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Anti-capitalisme
par Olivier Bouly le 15 novembre 2014

Diggers

Gratuité & autonomie

EXTRAIT DU MONDE LIBERTAIRE HORS SÉRIE N°58 : UN MONDE À VENDRE

« Délaissant les grands axes,
j’ai pris la contre-allée
 »
Jean Fauque/Alain Bashung




Quoi de plus scandaleux dans ce monde à vendre que ce qui n’est pas monnayable ? Que ce qui n’apporte rien au PIB, et qui pourrait être au contraire un outil de transformation sociale ?

La sortie peut prendre plusieurs directions : la désertion de ces zones commerciales standardisées et insipides ; le glanage – sur les marchés ou dans les champs – ; le recyclage, en redonnant une seconde vie aux objets via, par exemple, les zones de gratuité ; la défense de gratuités menacées (l’éducation), couplée à la conquête de nouveaux espaces de gratuité (le logement) comme nous y invite Jean-Louis Sagot-Duvauroux qui a consacré à ce sujet de nombreux ouvrages [note] .

Toutefois boycotter la sphère marchande telle qu’elle existe aujourd’hui, ou réutiliser des objets qui ont encore toute leur valeur d’usage n’est pas suffisant si cela ne s’accompagne pas d’une restructuration de l’appareil de production : la gratuité doit déboucher sur des alternatives structurantes de sortie du capitalisme.
Alors que se multiplient des expériences de gratuité, revenons, suite à la réédition du livre d’Alice Gaillard [note] , sur l’expérience des Diggers de San Francisco. A la fin des années 60, ces activistes américains inventent des distributions gratuites de nourriture et rêvent d’une ville libre et gratuite.





Prenons donc la contre-allée pour voir en quoi l’expérience des Diggers peut nous inspirer.

Ceux qui piochent


Armés de houe, de pelle, et de faux, ceux qui piochent gravissent la colline. Ils s’emparent de terres en friche. Ceux qui piochent ne demandent pas ; ils prennent.

Ils re-prennent la terre, les communaux qu’en droit ils peuvent posséder et cultiver collectivement.

Les Diggers, en français "Bêcheux" ou "Piocheurs", sont ceux qui piochent. Digger vient du verbe "to dig", qui signifie creuser, bêcher.

Au XVIIème siècle, en Angleterre, des paysans pauvres s’élevèrent contre les enclosures (qui permettaient aux seigneurs féodaux de morceler et fermer les parcelles cultivables pour leur usage personnel) et prirent possession en toute illégalité de terres sur la colline de Saint George dans le Surrey, près de Londres. Le nom de ces révoltés, les Diggers, provient donc de leur technique de résistance : creuser le sol et cultiver des potagers. Ils n’avaient plus de terres et s’en sont donc appropriées pour pouvoir se nourrir.

Pendant une année, ils cultiveront la terre, avant que les propriétaires ne réagissent...

L’expérience des Diggers de San Francisco (1966-1968)


A l’origine, il y a une troupe de théâtre, la San Francisco Mime Troupe. C’est parmi ses membres et parmi les jeunes qui gravitent autour d’eux que se créera le groupe des Diggers en septembre 1966 : leur nom est une référence explicite au mouvement créé en Angleterre en 1649.

Le quartier emblématique de San Francisco où ils habitent, Haight Ashbury, est alors en pleine émergence du mouvement hippie. S’ils s’insurgent, comme les hippies, contre la guerre du Vietnam et le "rêve américain", les Diggers déplorent par contre le manque de conscience politique du mouvement hippie : eux souhaitent s’organiser pour construire un monde nourri d’aspirations libertaires.

De même les Diggers rejettent les approches trop traditionnelles et trop théoriques (comme la New Left, la nouvelle gauche, apparue à l’époque) et les batailles d’idées : ils veulent expérimenter les pratiques collectives et s’organiser dès maintenant pour vivre selon leurs idéaux. À leurs yeux, la révolution ne doit pas être remise à plus tard, elle peut se faire ici même.

Free Food


Cherchant une action exemplaire pour lancer leur dynamique, ils la trouvent dans l’idée d’organiser, chaque jour, une grande bouffe gratuite dans un parc (ils tiendront 8 mois !). Il s’agit d’abord de pallier à un problème criant qui se pose à la communauté : nombreux sont les jeunes du quartier d’Haight Ashbury qui n’ont pas un rond pour se nourrir.

