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par Élisée Personne le 22 août 2026

L’IA générative va-t-elle détruire... le capitalisme ?

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Les métiers que l’intelligence artificielle générative (IAG) fait disparaître – au présent car le processus est enclenché – sont tous des métiers intellectuels ou artistiques. Médecins, écrivain.es, avocat.es, photographes, traducteurs, illustratrices, vidéastes, journalistes, imprimeurs, comptables, etc., n’en ont plus que pour quelques années. Mauvaise ou bonne nouvelle ?

Détruire !
Le capitalisme, considéré comme un « mode de production », est analysé le plus souvent comme un progrès par rapport aux modes de production qui l’ont précédé. Les capitalistes ont rationalisé et diversifié la production d’objets et de machines, augmenté la productivité avec le travail à la chaîne, mécanisé l’agriculture, globalisé l’économie. En contrepartie pour en arriver là, le capitalisme a détruit les artisanats, tant en ville qu’à la campagne, ainsi que la production vivrière biologique (il n’y avait pas d’intrants industriels avant la fin du XIXe siècle, à part le fumier ou des déchets végétaux compostés). Cette destruction des métiers et savoir-faire manuels est quasi achevée, et s’il subsiste des artisans et des maraîchers bio, ce n’est, dans les pays « du centre », que de manière marginale. Leur persistance envers et contre tout – contre le capitalisme ! – est cependant essentielle sur le plan politique : cette marge revêt un énorme potentiel révolutionnaire puisqu’elle produit encore des aliments et des biens qui ont du sens.
Jusqu’à maintenant, le capitalisme ne s’était pas attaqué frontalement aux métiers intellectuels. Au contraire, il les avait plutôt développés et survalorisés par rapport aux tâches manuelles. L’irruption récente, fin 2022, de l’IAG constitue, en ce sens, une révolution et même l’un des enjeux du siècle (avec le surarmement des États et la montée vers la guerre, sans oublier la probabilité de famines généralisées), mais pas seulement. Elle est aussi un défi pour le capitalisme lui-même. Car l’IAG détruit, du point de vue du mode de production capitaliste, les gigantesques sources de profit issu de ces métiers intellectuels. Autrement dit, l’IAG sape le capitalisme lui-même !

La nature du défi
Le capitalisme est un mode de production fondé avant tout sur la destruction – ce qui ne signifie pas que le capitalisme ne fait que détruire : il crée également, sinon il aurait disparu depuis très longtemps. Cependant, le capitalisme imagine et met en œuvre sa capacité de destruction avant de lancer son processus de création. Autrement dit, ce système s’installe là où il sait qu’il va pouvoir détruire. Le colonialisme fut ainsi une entreprise de destruction des structures sociales, économiques et politiques des pays asservis, pour les forcer à participer au système capitaliste, au bénéfice des pays colonisateurs. Certains diraient que ce ne furent là que des dommages collatéraux, mais non : cette destruction était la condition indépassable à l’introduction du capitalisme.
Dans les années 1940, l’économiste Schumpeter  , avec sa théorie de la destruction créatrice, a donné ses lettres de noblesse à la destruction, qui ne ferait qu’accompagner la création et en serait une condition nécessaire. Schumpeter fournissait ainsi sa feuille de route théorique au capitalisme jusqu’à son stade actuel. Ce n’est donc pas un hasard s’il est devenu, de nos jours, l’économiste classique le plus cité, le plus commenté ; il a mis l’accent sur ce défi que le capitalisme a, jusque-là, toujours résolu : détruire pour créer et pour perdurer.
Selon certains, la destruction serait consubstantielle à l’espèce humaine. Mais non : Erich Fromm, dans La Passion de détruire  , a montré que la destructivité humaine est l’un des ressorts essentiels de la société moderne, sinon son moteur fondamental, mais qu’elle n’est qu’une adaptation à cette société capitaliste destructrice. Le capitalisme détruit, et nous nous sommes adaptés à cette vision du monde.




Au cours du XXe siècle, dans sa course destructrice-créatrice, le capitalisme a peu à peu déplacé les sources de profit. Il les a réorganisées géographiquement, en détruisant les productions de base des pays du « centre » pour les « exporter » vers les « périphéries » du « Sud global », et structurellement, avec par exemple le remplacement du maraîchage local par l’agriculture industrielle. Ainsi, Paris et sa proche banlieue étaient autosuffisants sur le plan alimentaire jusqu’à la veille de la Grande Guerre  ; de nos jours, comme toute métropole, la ville ne produit plus rien sur le plan alimentaire ; elle est riche de ses activités intellectuelles. Partout dans le monde, la bureautique, l’informatisation et, désormais, l’omniprésence de l’internet dans les entreprises industrielles et commerciales sont les plus évidentes de ces transformations structurelles récentes.
Le défi est, pour les capitalistes, de toujours trouver ce qui peut être détruit pour le « déplacer » ailleurs ou le produire autrement, afin de conquérir des espaces encore « attardés » selon le mode de production capitaliste, ou d’inventer de nouvelles méthodes de travail permettant de créer du profit. Or, de nos jours, tout ce qui relève de la production concrète, matérielle, est déjà soit exporté vers le Sud global, soit restructuré dans les pays du centre, avec, par exemple, les chaînes d’assemblage demandant de moins en moins d’ouvriers – d’où la persistance d’un chômage de masse. Que faire ? Où créer des sources de profit ?

