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par Frédéric Pussé le 2 décembre 2019

Depuis 1789, nous progressons lentement vers l’anarchie

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Article extrait du Monde libertaire n°1811 de novembre 2019



Depuis la Révolution française de 1789 qui déboucha notamment sur la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, un ensemble de droits naturels individuels et fondamentaux est enfin reconnu de façon officielle au plus haut sommet de l’État. Cet événement majeur de l’histoire de France, et ceux qui le suivirent de très près, à savoir, l’abolition de la monarchie absolue de droit divin puis de la royauté, marquent d’une pierre blanche le début de la lente progression vers l’émancipation, la liberté et l’égalité, donc vers l’anarchie, que nous connaissons depuis dans notre pays.

On peut dire que c’est déjà à partir de 1675, avec la Révolte des Bonnets rouges en Bretagne, que naissent les premières grandes contestations préalables à celles qui suivront dans notre ère contemporaine (depuis 1789) et que les premières graines de l’anarchie sont plantées. De nouvelles taxes sur le papier timbré et le tabac avaient alors été à l’origine d’un mécontentement qui donna naissance à la plus importante révolte antifiscale de l’Ancien Régime.
Ce sera ensuite la Révolution de 1789 surtout, comme nous venons de l’évoquer dans l’introduction de ce texte, qui enfoncera le clou de la rébellion face à l’État monarchique. On proclamera alors la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen qui augmentera fortement l’égalité et les libertés, et qui permettra au peuple de se doter de représentants élus. En découlera la fin de l’Ancien Régime et de la monarchie absolue, ainsi que la naissance de la monarchie constitutionnelle puis de la Première République.
La seconde révolution française, appelée la Révolution de Juillet ou Révolution des Trois Glorieuses, car ayant eu lieu les 27, 28 et 29 juillet 1830, chassera un pouvoir ultraroyaliste et le remplacera par une monarchie constitutionnelle plus libérale, la Monarchie de Juillet.
La troisième et (pour le moment) dernière révolution française, celle de 1848, appelée aussi Révolution de Février (elle a eu lieu du 22 au 25 février 1848), mettra un terme définitif cette fois à la monarchie et accouchera de la Deuxième République.
Puis, ce sera la période insurrectionnelle de la Commune de Paris, du 18 mars au 28 mai 1871. La guerre contre la Prusse qui amènera le siège de Paris, mais aussi l’opposition au gouvernement issue de l’Assemblée nationale à majorité monarchiste nouvellement élue, pousseront les Parisiens à se soulever. Pendant les 72 jours de la Commune, on ébauchera une organisation proche de l’autogestion et d’un système communiste, le moins autoritaire possible. Les politiques ayant eu le temps d’être appliquées alors iront vers toujours plus d’émancipation, de solidarité, de liberté et d’égalité et réduiront les pénibilités au travail.
Après, arriveront les grandes grèves et occupations d’usines de 1936 qui forceront le nouveau gouvernement du Front populaire à initier plusieurs réformes sociales importantes (les accords de Matignon), dont l’instauration des congés payés, la réduction du temps de travail et l’établissement des conventions collectives.
Et enfin, arriveront les événements de Mai-Juin 1968 qui démontreront non seulement un certain rejet des institutions traditionnelles, de l’État républicain et de sa forme de démocratie, ainsi que de l’autoritarisme et du capitalisme, mais aussi un désir ardent de progrès social, de liberté, d’égalité, de solidarité et d’émancipation.
Encore bien d’autres révoltes et mouvements sociaux sont apparus en France depuis 1789, bien trop nombreux pour pouvoir tous les citer ici, et jusqu’à, plus près de nous, Nuit debout il y a deux ans, principalement contre la loi Travail, les institutions politiques et le système, et pour la construction d’une « convergence des luttes ». Aujourd’hui, le Mouvement des Gilets jaunes est toujours d’actualité au moment où j’écris ces lignes. Notons que ces deux derniers mouvements, contrairement à la plupart de ceux qui les ont précédés, ne reconnaissent ni leader ni porte-parole, fonctionnent en assemblées autogérées et suivent en grande partie les principes de la démocratie directe.
Comme on le voit lors de cette brève énumération des principales rébellions qu’a connues notre beau pays, c’est vers toujours plus d’égalité, de liberté et d’émancipation que nous voguons, lentement certes, mais nous fendons l’écume et brisons les lames vers l’anarchie. Et même si nous rencontrons quelques récifs qui font tanguer notre belle embarcation, la freinent momentanément ou l’endommagent comme nous le verrons un peu plus loin, nous nous relevons, réparons les dégâts et redressons les voiles afin de continuer notre route vers les horizons libertaires.

