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par Julien Caldironi • le 6 septembre 2026
Chronique Littéraire: Le Tchékiste
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Le Tchékiste, de Vladimir Zazoubrine, Christian Bourgois, Satellites n° 26, 2002
« Ceux-là aussi furent trainés par les pieds dans la partie sombre de la cave, à l’aide de cordes. Tous, à leur manière, avaient rêvé de vivre et d’être quelqu’un. Mais est-ce bien la peine d’en parler alors qu’il ne restait de chacun d’eux que cent à cent cinquante livres de viande fraîche ? »

Andreï Pavlovitch Sroubov est le président de la Goubtchéka, la section provinciale locale de la tchéka, la redoutable police politique, ancêtre du KGB, créée par Lénine, par un de ses premiers décrets, après le coup d’État militaire d’octobre 1917 durant lequel les bolcheviks prirent le pouvoir. Dans cette petite agglomération sibérienne, Sroubov a du pain sur la planche, ou plutôt des chiens de contre-révolutionnaires à fusiller. À la chaîne, par cinq, dans une cave… Nous sommes en 1923, et la Révolution a besoin de défenseurs zélés dont les bras, ou plutôt les doigts sur les détentes, ne faiblissent pas. Sroubov supervise les mises à mort, enquête sur les comploteurs bourgeois, manage ses bourreaux. Il y perd sa femme, son âme, sa santé et bientôt, on s’en doute, vu comment le pouvoir soviétique s’est nourri, vague après vague, de ses exécutants, sa vie.
Zazoubrine est né en 1895 et a été assassiné durant la terreur stalinienne en 1937. Ce prolétaire sibérien, fils de révolutionnaire, a eu un destin agité. Bolchevik clandestin, infiltré dans l’Okhrana (police politique tsariste), secrétaire du commissaire à la Banque d’État puis réquisitionné par l’armée blanche comme officier, de laquelle il fait vite défection avec deux sections d’instruction. Il commence à écrire des romans après avoir vaincu le typhus dès 1920. Le Tchékiste, écrit en 1923, ne sera publié qu’en 1989.
Récit saisissant et glaçant, écrit seulement six ans après la « révolution », Le Tchékiste raconte avec un réalisme violent, à la fois cru et halluciné, la naissance de la machine à broyer totalitaire. Sroubov y rêve, quinze ans avant l’Allemagne nazie « [d’une] société humaine éclairée, [qui] se libérera de ses membres superflus ou criminels avec l’aide de gaz, d’acides, d’électricité, de bactéries mortelles. […] De savants messieurs, l’air docte, immergeront sans aucune crainte des hommes vivants dans des cornues, des ballons géants, et à l’aide de toutes sortes de combinaisons, de réactions, de distillations, ils les transformeront en cirage, en vaseline, en huile de graissage ».
L’appareil critique cite Orwell, Kafka mais on pourrait aussi évoquer Évariste Gamelin, le peintre qui se retrouve juré impitoyable et sanguinaire au tribunal révolutionnaire, dans Les dieux ont soif, d’Anatole France, publié en 1912. La Révolution, incarnée dans les rêveries démentes de ce bourreau industriel, sous la forme d’“Elle”, une babouchka en décomposition et avide de sang, dévore ses propres enfants comme Saturne. À la manière d’un Zamiatine qui utilisait la science-fiction dans Nous autres, mais là sans même chercher à se parer d’un voile fictionnel, Zazoubine dresse le portrait d’une police politique, qui, ayant complètement oublié que la fin ne justifie pas les moyens, conduit tout un peuple terrifié dans une impasse mortifère. Pas étonnant que le manuscrit soit demeuré soixante-dix ans dans une remise de la bibliothèque Lénine, et que son auteur n’ait pas survécu aux purges staliniennes. À noter, deux postfaces, une contemporaine, évoquant le contexte historique et l’autre – d’époque – véritable exercice de grand écart avec triple salto tentant de faire passer le roman pour une ode à la bureaucratie d’État.
« Un centimètre seulement sépare le nom du dernier condamné de la signature de Sroubov. Un centimètre plus haut, et il ferait partie des condamnés à mort. »
Julien Caldironi, individuel Maine-et-Loire
PAR : Julien Caldironi
Individuel Maine-et-Loire
Individuel Maine-et-Loire
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