Le problème
La théorie de Schumpeter ne fonctionnera bientôt plus : avec l’irruption de l’IAG, les secteurs qu’elle détruit ne sont plus remplacés par d’autres secteurs innovants et employant des humains, mais par une mégamachine absolue, l’IAG elle-même. Une technique abolit les métiers intellectuels. Une (r)évolution purement machinique envoie les humains au chômage. Dans les mois qui viennent, la situation va encore s’aggraver puisque les concepteurs de l’IAG nous promettent que les IAG s’amélioreront elles-mêmes, sans plus avoir besoin d’humain.es comme les « scoreurs » pour les entraîner.
Le système s’auto-dévore. Et ce ne sont pas les délires muskiens de conquête de l’univers qui y changeront quoi que ce soit, bien au contraire, car Musk va consacrer des sommes pharaoniques à une voie sans issue. Ce ne sera pas la première fois que des capitalistes « de pointe » s’égareront dans des projets insensés. Pensons, pour la France, au Plan Calcul, au Concorde, au Minitel, à Superphénix et à l’A-380  , réalisations aux coûts astronomiques dont il n’était pourtant pas difficile de prédire l’échec à court ou moyen terme. Quant à l’autre délire majeur du capitalisme à son stade actuel, le transhumanisme, il s’inscrit dans la même logique que l’IAG : technologisation de tout ce qui était biologique et humain, simplement humain.
Ainsi, il ne reste réellement que deux issues.

Première issue

Si le système s’autodétruit au fur et à mesure qu’il se développe, et si l’IAG est cette étape de destruction des métiers intellectuels, sources d’énormes profits pour le système, alors la première issue, classique, est la destruction des humains sous sa variante la plus avancée, la guerre, ou encore par la famine ou la maladie. Telle était déjà la thèse de Robert McNamara lorsqu’il était directeur de la Banque mondiale dans les années 1970  .
En effet, en toute logique capitaliste (donc cynique), McNamara a raison : s’il y a moins, beaucoup moins, d’êtres humains, ceux qui auront survécu jouiront de davantage d’opportunités pour, d’abord, reconstruire ce qui doit l’être, puis pour produire de la nourriture, survivre et peut-être un beau jour, vivre enfin sans crainte du lendemain… C’est exactement ce qu’il s’est produit avec la Peste noire dans les années 1340 : les survivants ont pu dès lors ne cultiver que les meilleures terres, ce qui leur a permis de développer d’autres domaines en dehors de l’agriculture puisque celle-ci était plus productive et demandait donc moins de bras. C’est ce qu’il se produit aussi après une guerre, et qui donne l’illusion que la guerre permet des sauts qualitatifs et des progrès technologiques, mais c’est la destruction d’êtres humains qui aboutit, en système capitaliste, à ce type de « progrès ». Il est inutile d’insister ici sur l’horreur et le chaos absolu qu’une guerre mondiale représenterait pour l’humanité au XXIe siècle, vus les moyens technologiques qui seraient déployés pour détruire…

Seconde issue
L’autre issue dont l’IAG est directement porteuse est la virtualisation intégrale de la vie, de nos vies, de nos modes de vie. Telle est, en gros, la thèse développée dans le premier volet de Matrix  . Les humains, littéralement biberonnés aux productions de l’IAG (divertis par de la musique ou des vidéos issues de l’IAG, et soignés également par IA) n’auraient plus rien à faire, plus de tâches productives à assumer. Mais alors, qui les nourriraient ? Dans Matrix, la question est esquivée par un illusionnisme de science-fiction : les humains sont alimentés par une sorte de liquide amniotique. Mais revenons sur Terre : qui produira la nourriture, et selon quelles techniques agricoles, sur une planète en proie aux dérèglements climatiques et au réchauffement de la température ?
Si nous continuons le raisonnement selon une vision capitaliste, les plus cyniques, tel Gianroberto Casaleggio, l’idéologue du mouvement Cinque Stelle en Italie, mort en 2016, estimait qu’il fallait réduire l’humanité à un milliard d’individus  . Dans une telle perspective, les survivants bénéficieraient d’une productivité agricole accrue sur les terres les meilleures (ou les seules encore cultivables vus les désastres agroécologiques qui s’annoncent). En ce cas, les deux issues de secours, guerre et généralisation de l’IAG, se combineraient… pour le plus grand malheur des êtres humains et de tout ce qui vit sur cette planète. Le capitalisme revêtirait de nouvelles formes, tellement les destructions auront été radicales, les savoir-faire manuels étant perdus et des techniques ancestrales, efficaces et simples, anéanties.

Ce serait un nouveau mode de production ? En tout cas, une forme de capitalisme qui n’aura plus beaucoup de points communs avec la forme actuelle, et qui sera encore moins vivable pour les quelques humains survivants, devenus les esclaves de l’IAG qui pensera pour eux, les divertira, les soignera, les biberonnera toute leur « vie » durant.
À l’évidence, l’IAG ne va rien apporter de bon, absolument rien. Rien que de la destruction pure, absolue. Appeler Schumpeter ou Musk à la rescousse ne servira qu’à retarder la prise de conscience. À nous de refuser l’IAG immédiatement, absolument, quotidiennement, et pas seulement en partie. Ne rien utiliser de cette technologie, qui implique aussi des choix idéologiques mortifères. Anéantir l’IAG !

Élisée Personne
Contact : groupe.huko@autistici.org

















PAR : Élisée Personne
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