Voyons à présent quelques-uns de ces grands acquis sociaux et de ces grandes avancées qui ont émané de ces rébellions et pour lesquels il a souvent fallu lutter durement ou conquérir dans le sang et les larmes.
Comme nous l’avons déjà évoqué, en 1789, on proclame la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, qui établit la liberté et l’égalité en droit.
En 1841, adoption d’une loi relative au travail des enfants, donnant un âge minimum et limitant le travail de nuit et le dimanche.
En 1848, un décret limite la journée de travail des adultes à dix heures à Paris et à onze heures en province, et un autre abolit l’esclavage.
En 1851, une loi limite la durée de travail à huit heures pour les enfants de moins de 14 ans.
En 1864, une loi établit le Droit de grève.
En 1874, on promulgue une loi sur le travail des enfants et filles mineures dans l’industrie, limitant l’emploi avant 12 ans.
En 1882, on institue l’instruction obligatoire gratuite et laïque.
En 1884, reconnaissance du droit syndical.
En 1887, création de la première bourse du travail.
En 1893, la durée maximum de travail est ramenée à 10 heures quotidiennes à 13 ans et à 60 heures hebdomadaires entre 16 et 18 ans.
En 1906, un repos compensateur de 24 heures hebdomadaire est accordé.
En 1910, la durée maximum de travail est limitée pour tous à 10 heures quotidiennes, et on adopte la retraite à 65 ans.
En 1918, naissance des premières allocations familiales, qui seront généralisées en 1930.
En 1919, une loi sur le temps de travail instaure la semaine de 48 heures et la journée de 8 heures.
En 1928, création de l’assurance maladie.
En 1936, création des délégués du personnel, des conventions collectives et des premiers congés payés (15 jours), et instauration de la semaine de 40 heures.
En 1941, une loi établit le minimum vieillesse, la retraite par répartition et le salaire minimum.
En 1942, une loi instaure la médecine du travail obligatoire pour les entreprises de plus de 50 salariés.
En 1944, on donne le droit de vote aux femmes et on prend des mesures en faveur des libertés publiques.
En 1945, création des comités d’entreprise et de la Sécurité sociale.
En 1946, généralisation de la médecine du travail à toutes les entreprises.
En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’Homme exprime les droits fondamentaux de tout être humain.
En 1950, instauration du SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti).
En 1956, on adopte la troisième semaine de congés payés.
En 1958, création de l’Assurance Chômage.
En 1967, on légalise la pilule contraceptive.
En 1968, on promulgue une loi relative à l’exercice du droit syndical dans l’entreprise, on augmente le SMIG de 35 % et les autres salaires de 10 %.
En 1969, on adopte la quatrième semaine de congés payés.
En 1970, on instaure le SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance).
En 1974, on fixe l’âge de la majorité civile à 18 ans.
En 1975, on établit l’Assurance Vieillesse pour tous et on légalise l’avortement avec la loi sur l’IVG (Interruption volontaire de grossesse).
En 1981, on abolit la peine de mort.
En 1982, on adopte la cinquième semaine de congés payés, on institue la semaine de 39 heures et on promulgue une loi sur le droit d’expression et la négociation collective. C’est aussi l’année de la création de l’impôt sur les grandes fortunes qui sera transformé en 1989 en Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF).
En 1983, on adopte la retraite à 60 ans.
En 1987, une loi aménage le temps de travail.
En 1988, création du Revenu Minimum d’Insertion (RMI).
En 1997, on prend la décision de mettre fin au service militaire obligatoire.
En 1998, une loi sur le temps de travail, institue la semaine de 35 heures.
En 1999, instauration de la Protection Universelle Maladie (PUMA).
En 2002, on promulgue une loi de modernisation sociale concernant le droit du travail, la santé et le logement.
En 2013, on promulgue une loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe.
Etc.
On pourrait bien sûr en rajouter beaucoup d’autres encore et cet inventaire est évidemment non exhaustif, mais on voit bien déjà que, globalement, l’évolution des conditions de vie dans notre pays est plutôt positive et va dans le bon sens. Certes, encore une fois, le navire n’avance pas très vite et se heurte aux obstacles mais… il avance… il vogue vers l’anarchie !

