accepter le changement ; le bluff remplit sa fonction.





Un projet fondé sur le mensonge et la manipulation


Concernant l’emploi, si la durée du chantier le dopera de manière non négligeable, le recours aux nouvelles technologies compensera négativement cet apport, accentuant un peu plus la déshumanisation de la société : 70 % des opérations actuellement réalisées sur le terrain le seront à distance. Dans Sexy, Linky ?, Nicolas Bérard résume bien la situation : « Linky créera apparemment bien moins de la moitié des dix mille emplois promis, et cela pour une durée de quatre à six ans (…) tout en en supprimant dix mille qui, eux, étaient durables. » Ce qui est conforme à la logique industrielle de réduction des coûts. Il faut savoir que la pose est réalisée par des entreprises sous-traitantes avec des personnels insuffisamment formés et en situation de précarité.

L’emploi n’est pas la seule source d’inquiétude. Le « courant porteur en ligne » (CPL) peut provoquer des incendies et endommager les appareils électriques. Mais surtout, du fait de l’installation de 700 000 émetteurs d’ondes GSM et de 125 000 antennes-relais disséminés sur l’ensemble du territoire, et des champs magnétiques générés par ces nouveaux compteurs, y compris à l’intérieur des domiciles, des risques sanitaires sérieux (électrosensibilité accrue) existent sans pouvoir être évalués puisque aucune étude indépendante n’a été conduite et que les normes derrière lesquelles s’abrite Enedis-ErDF ne sont nullement contraignantes. Et de nombreuses alertes proviennent du milieu scientifique ou médical. Dans son avis de 2016 sur le compteur Linky, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) ne conclut pas à sa non-dangerosité ; elle avoue ne pas savoir ! Si aucun risque n’existe, pourquoi les compagnies d’assurances ont-elles, depuis 2003, exclu de leurs contrats les effets des champs électromagnétiques (comme pour le nucléaire, les OGM, les nanotechnologies ou l’amiante) ? Qu’en est-il du principe de précaution ?

Par ailleurs, l’ancien compteur tolérait des dépassements ponctuels de la puissance souscrite sans disjoncter, ce qui ne sera plus le cas avec les compteurs Linky. Et, comme si le bilan n’était pas déjà assez lourd, ce compteur est incompatible avec les câbles électriques, en général non blindés ; d’où des risques d’échauffement de ces câbles et de dégradation de la qualité de l’électricité fournie. Enfin, ce projet d’essence totalitaire nécessite la mise au rebut de 35 millions de compteurs en état de marche (900 semi-remorques de déchets à recycler), dont l’espérance de vie était estimée à au moins 60 ans ; les compteurs nouvelle génération, eux, n’auront une durée de vie que de vingt ans (et avec l’accélération numérique, le risque d’obsolescence est encore accru – six à sept ans semble plus vraisemblable)… et le prochain renouvellement sera très probablement payant. Il ne faut pas oublier non plus que derrière l’électricité, énergie apparemment propre, il y a de gigantesques infrastructures (centrales thermiques, vastes mines, notamment de cuivre…).

Non à Linky et à son monde


Il semblerait aussi que la facturation, en passant du kWh au kVA, permette en plus à ErDF de ponctionner de 15 à 25 % selon les ménages, et même dans certains cas (équipement d’une pompe à chaleur), de nécessiter un changement d’abonnement. En définitive, le principal bénéficiaire du projet – estimé à 5 milliards d’euros (c’est-à-dire sans doute à 7 ou 8) – sera, à n’en pas douter, Enedis-ErDF, qui cherche à se positionner sur un marché mondial en pleine expansion (un milliard de compteurs dans les années 2020). Si ce projet répond à une directive européenne, il faut savoir que la Belgique, l’Autriche, le Portugal, la Lituanie refusent ces compteurs, que l’Allemagne a choisi de renoncer à la généralisation du compteur « intelligent » et de n’équiper que les gros consommateurs, et qu’en Californie, une procédure juridique a imposé de remettre les anciens compteurs.

D’ailleurs, une enquête récente de Que choisir n’en dresse pas un bilan enthousiasmant. A l’issue de la première année, au cours de laquelle cinq millions de compteurs ont été posés, 26 % des enquêtés constatent au moins un dysfonctionnement et 69 % trouvent Linky inutile !