Pour les Diggers, « les repas gratuits ne sont pas une distribution de charité, ils ne sont pas un don qui reposerait sur la bonté de quelques riches personnes. Ils appartiennent tout simplement à ceux qui veulent bien les réaliser » [note] , d’où le slogan : « c’est gratuit parce que c’est à vous ! » Il s’agit en effet de créer un espace où se rencontrer, s’organiser et participer - et c’est bien ainsi que les Diggers vont devenir un véritable collectif. Enfin, il s’agit aussi de mettre en scène le rêve partagé d’une société où l’argent ne serait pas roi.

Concrètement, ils récupèrent – ou volent - au marché, aux halles, chez des maraîchers, de quoi préparer les repas. Ils se débrouillent. Ils recrutent aussi rapidement plein de gens qui ont envie de participer à l’organisation des repas.

Suivront d’autres expériences, outre des fêtes, des concerts gratuits, des actions dans les rues.

Free Store


Un magasin sera aussi créé où on peut trouver de tout sans dépenser un dollar, et dépasser les rôles stéréotypés du jeu marchand qui oppose clients et vendeurs (« si quelqu’un demande qui est le responsable, on lui dit que c’est lui »). Régulièrement fermés par les flics puis ré-ouverts ailleurs, les Free Stores des Diggers seront aussi des lieux de réunion, des salles de projection, des dortoirs où les derniers arrivés pourront passer quelques nuits, ainsi que des lieux où consulter des avocats ou des médecins bénévoles (Free Doctor). Peu après, la Free Bank est mise en place (elle durera trois ans) : une caisse commune où l’on peut mettre de l’argent ou en prendre, en fonction des besoins, alimentée par les membres du groupe ainsi que par des soutiens extérieurs. Pour inciter à la critique de l’argent, les Diggers organiseront aussi une grande parade intitulée « Mort de l’argent, naissance de Free », et brûleront régulièrement quelques billets verts. 

Ete 67... Free City Collective et fin des Diggers


Récupéré par le système médiatique et marchand, l’été 67 devient le Summer of love. Rien d’excitant pour les Diggers qui ont toujours œuvré pour conscientiser les jeunes à autre chose que l’acide et les chemises à fleurs ! Sentant le vent tourner, les Diggers abandonnent leur nom pour celui de Free City Collective, élargissant leur action à la ville entière.

En effet, pour apporter des réponses concrètes et immédiates aux plus pauvres et aux opprimés, pour assurer une organisation pratique et quotidienne de la lutte, et pour créer des espaces autonomes, la ville, comme cadre et comme échelle prend toute son importance : « Le moment est donc venu de nous donner plus d’envergure et de nous atteler à la tâche de créer des Villes libres et gratuites dans les zones urbaines du monde occidental. » [note]

Free City Collective existe jusqu’au printemps 1968, puis décide de quitter la ville pour partir à la rencontre de groupes qui se sont installés en communautés à la campagne. Ce départ de la ville doit être compris comme un départ vers des lieux où les aspirations autonomes seraient moins difficiles. Si tous ne partent pas à la campagne, la plupart évolueront rapidement au niveau politique vers des revendications plus écologiques.

De l’importance de la conjonction de coordination


Dans un numéro de la revue Vacarme consacré à la gratuité [note] , les coordonnatrices du dossier distinguent trois modes de production de la gratuité : la gratuité comme production d’une sphère non marchande dans l’économie, conquise grâce à des financements socialisés ; la gratuité comme refus des individus de se soumettre aux lois du marché ; la gratuité comme pointe avancée de la société de consommation, sophistication ultime des techniques de vente (le célébrissime "pour 2 achetés, le 3ème est gratuit !").

C’est le deuxième mode de production qui nous intéresse, puisque là peuvent s’inventer des alternatives.

Parmi les pratiques de sortie des lois du marché (piraterie, perruque dans les ateliers, autoréductions dans les supermarchés, développement de logiciels libres, glanage) prenons les zones de gratuité et les SEL : ce sont des espaces où l’argent est exclu. Ce sont, surtout, des espaces de convivialité et de sociabilité, des espaces imaginatifs, où chacun-e est interrogé-e par la propriété, l’argent, le don.

