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Antisexisme
par Hélène Hernandez le 15 septembre 2014

Celles de 14

EXTRAIT DU MONDE LIBERTAIRE HORS SÉRIE N°57 : 14-18, MORTS PAR LA FRANCE

« Les mémoires, façonnées par la commémoration et la présence des anciens combattants, ne retiennent que les noms des héros de la guerre ou des champs de bataille. Symboliquement, dans toute l’Europe, la statuaire des monuments aux morts – quelque 30 000 en France – remet chaque sexe à sa place. Des femmes, il n’est question que par allégories : la Victoire, la veuve éplorée, exceptionnellement la mère maudissant la guerre [note] . »




Les femmes restent souvent les grandes oubliées des guerres. Elles vivent le départ au front des hommes, qu’ils soient leur mari, leur compagnon ou leur fils ; qu’elles soient favorables ou non à ces départs, elles craignent ce qu’il adviendra de ces guerres des puissants qui massacrent et tuent les humbles et les pauvres. Tous ceux qui sont appelés ne partent pas la fleur au fusil, et bien souvent, toutes celles qui restent n’ont guère plus d’ambition guerrière. Il suffit de réécouter certaines complaintes :

« Pour faire de ton fils un homme,
Tu as peiné pendant vingt ans,
Tandis que la gueuse en assomme
En vingt secondes des régiments.
L’enfant qui fut ton espérance,
L’être qui fut nourri en ton sein,
Meurt dans d’horribles souffrances,
Te laissant, vieille, souvent sans pain.

Est-ce que le ciel a des frontières ?
Ne couvre-t-il pas le monde entier ?
Pourquoi sur Terre des barrières ?
Pourquoi d’éternels crucifiés ?
Le meurtre n’est pas une victoire !
Qui sème la mort est un maudit !
Nous ne voulons plus, pour votre gloire,
Donner la chair de nos petits
[note] . »





En juillet 1913, Emma Couriau, typographe, veut se syndiquer à la chambre syndicale typographique lyonnaise. Son admission est refusée et Louis Couriau, son mari, lui-même typographe et militant révolutionnaire, est radié du syndicat pour n’avoir pas dissuadé sa femme d’exercer le métier. La Fédération du Livre CGT est officiellement ouverte au travail des femmes depuis le congrès de 1910, mais le syndicat lyonnais y est fermement opposé. Marie Guillot [note] saisit la Ligue des Droits de l’Homme et la Fédération Féministe du Sud-Est dont elle est membre. L’affaire devient publique. Georges Yvetot, Georges Dumoulin dans la Voix du peuple, Émile Pouget dans la Guerre sociale, Pierre Monatte dans la Vie ouvrière, Alfred Rosmer dans la Bataille syndicaliste, prennent la plume et la soutiennent. Elle veut soumettre un projet de “comité d’action féminine syndicale”, avec l’objectif d’organiser les ouvrières, avec ou sans l’approbation des sections syndicales locales. Le projet est inscrit à l’ordre du jour du XIIIe congrès de la CGT, prévu en septembre 1914 à Grenoble... congrès qui, du fait de la déclaration de guerre, n’a pas lieu. Ce n’est que le 15 juillet 1920 que les femmes mariées pourront adhérer à un syndicat sans l’autorisation de leur époux. La guerre aurait-elle fait avancer ce combat-là ? Le 5 juillet 1914, le mouvement féministe organise une grande manifestation suffragiste en l’honneur de Condorcet, afin de promouvoir l’égalité politique. Et il faudra attendre la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour voir aboutir la concrétisation en France de cette revendication. L’influence d’une guerre, là encore ?

Mais quelle est cette histoire de "celles de 14", de ces femmes de 1914 ? Non pas à l’aune de nos conceptions actuelles, mais en allant puiser dans les travaux d’historiens et d’historiennes ce qui était la réalité de la vie sociale et économique de ces femmes en ce début du xxe siècle. Deux ouvrages parus récemment nous éclairent : celui de Colette Avrane sur les Ouvrières à domicile, et celui de Margaret Maruani et Monique Meron sur Un siècle de travail des femmes en France, 1901-2011.

