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par Mireille Mercier et Daniel Pinós • le 2 novembre 2026

Cinéma : La bola negra

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Une fresque queer face au fascisme, à l’homophobie et à l’oubli


Avec La bola negra, Javier Calvo et Javier Ambrossi (Los Javis) signent un film d’une ambition peu commune, à la fois historique, politique et romantique. Nourrie par l’imaginaire de Federico García Lorca et par l’ébauche du texte auquel le poète grenadin travaillait quelques mois avant son assassinat, l’œuvre transforme un projet inachevé en une vaste méditation sur le désir, la mémoire, l’exclusion et la liberté.

Le récit se déploie sur trois époques. En 1932, Carlos, jeune homme issu de la haute bourgeoisie, se voit refuser l’entrée dans l’exclusif casino de Grenade en raison des rumeurs concernant son homosexualité.
En 1937, au cœur de la guerre civile, Rafael, soldat républicain blessé, rencontre Sebastián, militaire insurgé chargé de le surveiller dans un hôpital de campagne. Prisonnier, Rafael noue une relation intense et bouleversante avec Sebastián. Rafael Rodríguez Rapún, ancien footballeur, acteur et militant républicain fut l’un des grands amours de Federico García Lorca.




En 2017, Alberto, historien gay, reçoit un héritage inattendu qui l’entraîne dans une enquête familiale et littéraire remontant jusqu’à Lorca. Il s’agit d’un testament inattendu de son grand-père maternel qu’il n’a jamais connu. Cet héritage consiste en une enveloppe mystérieuse contenant un manuscrit précieux : les pages disparues et inachevées de la pièce de théâtre La bola negra de Federico García Lorca.
Ces trois histoires forment une constellation où circulent les mêmes motifs : le secret, le désir, la peur, la violence sociale et la nécessité de se construire contre les identités imposées. Au centre du film, une question essentielle : comment vivre sa propre vie plutôt que celle que les autres ont décidée pour soi ? À travers ses personnages, Los Javis réveillent une mémoire homosexuelle espagnole longtemps reléguée au silence.

Les frontières de l’appartenance : exclusion, désir et mémoire
L’exclusion de Carlos révèle une société où la réputation et la rumeur suffisent à transformer un individu en paria. Le casino de Grenade devient le symbole d’un monde fermé, dominé par des règles implicites déterminant qui peut appartenir à la communauté et qui doit en être rejeté.
Dans une scène théâtrale et presque cérémonielle, les notables de Grenade votent secrètement son exclusion à l’aide de boules blanches et noires. Cette procédure expose l’hypocrisie d’une élite aristocratique, religieuse, militaire et conservatrice, soucieuse de préserver les apparences. Les regards, l’attente et le verdict collectif transforment une simple admission en procès social. Carlos n’est pas jugé pour ses actes, mais pour ce que les autres pensent qu’il est.
Avec Rafael et Sebastián, la violence devient physique et politique. Tout sépare ces deux hommes, appartenant à deux camps opposés. Pourtant, une relation se noue au milieu des armes, des blessures et de la mort. Le désir ouvre une brèche dans un univers où les identités et les rôles paraissent déjà fixés. Leur rencontre acquiert une intensité charnelle, presque miraculeuse, comme si l’amour pouvait suspendre un instant la logique meurtrière de la guerre.
Avec Alberto, enfin, le récit rejoint le présent. Son enquête révèle que les blessures du passé survivent aux changements de société : elles demeurent dans les familles, les archives, les objets et les silences. Découvrir ce qui a été caché revient aussi à découvrir une part de soi-même.




C’est dans cette circulation entre l’intime et l’Histoire que La bola negra trouve sa plus grande force. Le désir homosexuel n’est pas une simple caractéristique des personnages : il devient une puissance de transformation. Aimer quelqu’un que la société rejette constitue une résistance à l’ordre établi.

Une mise en scène qui assume l’excès
Pour donner forme à cette matière, les réalisateurs choisissent une esthétique spectaculaire. Paysages, ruines, uniformes, explosions, lumières, corps et décors sont investis d’une forte charge visuelle. Dès les premières minutes, une scène de mort et de destruction mêlant ironie et grand spectacle annonce une œuvre qui cherche à saisir le spectateur par les yeux avant de le conduire vers l’émotion.
Los Javis aiment les images qui restent en mémoire : une statue monumentale de Saint- Sébastien parmi les ruines, un corps éclairé par la lune, une silhouette militaire dans un paysage dévasté, une explosion qui transforme la guerre en spectacle ou une étreinte qui prend une dimension presque sacrée.
Le film n’a peur ni de la beauté ni de l’artifice. Au contraire, il semble considérer que l’artifice peut rendre visible ce que la réalité historique a longtemps empêché de montrer. Cette démesure donne à l’œuvre son énergie singulière. Les personnages évoluent moins dans une reconstitution froide que dans un univers oscillant entre conte, mélodrame et tragédie.




