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par Régine le 17 mai 2026

Le Béton : Matériau de construction effrénée du capitalisme et de destruction massive du vivant

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En France 80 % du bâti est en béton. C’est le matériau de construction le plus utilisé depuis un siècle et de plus en plus. Sur les ponts, sous les routes et dans les murs, le béton est partout alors que ces ravages environnementaux, sanitaires et sociaux sont avérés. Cette industrie extractiviste est extrêmement polluante, très gourmande en sable. Le sable est d’ailleurs la deuxième ressource naturelle à être pillée après l’eau dans le monde. La fabrication du ciment génère aussi près de trois fois plus de CO2 que le trafic aérien.

Protégée par l’État, cette industrie et l’incarnation de la logique capitaliste.

Le pic de bétonisation des années 60-70 a aggravé l’artificialisation des sols entraînant la naissance de mouvement de contestation. Aujourd’hui, la résistance s’organise dans les territoires grâce à des collectifs de militants, d’habitants, d’architectes contre l’un des matériaux les plus polluants de la planète et caractéristique du Capitalocène.

Une histoire du béton…
Le béton a une longue histoire car était déjà utilisé dans l’Antiquité. On a l’exemple du panthéon de Rome qui est en béton et est toujours debout. La recette du béton romain a été redécouverte très récemment par des universitaires américains. Cette méthode de construction qui était donc très solide a été oubliée à la suite de la chute de l’Empire romain. Au 19e siècle Louis Vicat, un ingénieur chimiste, a redécouvert l’hydraulicité des chaux, c’est-à-dire c’est la capacité d’un matériau à durcir grâce à l’eau et à le rendre imperméable.
On va inventer un nouveau ciment fait de calcaire et d’argile que l’on cuit dans des fours à 1450°. On mélange le produit de cette cuisson à du sable ou à du gravier, puis à de l’eau. Grâce à l’eau, ce mélange durcit et devient béton.
Des ingénieurs vont se saisir de cette recette du béton moderne dont Léon Pavin de la Farge qui est à l’origine d’une des plus grandes entreprises capitalistes qui déposent des brevets qui leur garantissant l’exclusivité des recettes de fabrication de béton.
Le béton n’est plus un simple matériau mais devient la fondation d’empires industriels.
Cette industrie va se développer très rapidement avec l’ajout de l’acier pour faire du béton armé, très utilisé surtout à partir de 1920.
Après la Seconde Guerre mondiale, on va avoir besoin de reconstruire beaucoup et très rapidement, le béton qui ne coûte pas cher à produire et en plus qui permet de reconstruire rapidement va être très utilisé.
L’industrie va être très aidée par le plan Marchal de 1948 qui a permis l’achat des machines gigantesques venues des États-Unis pour pouvoir exploiter les carrières. Des architectes ont aussi profité de ce nouveau matériau facile à bâtir comme Le Corbusier ou Auguste Perret.
Les bâtiments sont devenus standardisés donc tous pareil, l’augmentation de la demande en béton a transformé les paysages avec la construction de barrages, de routes, d’immeubles….

Des collusions entre l’industrie du béton et l’État …
Les multinationales du béton profitent de cette demande et vont faire l’économie et le PIB de la France. Ces industriels, ces promoteurs vont faire du lobbying auprès des gouvernements successifs et des institutions européennes. On peut faire un parallèle avec la FNSEA dans ces méthodes de lobbying.
Avant 1988, l’absence d’encadrement du financement des partis politiques ont donné lieu à des petits arrangements entre les industriels du BTP et les gouvernements pour obtenir des marchés. La loi de 1995 contre ce financement des partis va donner un cadre plus contraignant. Mais malgré tout, l’État dépend quand même de ces multinationales pour leurs travaux publics, pour les constructions des hôpitaux, des routes des écoles, des infrastructures culturelles ou sportives ..
En 2018 est votée la loi zéro artificialisation nette : cette loi reconnaît l’artificialisation des sols comme cause majeure des inondations. Mais elle comporte beaucoup de contournements et d’exceptions pour satisfaire le lobby béton... : la France est le pays européen qui construit le plus de logements neufs par habitant. En 2021, postcovid, les demandes de maison individuelles ont explosé et les bétonneurs, qui font planer la menace qu’il n’y a pas assez de terrains constructibles sont suivis par l’État …
Il y a 10 ans est apparu le prêt à taux zéro qui oriente les gens vers l’achat de logements neufs. Le logement neuf est présenté comme moins onéreux financièrement que le logement ancien et cela sert l’industrie du béton.
Les industries du béton exercent aussi une influence en tant qu’actionnaires. On peut citer Vinci qui est deuxième actionnaire des aéroports de Paris ou Eiffage qui est le principal actionnaire du viaduc de Millau.
A l’international, les entreprises françaises du béton sont aussi très puissantes et participent au poids économique et politique de la France à l’étranger, et cela depuis très longtemps pour exemple Lafarge était sur la construction du canal de Suez. Cette industrie a imposé le béton dans les anciennes colonies françaises en Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest sans considérer les modes de constructions locaux. Citons aussi Bouygues qui est très présent au Qatar (notamment sur les travaux de la Coupe du monde de foot 2022).
Au niveau mondial, Vinci est en 2è position derrière un groupe chinois , Lafarge est également très présent à l’étranger, et a été condamné pour le financement du terrorisme en Syrie. À la suite de cela Lafarge a fusionné avec Holcim s’acheter une nouvelle identité et une nouvelle image