Le travail de l’ombre : décomptes et contours flous


Maruani et Meron évoquent la difficulté de comptabiliser la population active féminine dès les débuts de la statistique des recensements nationaux, à la toute fin du XIXe siècle. En effet – et cela renvoie au travail de Colette Avrane – les enquêteurs officiels se demandent comment considérer la femme de l’agriculteur, du commerçant ou de l’artisan, mais aussi comment se fier aux déclarations des domestiques hébergées dans les familles, des ouvrières à domicile et des chômeuses et, du coup, ouvrent pour la première fois deux catégories : celle des hommes et celle des femmes. Si l’on veut tracer l’évolution de la population active et en particulier féminine, en la définissant comme toute la population en emploi ou dite "active occupée" et toute la population au chômage, les effectifs masculins sont plus faciles à appréhender que les effectifs féminins. La difficulté a justement justifié de faire des calculs séparés, dans une période où les employés des statistiques n’avaient aucune notion des rapports sociaux de sexe, ou d’approche genrée : cela fit ensuite le bonheur des études des historiennes sur la situation de travail des femmes. « Cette histoire, mille fois entendue, de la chute de l’activité féminine durant la première moitié du xxe siècle résiste-t-elle à l’examen des statistiques et de leurs définitions ? (…) le salariat a-t-il révélé l’emploi féminin ou l’a-t-il dopé [note]  ? ».

Part des femmes dans la population active
1901 34,5%
1906 37,1%
1911 36,9% Pas de statistiques durant la guerre
1921 39,6% En 1921 : le recensement se fait sur la base de 90 départements
1926 36,7%
2008 47,6%
Source : effectifs relevés directement dans les recensements de la population

La guerre est souvent citée comme un moteur de mise au travail des femmes. De ce tableau présenté ci-dessus, nous pourrions conclure que l’effet de la guerre ne perdure pas, la part des femmes dans la population active revient presque à son niveau de départ. « Tout se passe comme si la pénétration des femmes dans l’activité productive pendant la guerre s’avérait sans conséquence par la suite et parfaitement temporaire [note] . » Durant la guerre, l’absence de recensement laisse une zone d’ombre quant à la réalité de l’emploi féminin, mais l’après-guerre montre durant quelques années une plus forte proportion de femmes dans la population active.

Mais de quel emploi s’agit-il ? La définition moderne de l’activité sépare la sphère domestique en deux catégories : celles des femmes au foyer, donc non rémunérées, et celles des domestiques rémunérées. Selon Geneviève Fraisse, les historiens et historiennes s’accordent pour établir la population domestique à un effectif de 900 000 à 1 000 000 de personnes avant 1914, et à une chute brutale lors de la Première Guerre mondiale à 150 000 personnes, en très grande partie des femmes [note] . Rappelons aussi que 21% des françaises adultes ne savaient pas lire au début du xxe siècle, ce qui va de pair avec le grand nombre de gamines placées à partir de 10-11 ans pour être au service de familles. Il va sans dire que la plupart n’avait aucune rémunération, n’avait que très peu de repos journalier et hebdomadaire et aucune liberté de sortir, ne serait-ce que pour voir sa famille ou son propre enfant placé.

Colette Avrane nous livre d’autres chiffres sur les femmes mariées, célibataires ou veuves, contraintes de travailler à la maison, pour des raisons économiques avant tout, mais aussi sous la pression sociale  : la place des femmes, c’est à la maison et non pas à l’usine, où elles risqueraient une promiscuité malveillante. Elles étaient couturières – à chaque vêtement correspondait un métier : chapelière, corsetière, culottière, etc. –, tireuses de fils, brodeuses ou dentellières : en 1907, un an après la création du premier ministère du Travail, le recensement fait état de 927 705 femmes travaillant dans l’industrie à l’extérieur et de 906 512 femmes travaillant chez elles [note] .

« Vint passer une pauvresse…
Des piqûres de son aiguille
Elle a le bout du doigt tout noir
Et ses yeux au travail du soir
Se sont affaiblis. Pauvre fille [note] .
»

La misère qui régnait chez les ouvrières à domicile était due à un salaire de moitié inférieur à celui des ouvriers à domicile, et en dessous du minimum vital, même après 12 à 14 heures de travail par jour (la journée de travail était limitée à 11 h depuis 1892). Certains travaux, occupés par des femmes le temps d’une convalescence d’un homme ou suite au décès d’un homme, étaient systématiquement dévalués, même si le rendement et la qualité étaient les mêmes, voire supérieurs. Certaines envoyaient l’homme chercher l’ouvrage et le rapporter, d’autres se travestissaient en homme, afin de toucher le montant masculin.

