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 — L’enfouissement des déchets nucléaires à Bure 3ème partie
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par Bernard Bats et Christiane Carlut • le 3 novembre 2026

LE PROJET CIGEO
 — L’enfouissement des déchets nucléaires à Bure 3ème partie

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Le CIGÉO (Centre industriel de stockage géologique) de Bure, à cheval sur la Meuse et la Haute Marne, est un projet d’enfouissement des déchets moyennement et hautement radioactifs à vie longue, en couche géologique profonde, à 500 m sous terre. Il est principalement géré par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs).

Cette interview de Corinne François, porte-parole du mouvement Bure-Stop, ainsi que les photos, ont été réalisées par Bernard Bats et Christiane Carlut pendant le festival les Bure’lesques, le 16 août 2026 à Saint Amand-sur-Ornain, Meuse.

3. L’ACTUALITÉ — DAC (Demande d’Autorisation de Création de CIGEO) et ENQUÊTE PUBLIQUE

Christiane — Si j’ai bien compris, l’enquête publique a été avancée pour cause d’élections présidentielles, histoire que Macron finalise le job avant de s’en aller, malgré les incertitudes qui sont liées aux risques d’explosion, d’incendie, etc.

Corinne — On note une accélération du projet. L’instruction de la DAC de Cigéo a été lancée en 2023. Elle devait durer de 3 à 5 ans. Ils ont pris l’option basse, c’est-à-dire 3 ans ; ça veut dire qu’ils ont intérêt à ce que ça se passe le plus vite possible.




Festival les Bure’lesques, août 2026, Saint Amand-sur-Ornain, Meuse

Ce qui est très inquiétant, c’est que l’Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection (ASNR ), qui est le gendarme du nucléaire, en charge d’instruire le dossier et de passer le décret d’autorisation a conclu, dans un langage un peu fourre-tout : « Le dossier soumis par l’Andra a atteint une maturité suffisante, pour autant il reste encore 42 démonstrations de sûreté à apporter ». Pour certaines, ce sont des bricoles, mais pour d’autres, non : il est question de risques de d’explosion et/ou d’incendie souterrain en milieu radioactif, de risques de contamination de la ressource en eau, de failles qui n’ont pas été reconnues, de lacunes technologiques dans divers domaines, dont le scellement des alvéoles contenant les colis de déchets, etc.

L’enquête publique, qui devait avoir lieu à l’automne 2026, a été avancée au mois de juin. Elle a duré finalement un mois et demi alors qu’au départ elle était initialement prévue pour 3 mois ce qui, pour un projet d’une envergure pareille, paraissait logique.

Cette enquête publique a été bâclée. Ce qui n’est pas normal du tout, c’est que le dossier de la DAC a été déposé dans les mairies concernées, mais avec plein de trous dans la raquette. On a demandé aux gens de s’exprimer sur un dossier incomplet ! Et il n’y a pas eu de réunion publique, juste deux organisées in extremis, mais de manière virtuelle, en visio. De plus, la population n’a simplement pas les moyens de décrypter le dossier de la DAC : il est complètement illisible pour des non-spécialistes ! Il est tellement monstrueux ce projet, il touche tellement de domaines, que personne n’a les qualifications nécessaires pour le comprendre. Nous, nous avons l’aide d’experts, de scientifiques indépendants, qui ont pu relever certains dysfonctionnements. Mais la population n’en a pas les moyens. On lui colle le dossier pendant un mois et demi dans une mairie en pleine fournaise du mois de juillet, et il faut qu’elle émette un avis ! Et on sait très bien que, pour toutes les enquêtes publiques qui ont eu lieu par rapport au Labo, même s’il y a eu des dizaines d’oppositions argumentées, le résultat du commissaire-enquêteur a toujours été : « tout est OK, on y va ». Pour nous c’est une vaste machination, c’est de la mascarade, une vraie tartuferie ! Tout ça pour accélérer le mouvement, pour que ce ne soit pas un sujet pour les présidentielles…