Un secteur aux conditions de travail désastreuses…
Le secteur du BTP est un secteur d’activité dans lequel la santé est très affectée.
Dans les carrières, les conditions de travail sont parmi les plus difficiles. Le secteur représente 14 % des accidents du travail. Par exemple sur le chantier actuel du Grand Paris, on dénombre cinq morts en 2 ans et demi. Le ciment provoque aussi des problèmes dermatologiques chez les travailleurs : les solvants peuvent attaquer les yeux, la peau et les poumons. La poussière de silice présente dans les poussières du béton est responsable de la silicose. La silicose est une infection pulmonaire incurable qui menace près d’un million de travailleurs.
C’est un problème de santé publique semblable à celui de l‘amiante ou des pesticides. Et pendant que les ouvriers risquent leur vie dans les chantiers, les grands patrons du BTP perçoivent au moyen de 130 fois le salaire de leurs employés.
Il y a peu de mobilisation chez les travailleurs du BTP, très peu syndiqués. On peut noter toutefois un mouvement de grève sur les chantiers du Grand Paris et des J O. 2024. Ces chantiers employaient de ouvriers sans papiers envoyés par les agences intérims depuis le Maghreb, l’Asie et l’Europe de l’Est, des ouvriers sans contrat, sans couverture santé, sans congés payés. Mais ces mouvements de grève sont très rares dans le BTP, et pourtant très fréquents au19e et début 20e , avec de nombreuses actions de sabotage.

Une industrie extractiviste
L’industrie du béton fait aussi d’énormes dégâts sur le vivant à cause notamment de l’extraction de sable.
Il n’existe aucun recensement global des sites d’extraction alors que le sable représente bien la deuxième ressource naturelle la plus extraite après l’eau. Et d’où vient ce sable ? On a beaucoup extrait de sable dans un premier temps dans les rivières. Très tôt, dans les années 70, des scientifiques ont alerté sur l’impact de cette extraction sur l’environnement. Mais il a fallu qu’un pont s’effondre à Tours en 1978 et que des fondations d’autres ponts soient mis à nu par la baisse du niveau des rivières pour alerter les pouvoirs publics.
Cette extraction a aussi causé des ravages sur la faune et sur la flore. Elle a entraîné plus de crues et d’énormes dégâts environnementaux. Parmi ces dégâts, il y a l’érosion des sols, la transformation des berges qui se sont effondrées pour certaines et les nappes phréatiques qui ont été polluées. Cette extraction a entraîné la disparition des frayères. Et donc des difficultés de reproduction de certaines espèces, des poissons comme les truites ou saumons ont disparus.
L’État a fini par interdire l’extraction dans les rivières et l’industrie du béton s’est donc tourné vers le sable marin. En 2011 le code de l’environnement a interdit l’extraction du sable des dunes. L’industrie s’est tournée vers l’extraction de sable en haute mer. Elle se fait avec d’énormes navires extracteurs qui mesurent jusqu’à 100 m de long et qui peuvent aspirer 2000 m³ de sable en 2h30.
Ces bateaux raclent littéralement le fond des océans. Dans les zones draguées, on note une réduction de 30 et 80 % de la biodiversité. Là aussi, certains poissons ont disparu et par effet cascade, certains oiseaux marins également.
On extrait aussi du gravier ou du sable dans les carrières sur terre. Cette extraction représente 2/3 de la production de granulats qu’on fabrique à partir de la roche : on fait exploser la roche avec des tirs de mortier. Les parois verticales dans ces carrières peuvent atteindre 30 m de haut. Ce sont des cratères qui se forment, des paysages sont défigurés. La roche est ensuite concassée au moyen de machines gigantesques pour obtenir du gravier et du sable.
La fabrication du ciment est également délétère pour l’environnement. Elle se fait dans les cimenteries.
Pour fabriquer le ciment, il faut de l’argile et du calcaire que l’on cuit dans des grands fours à 1450°. Cette cuisson génère une très grande pollution au CO2. Certaines cimenteries sont d’ailleurs classées SEVESO. Elles ont un impact sur les paysages avec leurs silos de plus de 15 m de haut. Les pollutions viennent aussi des incessants aller-retours des camions de livraison qui vont des carrières à la cimenterie puis des cimenteries aux chantiers de construction.
Tous ces engins et grosses machines doivent être nettoyés régulièrement. Ces eaux de lavage forment ce qu’on appelle des laitances de béton très toxiques qui peuvent aussi se déverser dans les milieux naturels