La population féminine en activité reste difficilement cernable car, non seulement le travail à domicile est le lieu de clandestinité du travail des femmes, mais aussi le nombre de chômeuses ne peut être appréhendé de manière générale et encore moins dans le travail à domicile. D’une part, bon nombre de femmes ne trouvant pas d’emploi, ne se déclarait pas chômeuse (et ne se déclare toujours pas aujourd’hui). D’autre part, le travail à domicile est souvent saisonnier avec des périodes d’absence complète de travail durant plusieurs mois : dans l’industrie, ces périodes pouvaient déjà être considérées comme du chômage mais dans le travail à domicile, il ne l’était point. Et de tout temps les femmes ont plus utilisé le bouche à oreille et les relations familiales ou de voisinage qu’elles n’ont fréquenté les offices départementaux de placement. Au début du xxe siècle, ne sont donc pas comptabilisés les façonniers, les journaliers agricoles, mais aussi les marchandes des quatre-saisons, les couturières ou les ouvrières à domicile. Aujourd’hui, nous savons que nous disposons d’un autre comptage du chômage guère plus favorable, puisque la France a adopté l’approche européenne : une personne est au chômage : 1/si elle est sans emploi et n’a pas travaillé, "ne serait-ce qu’une heure" pendant la semaine de référence ; 2/si elle recherche activement un emploi, avec démarches effectives ; 3/si elle est disponible pour prendre cet emploi immédiatement, c’est-à-dire dans les quinze jours.

La mise en lumière : Debout femmes françaises !


Françoise Thébaud rapporte que Viviani, alors Président du Conseil, lance un appel, le 7 août 1914, aux femmes françaises et plus particulièrement aux paysannes dans un langage viril : « Debout, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie. Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Debout ! À l’action ! À l’œuvre ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde. » Le 5 août, une loi avait institué une allocation de femme de mobilisé, aux motifs, non pas d’assurer un secours à la famille, mais de soutenir le moral du poilu.

Si la mémoire collective a retenu que lors de la Première Guerre mondiale, les femmes ont été massivement recrutées dans les usines d’armement et de munitions, pour Maruani et Meron, plutôt que d’un simple afflux, il semble qu’il faille aussi parler de déplacements, de mobilité intersectorielle sur le marché du travail, de visibilité du travail des femmes en des endroits imprévus. Ainsi des femmes quittent par milliers des emplois mal payés, peu réglementés, abandonnent leurs maigres gages et des maîtres tyranniques, et rejoignent l’industrie de l’armement, espérant un salaire double de celui qui était le leur. Elles deviennent pour un certain nombre les "munitionnettes".

Pendant la mobilisation des 8 millions de français partis au front sur les 4 ans et demi de la guerre, des métiers réservés aux hommes s’ouvrent aux femmes. 400 000 femmes sont recrutées dans l’industrie de l’armement, soit le quart de la main d’œuvre totale. Dans le seul département de la Seine, 100 000 femmes travaillent dans la métallurgie contre 8 à 9 000 avant-guerre [note] . Maruani et Meron nous disent : « les femmes circulent d’un secteur d’activité à un autre : elles deviennent maréchales-ferrantes, boulangères, bouchères, gardes-champêtres, prennent en charge les classes des garçons dans le primaire et le secondaire. La visibilité des femmes au travail augmente subitement et fortement ». Les femmes embauchées présenteront des qualités dites féminines comme le sérieux, la minutie, l’aptitude au travail monotone : il leur sera confié des travaux mécaniques en série, de fabrication des pièces fines, et de vérification. Mais elles subiront là comme ailleurs les contremaîtres et chefaillons cherchant à jouer les Don Juan et à user du droit de cuissage.

Le "régime du quart en moins"


Mais là encore, le salaire d’appoint fait rage. Pierre Hamp, inspecteur du travail, dénonce en 1918 le "régime du quart en moins" [note] dans les usines de guerre. Tout au long du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, l’écart des salaires entre les hommes et les femmes varie de 100% à 20%. Dans les premières conventions collectives, les syndicats approuvent l’abattement par rapport au salaire masculin. Dans la convention de la métallurgie, la réduction est de 20%, ramenée à 15% dans les usines d’armement pendant la Première Guerre mondiale. Il faudra attendre 1950 pour que cet abattement n’apparaisse plus dans les grilles de classifications et que soit supprimée la notion de salaire féminin. En 2014, le quart en moins s’élève en France à -27% pour les salaires des femmes par rapport aux salaires des hommes. Pourquoi ce quart en moins ? Parce que derrière toute femme il y a un homme qui la protège et subvient à ses besoins : le père, le mari, le frère… Parce qu’une femme a moins besoin de manger qu’un homme… Parce que les besoins féminins sont compressibles… Parce que les femmes font des enfants… Ainsi les salaires des hommes seraient calculés en fonction des besoins à satisfaire ? Et les salaires des femmes seraient établis selon leur rentabilité évidemment moindre !