On présente les zones de gratuité comme un moyen de réduire les déchets et de recycler des objets. Soit. Mais ces zones de gratuités n’existeraient pas sans les rebuts ou les déchets du système marchand ! Ce qui est assez schizophrène si l’on envisage de sortir de ce système productiviste et consumériste. Ce que l’on peut obtenir gratuitement dans ces espaces non-marchands a été produit, majoritairement par le pire système qui soit. Réutiliser des objets n’est pas condamnable, au contraire, mais auraient-ils du être produits ? Sous quelles conditions ? En aussi grande quantité ? Par qui, et comment, aura été prise la décision ?

Les SEL, pour rappel, permettent à leurs adhérent-e-s de mettre des services, des biens, des savoirs à la disposition de chacun-e-s avec une monnaie fictive. Mais, les échanges restent évalués, mesurés. La monnaie bien que fictive reste l’étalon de ces échanges. Certains voient même dans les SEL un ennemi de la gratuité puisque le coup de main que vous donniez avant -gratuitement – a désormais un prix [note]  ! Le rapport marchand s’estompe mais n’est pas aboli.

Ce ne sont donc pas des pratiques dites radicales au sens où elles ne rompent pas avec le système dominant. On peut même déplorer que certaines de ces expérimentations ne fassent que l’accompagner : ainsi l’accompagnement institutionnel des ressourceries ou les tentatives de récupération du mouvement de la tente des glaneurs [note] .

De plus, l’apolitisme des SEL et de bien d’autres initiatives dites citoyennes, est problématique. S’opposer au règne du tout marchand, du tout à vendre, suffit-il à faire de vous un anticapitaliste ? Évidemment non.

Enfin, ces expériences de gratuité n’ont pas de liens avec des formes alternatives de production, et restent donc dépendantes du système productif capitaliste.
Voila pourquoi la conjonction de coordination – "et" - a toute son importance.

Si la gratuité vécue dans ces espaces permet individuellement d’être bousculé, interrogé sur ces rapports à l’argent et aux objets, il faut aussi que ce vécu ne débouche pas uniquement sur une émancipation individualiste. Un mode de vie (comme la simplicité volontaire ou autre démarche de sobriété) ne constitue pas un programme politique. L’erreur serait d’agir, d’imaginer des solutions pratiques sans outils théoriques (pour comprendre le fonctionnement du système dominant). C’est une action combinée qui nous permettra d’atteindre une société égalitaire et autogérée : émancipation personnelle et alternatives collectives et projet politique.

Produire ce qu’on pourra échanger, c’est ce qu’avaient compris les Diggers, quand ils s’étaient associés avec le Morning Star Ranch (ferme communautaire) pour utiliser une partie de leur production pour les Free Foods, et surtout dans leur texte-programme publié à leur dispersion à l’été 1968, le jeu comparatif et post-compétitif de la ville libre et gratuite : « Nous devons mettre nos ressources en commun et stimuler mutuellement nos énergies pour assurer la liberté de nos activités respectives  : construire des alliances avec les autres groupes des villes, militants révolutionnaires et gangs underground, mettre sur pied, ensemble, des activités libres et gratuites nécessaires pour une économie autonome (centres de stockage et de distribution de nourriture gratuite, garages, dispensaires, coopératives agricoles, logements, espaces de travail, etc) [note] ».

Ce qui a finalement le plus intéressé les Diggers, c’était la question de l’autonomie, plus que celle de la gratuité. Ils portaient un projet révolutionnaire, une vie libérée de l’argent, pleinement conscients que se libérer de l’argent c’est se libérer de l’état et de ses outils d’administration et de contrôle des marchés. Comme l’écrit joliment J.- L. Sagot-Duvauroux : « La gratuité, c’est déjà un îlot de société sans classe, sans État [note]  ».

Mais, rendre tout gratuit n’est pas un projet en soi. Le thème de la gratuité rend visible la question de la production, de ses moyens et de ses fins (et au delà les questions du travail et du temps). Ainsi la question primordiale semble être moins la question de l’accès (payant ou gratuit), que ce qui empêche de construire l’autonomie, soit le système de croissance et ses marchandises.
PAR : Olivier Bouly
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