Le béton imperméabilise les sols…
80 % du bâti en France est en béton, ce béton cause énormément de dommages à la terre, à l’eau et au vivant. 70 % des sols artificialisés sont imperméabilisés à cause de l’usage du béton. Il appauvrit vraiment les sols. Par exemple en 1950, on comptait 2 tonnes de vers de terre par hectare. Et aujourd’hui 200 kg. Or ils sont utiles pour la fertilité des sols car ils aèrent la terre en creusant des galeries, permettent à l’eau de s’infiltrer. Les causes de leur disparition sont les pesticides mais bien sûr aussi le béton qui stérilise les sols, or ces sols contiennent plus d’un quart de toutes les espèces vivantes (les bactéries, les champignons, les plantes, les insectes et les mammifères …)
L’artificialisation des sols ne permet plus aux eaux des nappes phréatiques, des rivières, des eaux de pluie de circuler, d’alimenter les organismes vivants.
Le béton est imperméable, donc augmente le risque d’inondation par le ruissellement des eaux de pluie. Plus la surface imperméable est grande puis plus l’eau sera déviée loin et elle drainera tous les polluants rencontrés sur le chemin. Cette eau de ruissèlement finit par polluer les cours d’eau car elle n’est plus filtrée par le sol. Malgré les lois qui restreignent les permis de construire comme la loi littorale, les dernières années, les zones où on a le plus construit sont justement les littoraux donc des zones inondables.
Le béton n’est pas non plus adapté aux chaleurs extrêmes, plus il fait chaud, plus les climatiseurs tournent. En été les villes bétonnées se transforment en fournaise.

Face à ce désastre écologique qui finit par se voir l’industrie du béton elle fait du green washing.
Par exemple sur chantier du Grand Paris où on bétonne des terres agricoles et on menace des espèces protégées. Face aux dommages, l’industrie aménage de nouveaux espaces en compensation.
La destruction de l’habit naturel devient un nouveau chantier d’aménagement :
On aménage avec du béton, des tunnels pour le passage des amphibiens, des buses en béton recouvertes de terre végétale pour aider la petite faune à circuler. Et cette industrie se gargarise de ses aménagements avec des beaux souvent des beaux panneaux pédagogiques.
Les bétonneurs possèdent des fondations qui récompensent des projets dit durables plantent des potagers bio, organisent des courses à pied estampillées nature…
Cette industrie fait aussi une communication sur les combustibles alternatifs utilisés pour chauffer les fours à ciment. Pour remplacer le charbon et le gaz, on brûle des déchets comme des pneus, des farines animales et pendant la période de la vache folle, on y a même brûlé des cadavres de vaches. Mais ces déchets libèrent de dioxines et de métaux lourds dans l’atmosphère.
Et on a aussi une pollution liée au chantier de démolition où les déchets dits inertes fait sont enfouis dans les anciennes carrières