Selon la féministe allemande Käthe Schirmacher, citée par Rachel Silvera, en 1902 en France, les femmes gagnent en moyenne de 1 F à 3,20 F par jour dans l’industrie et selon les départements ; pour les hommes, la fourchette va de 3,20 F à 7,50 F. Inférieur de 57 à 68% en moyenne, le salaire le plus élevé des femmes correspond au plus bas salaire des hommes. La Grande Guerre introduit une réglementation des salaires féminins en janvier 1917 : un taux fixe d’affûtage correspondait à un salaire minimum au temps et à un salaire horaire minimum aux pièces pour les ouvriers non professionnels : le minimum pour le taux horaire d’affûtage était de 0,80 F pour un homme et 0,65 F pour une femme, le minimum pour le salaire aux pièces était de 1 F pour un homme et de 0,75 F pour une femme, soit des écarts de 18,7% à 25%.

Elles furent recrutées aussi dans des emplois qui deviendront quasi exclusivement féminins et qui renvoient au stéréotype ange et mère, comme le métier d’infirmière. Mais attention : aux médecins, la blessure ; aux infirmières, le blessé ; et un diplôme subordonné bien évidemment à l’académie de médecine. La résistance est forte à modifier le rôle des uns et des autres : les femmes ne peuvent assumer que des fonctions de remplaçantes ou d’auxiliaires. Pourtant au même moment Marie Curie et sa fille imposent la radiographie à la chirurgie de guerre et mettent en circulation une flotte de voitures radiologiques.

Des grèves de femmes en période de guerre !


Les femmes développeront aussi des grèves – en période de guerre ! – comme celles des midinettes et des munitionnettes. Le 14 mai 1917, dans un atelier de couture à Paris, des "midinettes" (surnommées ainsi parce qu’elles prennent le repas du midi sur le pouce) entameront une grève de 14 jours car elles viennent d’apprendre que leur semaine sera amputée du samedi après-midi faute de commandes des grandes dames oisives de la société en ces temps de guerre. 250 couturières perdent ainsi une demi-journée de salaire alors qu’elles savent qu’en Grande-Bretagne leurs consœurs bénéficient de la "semaine anglaise" sans perte de salaire. Elles revendiquent le paiement intégral du samedi et une indemnité de vie chère de un franc par jour.

Cette grève est bien loin d’être la première de cette année 1917. Le thermomètre social est bien remonté depuis que l’union sacrée de 1914 l’a fait geler : 17 grèves cette année-là, une centaine en 1915 et déjà 300 en 1916. Le secteur du textile est souvent en pointe. Quand les midinettes descendent dans la rue, leur mouvement fait sourire les passants. Avec leurs belles robes noires et leurs élégants chapeaux, elles se dirigent vers les Grands Boulevards où elles entraînent d’autres maisons de couture. Elles sont bien décidées et obtiendront gain de cause.

Quant aux munitionnettes, la grève démarre en mai 1917 dans l’usine Javel de Citroën. Celles-ci représentent la moitié du personnel. Dans les ateliers, 90 % des ouvriers sont des ouvrières. Elles réalisent les tâches les plus disqualifiées et les plus sales : dégraissage des obus à l’acide, soudure… Chaque obus pèse sept kilos. La munitionnette soupèse en un jour 35 000 kg. Alors que les cadences sont infernales, les ouvrières touchent un salaire inférieur de moitié à celui des hommes. Les patrons se justifient en faisant valoir que le salaire des femmes n’est après tout qu’un salaire d’appoint. À l’issue d’une grève massive, les munitionnettes de Javel obtiennent la réduction de la journée de travail à 10 heures, un jour de repos tous les quinze jours et une revalorisation de leur salaire, qui reste inférieur de 25 % à celui des hommes [note] . D’autres grèves éclateront en 1917, suivant de près les mutineries sur le front.

