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par Biscotte le 13 novembre 2018

Le crépuscule des vieux

Article extrait du Monde libertaire n°1799 d’octobre 2018



Se lève en se tenant les reins. Dans le couloir, le bruit feutré de l’infirmière de nuit qui va enfin pouvoir retrouver son chez-elle. Sur le mur d’en face, une photo des Aiguilles Rouges prise depuis le Buet. C’était quand ? Il hausse les épaules tout en faisant un petit écart afin de ne pas tomber dans ce trou de mémoire virtuel posé sur le sol. Monsieur Lambda n’a pas perdu cette petite touche d’humour poétique à la Prévert.

Index droit, il appuie, la lumière du jour entre peu à peu dans sa chambre. Dans la chambre voisine, Voisin fait de même. Même ronflement de moteur électrique.
Se rassoit sur son lit, cherche du regard où sont ses bas de contention, se rappelle l’aide-soignante les déposant dans son cabinet de toilette. Gentille, l’aide-soignante, mais surbookée. Pas le temps d’échanger plus d’une poignée de mots. Jambes lourdes, bas de contention obligatoires. C’est l’infirmière-chef qui l’a décrété. Coriace, l’infirmière-chef, même surbookée elle s’arrange pour avoir le temps de donner toute une brassée d’ordres secs et sans appel. A ses troupes comme aux résidents.

Alors, Monsieur Lambda va jeter un voile pudique sur son désir d’autonomie et demander de l’aide, index droit, en appuyant sur le bouton approprié. Rudes à enfiler ces fameux bas de torture…

Le voilà prêt. En se tenant les reins il va vers la porte, revient en arrière, prend la serviette oubliée sur le dossier de la chaise, la question sans réponse pour le Buet, sort enfin de sa chambre, dit bonjour à Monsieur Voisin qui lui rend son salut d’une main tremblante.

Lundi 9 Juillet 2018, Loir-et-Cher, accident du travail. Un ouvrier de 67 ans a perdu la vie alors qu’il intervenait sur la construction d’un manège. Selon nos confrères de la Nouvelle République, la victime s’est retrouvée bloquée sous une poutrelle métallique et n’a pu en ressortir à temps.

Monsieur Lambda pense à cet accident ; la victime, 67 ans, pas pu ressortir à temps… Il accélère le pas en direction de la salle de restaurant. Pas pour l’odeur du café, non… pour voir s’il aurait pu avoir le temps.

Croise Madame « Chambre du fond », toujours ce regard angoissé, toujours devant elle cette scène dont elle a été témoin :

- Antibes, vendredi 29 septembre 2017, un catamaran de snobinard pleins aux as, le chantier naval Vauban, des panneaux photovoltaïques à installer, un chaudronnier professionnel de 67 ans, une échelle à descendre, une chute de 5 mètres et puis la mort.

Monsieur Lambda rejoint sa table, table d’EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes), et s’assoit en attendant qu’on lui apporte son petit déjeuner sur un plateau. Jeter un voile pudique sur son désir d’autonomie une fois de plus.

Monsieur Lambda se sait âgé et seul. Ses voisins d’avant, du dehors, s’étaient inquiétés à force de le croiser se tenant les reins et réduisant de plus en plus l’amplitude de ses pas. Alors un jour, la Mairie lui avait proposé « une place dans un établissement adapté à ses besoins ». Et puis, les services sociaux trouveraient surement des solutions pour aider au financement…

« […] La vieillesse nous fait frémir / On ne veut pas croire au pire / Nos yeux ne retiennent d’elle / Qu’une image irréelle […] » Extrait de « le vieux » chanson de François Béranger

Un petit signe de la main, sa tasse qui retrouve une nouvelle dose de ce liquide improprement appelé « café », Monsieur Lambda multiplie les tartines, prend des forces. Une infirmière slalome entre les tables et les chaises roulantes, distribue des petites pilules de toutes les couleurs, prend un poignet, regarde sa montre et repart sans un mot. Monsieur Lambda a de la chance, pas de petites pilules pour lui. « C’est quoi cette saloperie, c’est pour vous soigner ? » Il rit au souvenir de Jack Nicholson dans « Vol au-dessus d’un nid de coucous ».