La prochaine échéance de taille, c’est l’autorisation de ce méga-chantier, annoncée pour 2027. Or, tout un panel de choses restent à vérifier encore. Nul ne sait si le stockage géologique est une solution. Alors l’Etat va accorder à l’Andra une vingtaine d’années de plus pour démontrer ce qui reste à démontrer, pour voir si ça fonctionne, mais… Tenez-vous bien, tout en ayant installé l’ensemble des gigantesques infrastructures de Cigéo et commencé à enfouir les premiers déchets radioactifs. C’est ça, la « phase-pilote ». Au moment du bilan du grand test, l’arrêt du remplissage n’est pas prévu. Pour nous donc, ce décret d’autorisation serait bien le feu vert définitif au stockage dans Cigéo. Une perspective assez terrifiante, peu de monde a saisi l’entourloupe.




Crédit photo : Les Bure’lesques


CIGEO & ARRANGEMENTS EN TOUS GENRES

Ch — Le parcours de Cigéo repose finalement sur beaucoup d’inconnues et d’arrangements avec la réalité...

Co — Oui, la liste est longue. Un exemple parmi d’autres, celui de la géothermie, qui montre jusqu’à quel point les gouvernements successifs sont prêts à fermer les yeux.
L’Autorité de Sûreté Nucléaire, dans les années 1990, a édicté une Règle Fondamentale de Sûreté (RFS) : un stockage géologique nucléaire ne doit pas être à l’aplomb de ressources intéressantes pour le futur, dont la géothermie, afin de préserver son intégrité.

En 2003, un hydro-géologue-physicien vient nous voir et nous dit : « Le laboratoire a été installé illégalement à Bure puisque en dessous, il y a une ressource géothermique en grande profondeur, détectée dans les années 80 ». Ce que l’Andra avait escamoté dès 1999 dans ses dossiers successifs. S’est engagée une longue lutte pour la faire reconnaître. Nous n’avons rien lâché, en faisant réaliser, par le biais du CLIS (Comité Local d’Information et de Suivi) de Bure, un forage profond. Une première interprétation des résultats a démontré une faible « productivité » et un côté non exceptionnel de la ressource. Le BRGM (Bureau de Recherche Géologique et Minière) a estimé de son côté que si ressource il y avait, quelle en serait son utilité vu la faible démographie locale ? Trois hydro-géologues indépendants ont remis ces premiers résultats en question, affirmant que l’Andra avait truqué les résultats ! Il faut savoir que, lors d’un forage, de la boue remonte, laquelle a faussé les résultats. On a réussi à faire admettre qu’il y avait eu tromperie sur la marchandise.

Nous avons fait réaliser une nouvelle expertise, via le Clis de Bure toujours, en 2013. Le cabinet suisse spécialisé, GeoWatt, a produit un rapport explicite : « Il y a eu une mauvaise interprétation du potentiel des ressources parce que le forage a été mal réalisé. Il y a deux ressources géothermiques (dans les couches géologiques du Trias et du Permien), il faut maintenant les qualifier pour quantifier leur intérêt économique ». Malheureusement, nous n’avons pas trouvé les moyens financiers. L’Andra a fini par reconnaître ce qu’elle niait auparavant : « Il y a bien de l’eau chaude en dessous, mais elle ne présente pas un intérêt exceptionnel ». Avec le réseau Sortir du nucléaire, nous sommes allés en justice. Nous avons présenté un recours à la Cour européenne, en vain.




Le nucléaire ne sauvera pas le climat

Puis, en 2015, l’Andra a présenté un scénario improbable : stockage radioactif et exploitation géothermique seraient compatibles ! « OK, on l’admet, il y a bien une ressource, elle est peut-être d’importance. Mais, on va installer quand même la poubelle, parce qu’on sait faire des pompages de type exploitation pétrolière en biais ». Vous imaginez un peu le truc ? Tu as le stockage atomique ici, tu creuses en biais par en-dessous et tu pompes…

En 2023, dans la DAC (Demande d’Autorisation de Création de Cigéo), l’Andra écrit : « Le potentiel géothermique est équivalent à celui du Bassin parisien (qui sert à chauffer environ 40 000 logements – note de Corinne), et à celui de l’Alsace. » Ça signifie qu’on pourrait être au même niveau que des exploitations géothermiques d’envergure. C’est un potentiel vraiment exceptionnel… mais il n’a pas été qualifié.