Le prix du sang


Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, le déficit d’hommes de 20 à 40 ans cause un important déséquilibre : 6 femmes pour 5 hommes dans cette tranche d’âge en 1921. L’arrivée d’une main d’œuvre étrangère et coloniale, masculine pourtant, ne l’atténue que partiellement. En conséquence un nombre important de jeunes femmes, veuves de guerre ou célibataires, restent solitaires et doivent gagner leur vie. Mais dès 1926, l’activité féminine redescend : ceci est dû à la régression de l’emploi dans le textile et l’habillement alors que les femmes se maintiennent dans la métallurgie. Pour Jean Daric, en ne s’en tenant qu’aux professions non agricoles, « La France se situait parmi les tout premiers pays du monde en ce qui concerne l’activité professionnelle féminine » [note] . En 1930, les femmes représentaient 34% de la population active non agricole, en tête des pays européens juste après la Suisse, la Suède et le Danemark.

La rhétorique du sacrifice et les figures de l’infirmière dévouée, des dames des bonnes œuvres et des marraines de guerre restent très présentes dans la majorité des organes de presse. Le rouleau compresseur de la femme salvatrice et consolatrice écrase tout sur son passage. Des anarchistes et des pacifistes accusent même les femmes d’être moins que des bêtes, de n’avoir pas su empêcher les soldats de partir en 1914 alors que les mères louves protègent leurs petits, d’avoir vendu leur homme pour 25 sous (le prix de l’allocation), ou bien encore de faire la fête pendant qu’ils meurent au combat [note] . C’est vrai que la Grande Guerre fut un long traumatisme pour les hommes en tant que massacre de masse, mais aussi avec des poilus enfoncés dans la boue et le sang des tranchées, immobiles, condamnés à attendre les percées meurtrières. Images non viriles d’impuissance, de régression à l’état sauvage telles que le cinéma a pu nous les montrer. Des rescapés revinrent avec des "gueules cassées", avec des bronches brûlées, des amputations, une identité masculine malmenée. La grande boucherie conduira à 9 millions de morts, 1,3 million pour la seule France, soit 10% de la population active masculine, et plus de 3% de la population totale française. Les femmes revêtent des tenues sombres et des longs voiles de deuil. On les somme de semer le courage, d’accepter stoïquement la mort du fils ou du conjoint. 600 000 veuves en France et Maurice Barrès propose même "le suffrage des morts" qui déléguerait à la veuve la voix du défunt (rappelons qu’elle n’a pas le droit de voter pour elle-même). Les catégories les plus touchées par la mort concernent la paysannerie, la jeunesse des écoles et les professions libérales incorporées dans les corps d’officiers. Mais la Grande Faucheuse touchera aussi les enfants et les femmes : suite aux privations de nourriture et de chauffage, la mortalité infantile augmente pendant la guerre et comme le rationnement culmine en 1917, des femmes jeunes, de 15 à 30 ans, seront également emportées, doublant, voire triplant le taux de mortalité précédent, et ce en Allemagne comme en France. Des femmes sont suspectées de trafic de cartes de rationnement, de vols dans les magasins, de marché au noir et de troc avec les paysans : toutes choses légitimes en somme qui seront reconduites ensuite lors de la Deuxième Guerre Mondiale et des suivantes. En outre, du printemps 1918 à l’été 1919, l’épidémie de grippe espagnole fait en France 210 900 victimes, avec deux pics : le premier en octobre 1918 et le second en février-mars 1919.

L’impôt du sang


Alors, ce sont les femmes qui trinquent avec le retour du bâton. La guerre fortifie la pensée sociale traditionnelle d’avant 14 : la femme est intrinsèquement faible, mère de la race... ou alors prostituée car le juste repos du guerrier l’exige. Toujours selon Françoise Thébaud, les épouses infidèles sont mises au pilori, punies d’amende et de prison. « La sévérité des tribunaux envers la femme adultère va de pair avec leur indulgence pour le soldat convaincu d’assassinat de son épouse coupable. » En France comme dans les autres pays, la guerre réactive l’enfermement des personnes prostituées dans les maisons de tolérance et les bordels militaires, et donne ainsi une plus grande force aux tenants du réglementarisme. Les personnes prostituées sont sans arrêt contrôlées sur le plan médical, voire hospitalisées de force, elles sont encartées ; les clandestines sont pourchassées, suspectées de pratiquer l’espionnage ou la guerre bactériologique !