La résistance s’organise contre cet extractivisme capitaliste !
Ces dernières années, on voit de plus en plus de mouvements de résistance au béton qui bloquent les sites les camions d’approvisionnement, les chantiers, certains occupent aussi les terres en amont des démarrages de chantiers.
On pense à la victoire emblématique de Notre Dame des Landes, on peut citer le collectif peuple des dunes qui a mobilisé 12.000 personnes en 2007 dans le Morbihan contre Lafarge puis en 2010 dans le Trégor contre un projet d’extraction de sable.
En Ariège, , les collectifs se mobilisent dans les carrières et s’allient aux militants contre la 69 justement, toujours contre Lafarge.
Des alliances donc peuvent aussi se faire avec l’ensemble du vivant, même les petites espèces peuvent devenir des obstacles pour les bétonneurs.
- la mésange bleue a permis de suspendre l’abattage des arbres sur le chantier de l’A 69
- les chauves-souris empêchent régulièrement la démolition de bâtiment
- un escargot a ralenti voire stoppé des chantiers à Brest.
- un triton a pu aider la lutte contre l’aéroport de Notre Dame des Landes.
Ces alliances permettent des modes d’action différents où on s’appuie sur des connaissances des naturalistes, des écologues, on fait des alliances avec le plus grand nombre pour inverser le rapport de force contre l’industrie du béton.
Les écoles d’architecture ont aussi un rôle à jouer : il faut y faire plus de place à un enseignement aux considérations écologiques et sociales. Des étudiants rejoignent de plus en plus les luttes contre l’extractivisme ou pour l’occupation des logements vacants.

L’industrie du béton véhicule l’idée qu’il est difficile de se loger donc qu’il faut construire alors que depuis 15 ans, il y a une augmentation de résidences secondaires et occasionnelles, si on y additionne les logements vacants et les résidences secondaires, c’est près de 7 millions de logements qui seraient disponibles. Avec l’essor du télétravail, il y a une augmentation de surface de bureaux vides, pourtant parmi les nouveaux logements, seul 2 % viennent d’anciens bureaux.
Il existe une ordonnance de 1945 qui permet la réquisition des logements vacants, mais qui n’a pas été utilisée depuis 1997 car cette loi se confronte aussi à une économie qui dépend du béton. L’industrie du béton préfère démolir pour reconstruire, pour pouvoir continuer à faire tourner cette économie alors qu’il faudrait plutôt rénover l’existant.
On voit aussi des collectifs d’habitants justement se former contre les démolitions d’immeubles et une architecte militante comme Léa Hobson écrit que la construction neuve ne peut plus être la première option. Il faut faire de la rénovation du patrimoine bâti une priorité publique.

De plus en plus d’architectes se remettent en question et prennent conscience des ravages du béton, des collectifs d’architectes réfléchissent à un moratoire sur la construction neuve ils se disent qu’on devrait arrêter de construire du neuf et plutôt rénover l’existant. Ces collectifs font aussi la promotion des matériaux naturels comme la pierre, la terre et la paille. Ils utilisent aussi des matériaux spécifiques à chaque région : les briques dans le nord de la France, le bois dans les Alpes, le granit en Bretagne. Ces matériaux locaux dit alternatifs ont un impact positif sur l’environnement. Des solutions existent aussi pour remplacer les isolants polluants (isolants minéraux comme de la laine de verre, la laine de roche voire du polystyrène) on peut les remplacer par des isolants naturels d’origine animale ( laine de mouton ) ou des isolants végétaux (paille, fibre de bois, fibre de lin) ou des isolants recyclés à base de textile ou de cellulose.
Les solutions alternatives existent en fait mais sont encore peu utilisées.

Il y a plusieurs pistes pour pouvoir habiter autrement.
-être au côté des collectifs d’habitants qui luttent pour des logements décents,
-soutenir les occupations et y participer.
-créer des coopératives d’habitants et passer par des foncières solidaires,
- reprendre le foncier et éventuellement acheter des terres menacées.
Il y a un nombre impressionnant de luttes en cours qui s’opposent au béton. Ce qui montre que le béton est complètement antidémocratique. Il faut continuer à lutter contre ces entreprises extractivistes et capitalistes pour désarmer le béton.

Régine, sympathisante du groupe la Sociale de la FA de Rennes

Bibliographie :
« Désarmer le béton et réhabiter la terre » de Léa Hobson, architecte, maçonne et militante écologiste. Elle milite aux Soulèvements de la terre.
[Edition La découverte. 208 pages. 20 €. ndlr]
« Béton enquête en sables mouvants. » d’Alia Bengana, architecte et Claude Baechtold, journaliste
[BD. Presses de la Cité. 160 pages. 24 €. ndlr]

PAR : Régine
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