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par Monica Jornet • le 14 février 2026
POÉSIE EN NOIR
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LE JEU DU MONDE DE GIORDANO BRUNO
Nola (Piazza Giordano Bruno,
îlot arboré autour de sa fière statue, tête nue)
Tu y es né Filippo, et tu y as grandi
libre de devenir Giordano.
Au centre du monde était le Monte Cicala,
si vert et couvert d’oliviers, de lauriers, de vie,
le Vésuve paraissait si gris, tout au bord là-bas,
découpé contre le ciel. Les pieds sur ta Terre,
tu as lancé dans la marelle une première pierre
philosophale et, sur l’échelle de la connaissance,
tu as sauté.
Napoli (Via Giordano Bruno,
près du poumon vert du Parc Virgiliano)
Décentré mais non dépaysé,
tu as vu le Vésuve, depuis la case Une,
qui resplendit et le mont natal qui pâlit,
comme Terre et Lune vis-à-vis.
Arrivée en ce lieu de culture et de censure
et départ de ton itinéraire philosophique :
le centre du monde se déplace donc. Et toi,
accusé d’avoir lu et défendu des hérétiques,
tu t’enfuis.
Roma (Via Giordano Bruno,
croisant Tommaso Campanella, à deux pas du Vatican !)
Deux mois pour rejeter ton ordre religieux et l’ordre ancien.
Deux ans à la recherche d’un asile : Genova, Noli, Savona, Torino, ...
Venezia, Bergamo, Brescia, Milano... Les mondes sont innombrables,
en mouvement dans un univers infini, tu es sur les routes
à la recherche de nouvelles routes, sans maître à penser,
sans dogmes ni vérités révélées, pour approcher la réalité du monde.
La Terre n’est pas le centre, le soleil non plus, il n’y a pas de centre.
«Académicien de nulle académie», tu poursuis ton chemin. Poursuivi,
tu t’exiles.
Genève (On chercherait Giordano Bruno en vain,
il y a en revanche bel et bien une rue Jean Calvin)
Accueilli par Caracciolo, calviniste napolitain, tu veux y trouver
la liberté et la sécurité... Et te retrouves inculpé et incarcéré.
Le débat philosophique est diffamation pour l’autorité théologique,
tu proclames à toi seul la Séparation des Églises et de la philosophie.
Il te faut reculer pour sortir de cette voie sans issue et reprendre ta course
libre, tels les atomes dont la combinaison t’a donné la vie.
Nul dessein, nul destin. Fragment de l’univers, étranger comme lui
à toute intervention extérieure et à toute sphère fixe,
tu repars.
Toulouse (Pont Giordano Bruno,
sur le canal du Midi et ses berges boisées)
Il y a d’autres mondes habités et d’autres êtres rationnels.
Tous sont faits de la même matière. Tu en finis avec la primauté
de l’humanité dans l’univers. Ou d’une partie de l’humanité sur Terre.
Tu dénonces la conquête du «nouveau monde» qui a promu la tyrannie,
par les armes et le commerce, violant, pillant, détruisant les peuples
d’Amérique, au nom d’une religion d’amour. Les guerres de religions,
qui ont divisé et mis le feu à l’Europe, mettent aussi fin à ton enseignement.
C’est déjà au colonialisme, au racisme, au capitalisme, au militarisme que
tu t’en prends.
Paris (Rue Giordano Bruno, à Montparnasse,
quartier des artistes, côté Parc Georges Brassens)
Auprès du roi Henri, séduit par ton art de la mémoire,
et qui cherche l’équilibre entre catholiques et protestants,
tu peux poser les deux pieds sur les cases Quatre et Cinq
du jeu du monde, et te reposer sur ta route. Au Collège Royal,
tu donnes des cours publics, affranchi des théologiens de la Sorbonne.
Tu publies une œuvre de théâtre comique en ces temps tragiques.
Autres accès à la connaissance, tu cultives la poésie et les images.
Mais le tracé à la craie de cette voie royale s’estompe,
tu t’y soustrais.
Oxford (Une Giordano Bruno Street ?
No question from Queen Street and Saint-Aldate’s!)
Recommandé par un roi à une reine, tu traites de porc un futur évêque
et te mets à dos tous les docteurs tandis que tu exposes ta cosmogonie :
Êtres humains et animaux sont semblables, à divers degrés de réalité.
Il n’y a ni paradis ni enfer mais dissolution et recomposition.
L’immortalité ? Sans identité car une même figure jamais ne se reproduira.
Le monde illimité n’a ni haut ni bas, astres et planètes, incalculables,
ont un début et une fin. Tout se recrée autrement et perpétuellement :
révolution permanente ! Accusé d’athéisme par Élisabeth,
tu files.
Wittenberg (Pas de Giordano Bruno Strasse,
et la Luther Strasse est une artère centrale)
«Au véritable philosophe toute terre est une patrie»
et toi, le «citoyen et serviteur du monde», tu ne te sens plus un étranger, enfin.
La nature n’est pas corrompue par le péché, enseignes-tu,
il n’y a pas de couple originel, le récit de la création est une fiction.
Le christianisme est partout principe de mort et d’injustice, dieu
est absent. Son intermédiaire avec le monde ? : un vil imposteur humain.
Nous tous, êtres animés, sommes l’esprit du monde. Un cercle d’élèves se dessine.
L’un d’eux te propose des cours à Padoue. Tu es invité à Venise. Enfin,
tu rentres.
Venezia (Piazzetta Giordano Bruno,
avec vue sur la Tour de l’Horloge)
Les pieds sur les septième et huitième cases,
tu crois toucher enfin au ciel. Tu veux ta dernière pierre
lancer sur la case Rome, pour présenter un livre, à ce nouveau pape
qui ne serait pas comme les autres. Mais son jeu du monde
n’est pas le tien. Jouet de la fortune dans un monde à l’envers,
tu tournes le dos aux fables de la religion pour le mettre à l’endroit.
Le philosophe a faim et l’ignorant détient le pouvoir : trahi par ton hôte
et riche élève vénitien, incarcéré, -chemin de non-retour-,
tu es extradé.
Roma (Statue de Giordano Bruno à Campo de’ Fiori,
redoutable sous le lourd capuchon de l’habit répudié)
Tu es au Ciel, dernière case de ton jeu du monde :
ton chemin t’a certes mené à Rome mais tu y es arrivé enchaîné.
Tu choisis de ne jamais retourner à la case Terre, Nola.
Pour ne pas renier ta libre pensée, tu choisis la mort. Tu refuses d’abjurer.
Et c’est ta réplique2 à la sentence, cinglant l’Église, qui hante les mémoires.
Quand je pense à toi, le dix-sept février, je ne te vois pas, trop de fumée,
tes paroles ne me parviennent pas, à cause du mors,
mais j’entends, crescendo, le crépitement des flammes,
seule musique de ton œuvre. À l’infini...
Monica Jornet, Libres pensées sous licence poétique, Les Éditions libertaires
Titre : « Le jeu du monde », jeu de la marelle, en italien.
Note 2 : Plus grand est sans doute votre effroi à prononcer cette sentence à mon encontre que le mien à l’entendre.
PAR : Monica Jornet
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