En l’absence des hommes mobilisés, l’État renforce son pouvoir répressif et ses prérogatives de chef de famille. La Loi du 3 juillet 1915 permet à la femme d’exercer l’autorité parentale... à condition cependant que la justice l’autorise en raison de l’impossibilité du conjoint de remplir ces fonctions : il faudra attendre 1938 pour que soit abrogé dans le code civil le devoir d’obéissance de la femme vis-à-vis de son époux, et pour que soit supprimée la notion d’incapacité civile pour les femmes mariées ; et ce n’est qu’en 1970 que la loi relative à l’autorité parentale conjointe précisera que le père n’est plus le chef de famille [note] . En attendant, on culpabilise les mères qui travaillent : la maternité serait non seulement le devoir naturel ou l’épanouissement suprême de la femme, mais aussi son service actif à la patrie... l’impôt du sang !

Les féministes souhaitaient faire de cette expérience de travail dans des emplois masculins un tremplin pour l’égalité professionnelle, du moins vers l’ouverture de métiers et la qualification des travailleuses. Elles revendiquent une formation professionnelle, elles ouvrent et promeuvent des écoles, elles préparent l’avenir par un vaste travail d’enquête et d’information sur l’éducation des femmes et les carrières de femmes, « pour aider à rompre un nouveau barreau de la cage où les siècles ont enfermé l’activité féminine » dit Jane Misme dans la Française le 6 mars 1915. Par ailleurs, des lesbiennes comme Gertrude Stein produisent leurs œuvres les plus érotiques pendant la guerre. Hélène Brion, institutrice et syndicaliste, et surtout féministe, déclare devant le Conseil de guerre, le 29 mars 1918 : « Je suis ennemie de la guerre parce que féministe ; la guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle. »

Mais la réponse fut de contrôler le ventre des femmes et non d’en faire des citoyennes. La démobilisation des femmes fut rapide et brutale. Il s’agissait avant tout de faire place aux vétérans, de les réintégrer dans la famille et le travail afin de réassurer leur identité masculine et leur fonction économique. Les primes de natalité et les médailles de la famille pour des mères de 5, 8 ou 10 enfants sont distribuées dès le début de 1920. L’allocation de femme de mobilisé, les pensions pour veuves de guerre complètent le tableau d’un droit social protecteur fondé sur une logique d’ayant droit et donc d’une citoyenneté sociale médiatisée par le chef de famille.

La place était faite pour le retour de bâton. En 1920, l’Assemblée Nationale bleu horizon vote une loi interdisant l’avortement et la contraception, interdiction qui ne cessera d’être renforcée par la suite.

En France, la loi du 23 juillet 1920 assimile la contraception à l’avortement. Toute propagande anticonceptionnelle est interdite. Le crime d’avortement est passible de la cour d’assises. Cette loi "scélérate" sera modifiée par la loi du 12 janvier 1923, l’importation d’articles anticonceptionnels est prohibée. Les jurys populaires se montrant trop favorables aux inculpé-e-s, l’avortement est désormais jugé en correctionnelle. Puis la loi de 1939, qui promulgue le Code de la famille, renforce la répression. Des sections spéciales de policiers sont créées. Les tentatives sont punies comme les avortements. Les avorteurs sont très sévèrement condamnés. En 1941, ils peuvent être déférés devant le tribunal d’État. En 1942, l’avortement devient crime d’État. Pour l’exemple, une avorteuse est condamnée à mort et guillotinée en 1943. Plus de 15 000 condamnations à des peines diverses sont prononcées jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. La Libération ne remet pas en question l’arsenal législatif répressif, avec son corollaire de décès ou de mutilations provoqués par les avortements clandestins. Les procès auront lieu contre les avortées et leurs complices jusqu’aux années 1970. Toutefois, avocats et juges n’appliquent plus la loi dans toute sa rigueur. Cette longue période répressive qui causa la mort de bien des femmes, ne prendra fin qu’à partir de la loi Neuwirth autorisant la contraception en 1967, et surtout la loi Veil autorisant l’interruption volontaire de grossesse en 1975. Après les lois "scélérates", les féministes réformistes approuvent à quelques nuances près, les féministes radicales protestent, L’humanité s’en fait écho. Séverine y défend la grève des ventres le 9 avril 1922, car le gouvernement n’a pas à « se permettre d’allonger son nez dans les alcôves et à se mêler de ce qui s’y passe. » La répression s’abat sur les néo-malthusiens. Le 4 juin 1921, Eugène Humbert est condamné à cinq ans de prison, le 21 juin, c’est Jeanne Humbert qui est condamnée à 2 ans de prison et 300 000 francs d’amende.