Pour bien comprendre les véritables enjeux, il faut appréhender le projet dans sa globalité, le resituer dans un contexte politique. Outre le fait que l’effacement de consommation (c’est-à-dire la possibilité offerte à une société privée de couper l’alimentation à distance) sera facilité, une finalité apparaît alors clairement : la collecte massive d’informations et l’exploitation des données qui en résulte. Car Linky est plus qu’un compteur ; c’est un « capteur », c’est-à-dire un mouchard. Ce hold-up permet de surveiller et contrôler les comportements, les déplacements, les activités, les habitudes de vie des consommateurs qu’il s’agit de rendre dépendants et captifs. A partir des profils établis, les opérateurs peuvent aisément concocter des offres s’ajustant au mieux à chaque mode de consommation. Parce qu’évidemment, toutes ces données se monnaient sur le marché florissant des données personnelles, dont Google, Facebook, Amazon et Apple possèdent, à eux quatre, 80 %. Il faut reconnaître que commercialiser des alarmes contre le vol après avoir rendu les données privées piratables par des cambrioleurs relève du grand art ! L’UFE (professionnels de l’électricité) écrivait : « La mise à disposition des données va permettre de tirer profit de nouvelles opportunités économiques. » L’émancipation sociale n’est pas loin !

Une lutte porteuse d’espoir


Si, malheureusement, la majorité des « citoyens » se désintéressent de l’évolution de la société dans laquelle ils vivent, et sombrent dans la résignation, voire la lâcheté, il en est qui résistent, et qui se sont rassemblés, organisés en collectifs, multipliant les réunions publiques. Des milliers de clients ont envoyé des lettres recommandées. Face à cette fronde anti-Linky, Enedis-ErDF a choisi l’élégance du harcèlement, des menaces (coupures de courant), de la ruse, de la désinformation, de la brutalité (agressions physiques, effractions). Tous les moyens sont mis en œuvre (alors que le Code de la consommation interdit les pratiques commerciales agressives). Une authentique campagne d’intimidation, soutenue par des médias à la botte dont un titrait, avec toute la finesse requise : « Le combat anti-Linky ou le nouvel obscurantisme » !

Les formes que prend cette lutte appellent deux remarques. D’abord, elle se déroule, de manière plutôt informelle et décentralisée, en marge des organisations politiques ou syndicales. Ensuite, elle provient également des municipalités, petites communes en zone rurale mais aussi villes plus étendues : à la date du 16 août 2017, 404 communes ont délibéré pour refuser l’installation forcée des compteurs communicants (moratoire ou interdiction). « Je ne suis pas un écologiste ; je ne suis pas un anti-EDF, car durant plus de quarante ans, j’ai eu des relations excellentes avec l’entreprise, son personnel, ses dirigeants locaux, régionaux et nationaux. Mais aujourd’hui, je ne reconnais plus EDF. Le dossier Linky est un dossier imposé par quelques-uns qui ne voient que le fric ! » C’est ce que déclarait le maire d’une commune du Haut-Rhin, ancien conseiller général.

Il est hautement improbable que la révolution naisse dans les institutions, mais le ras-le-bol est réel de la part des élus des petites communes. Et si c’était l’occasion, pour de plus en plus d’élus locaux, de zone rurale notamment, dont la grogne s’amplifie depuis plusieurs années, de passer de l’autre côté de la barrière ? Réforme de l’intercommunalité perçue comme autant d’usines à gaz, baisse des dotations de l’État, sentiment d’abandon et de mépris de la part des « élites parisiennes »… la coupe est pleine pour certains. Et si c’était un indice, même infime, du début d’effondrement du « système » ?

Certains naïfs s’attendaient peut-être à ce que l’État vienne au secours de la « démocratie » bafouée. Cette structure fondamentalement parasite a réagi comme elle le fait toujours : parce qu’il est directement intéressé au contrôle strict de la population, l’État a sorti l’artillerie lourde. Le ministère de l’Intérieur a envoyé aux maires un courrier leur signalant que les délibérations visant à refuser le Linky étaient illégales (comme pour les arrêtés anti-OGM) : la « démocratie » finit quand débutent les intérêts supérieurs ! Quant aux préfets, ils ont reçu la consigne de faire pression sur les maires récalcitrants. Et dans la classe politique, il fallait au moins un abruti pour se distinguer : c’est B. Spinder, maire PS de l’Isère : « Le monde change, le problème ce sont les résistances au changement » (source : Creuse-citron n° 52).

Chaque société développe les technologies dont elle a besoin pour se perpétuer. Une société centralisée, policière, militarisée ne pouvait qu’imposer le nucléaire, les biotechnologies, les nanotechnologies, le numérique. Linky ne constitue qu’une nouvelle étape dans l’instauration d’un totalitarisme (relativement) soft. Si l’émancipation de l’homme est encore à l’ordre du jour, elle passe par un contrôle au niveau local des structures de production et de distribution (alimentation, énergie…). C’est pourquoi la lutte contre Linky dans laquelle une partie de la population est engagée doit être intensifiée. Einstein écrivait : « Le monde est dangereux à vivre. Non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » Peut-être est-il temps de sauver ce qui reste d’humanité et de monde habitable ?
PAR : Jean-Pierre Tertrais
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