Il nous faut à présent nuancer quelque peu notre propos car tout n’est pas si simple et surtout, nous ne pouvons occulter certaines réalités.
La Révolution française de 1789 et la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen n’a pas, d’un coup de baguette magique, éliminé la misère et l’exploitation, ni apporté bouquets de fleurs et victuailles à profusion instantanément dans tous les foyers ! De même que les deux autres révolutions qui la suivirent non plus d’ailleurs !! Ce n’est pas parce que les monarques et les seigneurs ont été remplacés par des messieurs de la haute bourgeoisie que tout est subitement devenu rose et idyllique. Non, car l’exploitation de l’homme par l’homme a continué et, du reste, se perpétue toujours aujourd’hui bien entendu. Et puis les différents retour en arrière des régimes politiques qui ont secoué les institutions françaises depuis 1789, je pense principalement aux Restaurations (retour à la monarchie ou à la royauté), aux deux Empires (Napoléon Ier et Napoléon III) ainsi qu’au régime de Vichy, ont grandement contribué à la stagnation voire à un recul des libertés et des conditions de vie, par rapport aux grandes améliorations plutôt acquises, elles, sous l’une ou l’autre des cinq Républiques.
De plus, il nous faut souligner au marqueur rouge que, depuis 1789, le capitalisme est passé par là. Prenant son véritable essor en France au milieu du XIXe siècle avec la révolution industrielle, celui-ci va très vite se montrer nocif et injuste, créant, à grande échelle, conditions de travail effroyables, misère et pauvreté. Même si une nette amélioration s’est faite sentir par la suite, à coups de révoltes et de rébellions principalement, on ne peut passer sous silence le fait qu’aujourd’hui, le capitalisme, touchant à sa fin, se fait de plus en plus féroce et impitoyable, et sait inventer toujours de nouvelles armes pour perdurer et perpétuer ainsi l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais jusqu’à quand ?
Enfin, reconnaissons encore une chose : les libertés et l’émancipation que nous gagnons d’un côté, on nous les reprend de l’autre. La population est de plus en plus surveillée, orientée, fichée, réprimée et, pour celles et ceux qui luttent, criminalisée. Délibérément abruti par un monde du travail illogique et inique, implicitement aliéné par un arsenal médiatique à la solde du pouvoir et considérablement rendu dépendant d’une consommation toujours plus outrancière (par exemple, le besoin d’une voiture, donc de carburant, de pneus, de pièces de rechange, d’assurance…), le peuple de France n’est pas au mieux en ce moment, il est vrai. Et, en poussant le bouchon un peu loin, l’on pourrait même se demander si, finalement, malgré les progrès techniques, sociaux et scientifiques, ce n’était pas mieux au Moyen Âge ! La vie n’était-elle pas plus simple ?

En résumé, constatons ceci, et c’est paradoxal : depuis 1789, et peut-être même avant, nous gagnons en liberté, en égalité et en émancipation mais en même temps, nous sommes de plus en plus prisonniers d’un système auquel il nous est extrêmement difficile d’échapper. Est-ce la raison pour laquelle nos luttes et les acquis qui en découlent tendent de plus en plus vers les principes libertaires et vers l’anarchie ?
Ce texte se veut, et vous l’aurez sans doute remarqué, résolument optimiste, voire utopiste, mais ce sont bien là deux matrices essentielles de l’anarchisme. Au demeurant et en guise de conclusion, citons le grand Errico Malatasta : « Il ne s’agit pas de faire l’anarchie aujourd’hui, demain, ou dans dix siècles, mais d’avancer vers l’anarchie aujourd’hui, demain, toujours. »

Frédéric Pussé - Groupe de Metz de la Fédération Anarchiste
PAR : Frédéric Pussé
Groupe de Metz
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