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par Nicolas P. le 21 mars 2026

Indonésie : Quand l’armée mutile ses détracteurs

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L’activiste Andrie Yunus victime d’une agression à l’acide




Dans la soirée du jeudi 12 mars, l’activiste de 27 ans Andrie Yunus, figure militante bien connue de la jeunesse contestataire indonésienne, a été victime d’une vicieuse tentative d’assassinat.
La scène, filmée dans la rue par des caméras de vidéosurveillance, s’est déroulée dans le quartier de Salemba, dans le centre de Jakarta. Après l’avoir pris en filature pendant un moment, deux hommes à scooter, casqués, aspergent d’un liquide caustique le visage d’Andrie qui roule alors en sens inverse. Il tombe de son véhicule, pris de douleurs, et tente d’arracher ses vêtements.
L’activiste sortait tout juste du bureau de la Fondation indonésienne d’aide juridique (YLBHI), où il enregistrait un podcast sur la « Remilitarisation et le contrôle judiciaire en Indonésie », traitant la question de la récente révision de la loi militaire contre laquelle il s’était publiquement engagé.
Aussitôt secouru par des passants, Andrie est alors transporté en urgence à l’hôpital central Cipto Mangunkusumo. Certes, sa situation est stable et son pronostic vital n’est pas engagé mais, tout de même, le liquide corrosif lui a provoqué d’importantes brûlures sur plus de 20% du corps, notamment sur le côté droit du visage, la poitrine et les mains. Plus grave encore, l’acide a occasionné de sérieux traumatismes chimiques à l’œil droit, provoquant une baisse dramatique de la vision et des dommages à la surface de la cornée.

Risquer s’exprimer contre l’armée



Il faut dire que les prises de position publiques d’Andrie dérangent fortement les cercles du pouvoir — notamment militaire. Il est entre autres le vice-coordinateur de KontraS (Commission pour les personnes disparues et victimes de violences), une organisation de la société civile (OSC) créée en 1998 qui surveille la situation des droits humains en Indonésie, recense les cas de disparitions forcées et de violences commises par l’État, et pétitionne en faveur d’un contrôle civil sur l’armée.
Sans surprise, l’organisation avait déjà été prise de nombreuses fois pour cible. Son fondateur, Munir Said Thalib, avait lui-même été empoisonné à l’arsenic en 2004 lors d’un vol Jakarata-Amsterdam. Le coupable s’était avéré être un membre des Services de renseignements (BIN), qui avait agi sur ordre même du chef du département : le général Muhamad Abdullah Hendropriyono.
Par le biais de KontraS, Andrie militait avec ferveur contre l’ingérence croissante de l’armée dans les affaires civiles. Il avait notamment fait la une des journaux en mars de l’année dernière, lorsqu’il avait perturbé une réunion à huis clos de la Chambre des représentants visant à finaliser le projet d’amendement de la loi de 2004 sur les Forces armées indonésiennes (TNI).
Son travail avait mis en lumière la tentative des législateurs de faire adopter en catimini une loi importante élargissant le rôle de l’armée dans les affaires civiles, sans vérification préalable ni participation publique. Cette loi autorise les officiers en service actif à occuper des postes au sein de nombreuses institutions publiques sans avoir à démissionner. La ratification de cette loi en mars 2025 a considérablement élargi le rôle de l’armée dans les affaires civiles et politiques.
En outre, cet engagement militant n’est pas le seul qui pourrait lui avoir valu les inimitiés des élites indonésiennes, puisque Andrie Yunus était également l’un des membres de la Commission d’établissement des faits (KPF) qui, au cours des derniers mois, a mené une enquête indépendante sur les répressions sanglantes d’août et septembre 2025.

L’armée prend le relais pour mieux étouffer son implication



Très rapidement, une enquête est ouverte et les enregistrements des caméras de vidéosurveillance sont passées au crible. Des images circulent, notamment sur le net et les réseaux sociaux, et plusieurs clichés révèlent le visage des assaillants. Quatre suspects sont rapidement identifiés, arrêtés puis identifiés comme... faisant partie de l’armée : il s’agirait de quatre officiers militaires, rattachés à l’Agence de renseignement stratégique (BAIS) des forces aériennes et navales indonésiennes.
Certes, le ministre de la Justice et des Droits de l’Homme, Yusril Ihza Mahendra, a rapidement réagi en déclarant que l’incident constituait « une atteinte à la démocratie » et a promis que seraient traduits en justice « qui que soient les auteurs et quelles que soient leurs motivations. De tels actes de violence sont intolérables, ils doivent être poursuivis conformément à la loi », a-t-il affirmé dans un communiqué publié le lendemain de l’attaque (13 mars).
Et pourtant, les suspects feront finalement l’objet d’une enquête de la police militaire et seront jugés par un tribunal militaire pour « agression grave », un crime passible de peines allant jusqu’à sept ans de prison.
Dans un communiqué publié le mercredi 18 mars, un grand nombre d’organisations de la société civile - dont Kontras et Amnesty International Indonésie - se sont insurgées contre la reprise de l’affaire par les Forces armées indonésiennes, déclarant qu’une enquête interne menée par les militaires « atténuerait la gravité et le caractère systémique » de l’attaque, et risquerait également de soustraire les hauts responsables à leurs responsabilités.
Aujourd’hui, les quatre suspects sont en détention : les gorilles qui, en bout de chaine, sont directement impliqué dans l’attaque à l’acide contre Andrie. Certes, mais quand seront identifiés et appréhendés les véritables commanditaires de cette tentative d’assassinat ?
Le jeudi 19 mars le président Prabowo Subianto — militaire sanguinaire de surcroit, accusé de crimes contre l’humanité — s’est personnellement exprimé sur la question. Faisant mine de s’en soucier, il a promis « une enquête approfondie, jusqu’aux cerveaux de l’opération » et ordonné aux autorités de « démasquer les instigateurs de l’attaque ». Insistant que « ceux qui l’ont commandité, ceux qui l’ont payé, doivent être identifiés », il a même osé préciser « qu’il n’y aura pas d’impunité ».
Dans un pays gangréné par la corruption et la compromission, où règne l’impunité des élites politiques et militaires, et où la violence d’État dégueule ses répressions meurtrières contre la digne révolte de la rue… Nous nous permettons de douter de la sincérité du président-boucher Prabowo. A fortiori puisque la tentative d’assassinat semblerait bien être le fait de l’armée.


PAR : Nicolas P.
Liaison Commune de Lyon
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