Autour de lui, on ne comprend pas mais à la table près de la fenêtre trois « collègues » lui font signe et se lèvent lentement comme de vieilles machines rouillées.
Ils se retrouvent dans le couloir, boitant, marchant lentement. Direction les chambres pour se préparer.
Dans dix minutes, les portes qui s’ouvriront, la standardiste qui leur souhaitera de passer une bonne journée, la courte attente devant le portail, son ouverture automatique indiquée par un gyrophare et puis la rue.

« […] Combien d’entre nous ont vu / Le vieux qui passe dans la rue / Épouvantail tout gris / Que la cité a exclu / La rue et les gens et le monde / Vont bien trop vite pour lui / Dans ses yeux absents d’enfant / Ne passe que l’effroi du temps […] » (id.)

Pour l’instant, Monsieur Lambda se prépare. Des vêtements robustes, ses chaussures de sécurité inusables, la casquette pour lutter contre l’insolation. Tiroir du haut de la commode, il prend un peu d’argent. Bruits de pas dans le couloir, les autres sont prêts alors un dernier regard circulaire. Les Aiguilles Rouges depuis le Buet, c’était en 1978… Sourire de contentement, la tête est toujours là.
En espérant qu’elle sera encore là, en état de marche ce soir…

Accidents du travail chez les seniors : Moins fréquents mais des conséquences plus lourde d’après l’Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS). On peut y lire « que si cette catégorie de salariés a moins d’accidents que celle des travailleurs plus jeunes, ils peuvent rencontrer des difficultés de récupération plus importantes. »
Il est également noté que « les seniors constituent une population de plus en plus importante du monde du travail. Selon les projections de l’Insee, la part des 55 ans et plus dans la population active devrait atteindre presque 19 % en 2030 contre 13,2 % en 2011. » Cette étude ne tenant pas compte des sales coups portés aux retraites depuis 2013, on peut – sans prendre de risque – réviser la prévision de 19% à la hausse et ceci malgré le chomage qui risque lui aussi d’augmenter.
Toujours dans cette étude on apprend que « s’ils connaissent un déclin de leurs capacités fonctionnelles (baisse des capacités musculaires, cardio-respiratoires, proprioceptives, sensorielles, mentales…), les travailleurs âgés, forts de leurs expériences, mettent en œuvre différentes stratégies d’anticipation, d’évitement ou d’utilisation du collectif pour limiter les risques d’accidents. […] En revanche, ces données montrent une augmentation de la gravité avec l’âge : 32 % des incapacités permanentes concernent des salariés de plus de 50 ans pour seulement 14 % chez les moins de 30 ans. De la même façon, 41 % des décès concernent les plus de 50 ans contre 12 % chez les moins de 30 ans. Ces chiffres soulignent également que, quel que soit le secteur professionnel, les chutes de hauteur, les accidents de plain-pied et les malaises sont caractéristiques des seniors. Les données qualitatives issues de la base de données EPICEA (Etudes de prévention par l’informatisation des comptes rendus d’accidents illustrent quant à elles les difficultés de récupération après l’accident chez le travailleur vieillissant, voire le décès du salarié suite à des complications. »
Trouvé sur le site de l’INRS article « Accidents du travail chez les seniors Moins fréquents mais des conséquences plus lourdes » (Mis à jour le 17/01/2013)

Ils sont là, au bord du trottoir. Le portail se referme derrière eux. Un fourgon stoppe à leur hauteur . Ils s’installent à bord où ils retrouvent leurs outils. Direction le chantier.

Monsieur Lambda essaie de se souvenir du moment de la grande bascule. Se souvenir de la date de la loi qui… Se souvenir de ce qu’était une retraite… Se demander pourquoi cela était arriver et surtout pourquoi les travailleurs avaient laisser faire.


« […] Mais peut-être que pour nous / Nous les vieux de demain / La vie aura changé / En s’y prenant maintenant / Nous-mêmes et sans attendre / A refaire le présent
Je donne à ceux qui sourient / Et qu’ont bien l’droit de sourire / Rendez-vous dans vingt, trente ans, / Pour reparler du bon temps. » (id.)





PAR : Biscotte
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