Vers une dynamique d’émancipation


Après la guerre, le travail des femmes continue de subir les réticences sociales et morales, mais le travail à l’usine les requiert de plus en plus, certes pour des travaux répétitifs non qualifiés. Par ailleurs se développent les emplois tertiaires dans le commerce, les banques, les services publics et même les professions libérales. Le développement du syndicalisme chrétien imprégné de catholicisme social renforce le familialisme ouvrier d’autant que le mouvement syndicaliste révolutionnaire se retrouve divisé et peu disponible pour la syndicalisation des femmes à l’heure de la révolution d’octobre en Russie. Il faudra attendre 1922 pour qu’une commission féminine confédérale voie le jour sous l’impulsion de Marie Guillot au sein de la CGTU.

Sur le plan législatif et réglementaire, les femmes ont gagné en 1907 le droit de disposer de leur salaire, en 1920 le droit d’adhérer à un syndicat sans autorisation maritale ; par la Loi du 10 juillet 1915, les ouvrières à domicile des industries du vêtement bénéficient désormais du droit à un salaire minimum, et de l’autorisation pour les associations et les syndicats d’exercer une action civile devant les conseils de prud’hommes en cas d’inobservation de la loi, sans avoir à justifier d’un préjudice. Soulignons que la Loi de 1915 reste toujours d’actualité et a servi de modèle pour le travail à domicile européen.

La liberté d’allure et de mouvement est gagnée, débarrassé des entraves du corset, des vêtements longs et encombrants et des chignons sophistiqués. Le sport se développe timidement mais résolument [note] . Et pourtant, les mythes virils ne cessent d’affirmer que les hommes sont faits pour combattre et conquérir, les femmes pour enfanter et materner, afin soi-disant de garantir paix et sécurité (sûrement dans les ménages ?), et la femme-mère est au cœur des discours de manière quasi consensuelle. Mais aussi, Victor Marguerite fait un triomphe en 1922 avec La garçonne, vendu à un million d’exemplaires, traduit en douze langues.

Le mouvement féministe est clairement engagé dans ce début du XXe siècle selon plusieurs courants. Des personnalités riches en idées ont inspiré ce mouvement : Maria Deraisme, libre-penseuse anticléricale et première femme à être initiée à la franc-maçonnerie, Hubertine Auclert, militante pour le droit de vote des femmes, Nelly Roussel, néo-malthusienne et anarchiste, puis Gabrielle Duchêne qui créa la coopérative de production L’Entraide à Paris, Marguerite Durand qui fonda le journal La Fronde (quotidien de de 1897 à 1903 puis mensuel de 1903 à 1906), et parmi les femmes socialistes, Maria Vérone, avocate et libre-penseuse, Marie Bonnevial, institutrice, militante à la Ligue des droits des femmes, Hélène Brion, institutrice, syndicaliste CGT et pacifiste, auteure de La voie féministe, et parmi les plus radicales, Madeleine Pelletier, première femme psychiatre de France, militante libertaire et Arria Ly, revendiquant le droit à l’autodéfense, animant le journal Combat féministe. En 1914, le mouvement féministe international pacifiste éclate comme tous les mouvements politiques internationaux. Il restera une cassure entre le féminisme post-guerre prônant le suffragisme, et le féminisme radical minoritaire luttant pour la liberté sexuelle et l’égalité professionnelle, comme les néo-malthusiennes françaises Madeleine Pelletier et Jeanne Humbert. Tous combats qui seront menés entre les deux guerres, et poursuivis encore à partir des années 60.

Non, la Première Guerre mondiale n’a pas libéré les femmes en les recrutant dans l’industrie, industrie d’armement de surcroît ! Mais elle peut apparaître autant comme un arrêt dans un mouvement pacifiste international, que comme un moteur à bas régime pour s’affranchir de la misère, de l’illettrisme, de l’invisibilité afin de s’engager vers l’émancipation économique, sociale et politique. Un combat jamais achevé.
PAR : Hélène Hernandez
Groupe Pierre Besnard de la Fédération anarchiste,
Émission Femmes libres sur Radio libertaire
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