Cela pose deux problèmes. Nos descendants n’en auront peut-être plus rien à faire de trouver de l’or ou du diamant, parce que l’argent ne sera plus l’enjeu, mais plutôt l’énergie : de l’eau chaude pour le chauffage et pour produire de l’électricité. Sauf qu’ils n’auront pas les plans du stockage, une fois la mémoire du site perdue ! En conservant l’installation de Cigéo ici, on compromet sciemment la sûreté du site, en toute connaissance de cause.

Le deuxième problème, c’est qu’on nous a fait miroiter un développement territorial par la nucléarisation du territoire, alors qu’on pourrait développer la région avec la géothermie ! Il faut de l’imagination ! On aurait pu nous demander : « Vous choisissez quoi ? Production d’électricité, chauffage de serres, de fermes, de logements, de villages et de cités nouvelles pour construire un monde différent, ou bien des dépôts de déchets radioactifs avec toutes leurs infrastructures ? Qu’est-ce que vous préférez : l’atome ou quelque chose qui porte vers l’avenir ? » Il faut savoir qu’il y a désormais une dizaine d’industries liées au nucléaire installées aux alentours. Malheureusement, le problème ne s’est pas posé en ces termes...

Ch — Le problème de la mémoire est toujours entier…

Co — Le problème de la mémoire, c’est l’épine dorsale majeure ! Tu imagines un petit peu ? Tout ça se passe sous la terre : au-dessus, ils vont revégétaliser, parce qu’il faut bien reboiser pour que personne n’aille y farfouiller. C’est complètement antinomique ! Tu crées l’oubli... Et on aurait ce truc-là, enfoui, qui est une bombe à retardement.

Une expertise indépendante récente, réalisée par le cabinet suisse Niemeyer pour le Clis de Bure, s’intéresse aux recherches faites par l’Andra au sujet des scénarios de sûreté post-fermeture de Cigéo, relatifs à quatre types de forages dans le stockage. L’expert explique : « en cas de forage dans les galeries ou les alvéoles qui contiennent les colis de déchets radioactifs, les gaz enfermés dans le sous-sol vont opérer une remontée, entraînant avec eux l’eau présente au fond et chargée éléments chimiques et radioactifs ». Il utilise l’image du « bouchon de champagne ». Il remet en cause les résultats obtenus par l’Andra, qui présente des doses de contamination à la surface (des homme, des animaux, de l’environnement) dans les normes acceptables. Mais pour M. Niemeyer, l’Andra utilise des normes de 3 à 30 fois moins élevées que dans d’autres pays comme l’Allemagne et la Suisse. L’exception française ? L’expert a recommandé des évaluations extérieures et internationales du dossier… en vain ?

Ce qui est troublant c’est que ce dossier Cigéo passe sans encombre toutes les étapes officielles de validation dans ce pays. Pourquoi sont-ils restés à Bure, alors que la sûreté pour les générations à venir est clairement compromise ? Parce que partout ailleurs, ils se sont fait jeter comme des malpropres…

Ch — Et que vous n’étiez pas gâté.es en termes d’élu.es….

Co — Voilà ! Les élu.es ont été aveuglé.es par des promesses qui finalement se révèlent illusoires. Mais pas de bol, l’opposition qui dure depuis une trentaine d’années ne faiblit pas ! Elle réunit un tas de gens, des compétences, des colères et des espérances. Depuis quelques années, des jeunes gens arrivent, avec leur besoin légitime d’agir sur la marche du monde, ils s’installent dans des villages autour de Bure. Et ils nous donnent envie, à nous, « les historiques » comme ils nous nomment, de continuer ensemble et jusqu’au bout cette fichue lutte !

Ch — À qui profite le crime ?

Co — À un État dans l’État : la filière électronucléaire, qui régit le pays et sa politique énergétique depuis les années 70. Et qui veut se renouveler alors que le déchet radioactif est définitivement ingérable par nature. Combien de temps encore va perdurer ce mythe, quasi criminel pour les générations futures, du nucléaire « propre » ?
PAR : Bernard Bats et Christiane Carlut
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