Cette esthétique prolonge l’identité artistique de Javier Calvo et Javier Ambrossi, qui mêlent depuis toujours culture populaire, humour, sensibilité queer et goût du spectacle. Avec La bola negra, ils portent cette énergie dans un récit historique ample, sans renoncer à la puissance du pop ni au plaisir du cinéma. Ils revendiquent le droit de parler de Lorca, de la guerre civile et de la répression homosexuelle tout en proposant une œuvre accessible, séduisante et émotionnelle.

Lorca, présence vivante et mémoire queer
Federico García Lorca n’est pas le sujet d’une biographie déguisée. Il est une présence souterraine qui traverse le film, une figure historique et artistique dont l’œuvre continue de relier le désir, la mort, la beauté et la mémoire.
Le titre lui-même fonctionne comme une métaphore. La Bola negra désigne d’abord le refus, l’exclusion et la marque imposée à celui qui ne correspond pas à la norme. Ce qui était caché réapparaît ; ce qui fut réduit au silence retrouve une voix ; ce qui semblait appartenir au passé continue d’agir sur le présent.
L’un des apports majeurs du film réside dans cette manière de placer l’expérience homosexuelle au cœur de la mémoire espagnole. Les personnages ne sont pas seulement confrontés à leur époque : leurs vies révèlent les mécanismes profonds des institutions, des familles, des rapports sociaux et des normes morales.
La transmission ne passe pas uniquement par les documents officiels ou les souvenirs clairement établis. Elle se glisse aussi dans les photographies, les lettres, les objets, les gestes, les récits interrompus et les secrets familiaux. Alberto devient ainsi le dépositaire d’une mémoire qui le précède. Son enquête personnelle prend une dimension collective : comprendre ceux qui l’ont précédé, c’est aussi découvrir les conditions qui ont rendu possible sa propre existence.
Le passé n’est donc pas seulement un lieu de souffrance. Il devient une source de compréhension et, finalement, de liberté.

La beauté du mélodrame
Le mélodrame constitue le cœur émotionnel de La bola negra. Los Javis n’ont pas peur des sentiments : séparations, retrouvailles, déclarations d’amour, blessures et morts sont filmées avec une confiance entière dans la capacité du cinéma à provoquer une émotion directe.
Cette approche est cohérente avec le projet du film. Donner une expression spectaculaire à des sentiments longtemps contraints au secret constitue déjà une forme de réparation. L’amour homosexuel peut être filmé avec la même intensité que n’importe quelle grande passion romanesque, avec ses scènes de désir, ses gestes de tendresse, ses séparations et ses moments d’exaltation.
Le film échappe ainsi à la simple démonstration pédagogique. Il ne cherche pas seulement à expliquer une réalité historique, mais à la faire ressentir. L’émotion devient un moyen de transmettre une mémoire et de restituer une dignité aux existences que l’Histoire a marginalisées.




Le cinéma comme réparation
À travers Alberto, Los Javis montrent que la mémoire n’est jamais immobile. Elle se transforme lorsqu’une nouvelle génération s’en empare. Un secret familial peut révéler toute une histoire sociale ; une existence apparemment isolée peut devenir le fragment d’un récit collectif.
Le cinéma permet alors de rétablir une continuité entre des vies que l’Histoire a séparées ou effacées. Il ne peut corriger le passé, mais il peut le regarder autrement, imaginer des liens là où ne subsistent que des traces et donner une nouvelle forme aux récits interrompus.
C’est aussi ce qui donne à Lorca sa dimension tutélaire. Il devient un point de rencontre entre littérature, désir et mémoire, une figure dont l’œuvre continue d’aider les générations suivantes à penser leur liberté. La fiction prolonge ainsi ce que l’Histoire a interrompu, transformant les silences en paroles et les absences en présences.

Une boule noire qui devient lumière
Los Javis signent une œuvre foisonnante, sensuelle et politique, profondément cinématographique. Ils croient aux images, aux corps, aux émotions, aux grands décors et aux gestes capables de devenir des symboles. Ils croient aussi qu’un cinéma populaire peut accueillir les sujets les plus graves sans renoncer au plaisir du spectacle.
La boule noire n’est plus seulement le signe de celui que l’on refuse, elle devient la trace de tout ce qui a survécu au rejet, une forme paradoxale de lumière qui permet de regarder le passé en face et de reconnaître, derrière les vies condamnées au silence, des individus qui voulaient simplement aimer et vivre librement.
Avec La bola negra, Los Javis livrent un grand film : généreux, exalté, sensuel, queer et profondément amoureux du cinéma. Une œuvre qui assume l’émotion, célèbre le désir et transforme la mémoire en spectacle.

Mireille Mercier et Daniel Pinós

La bola negra, un film de Javier Calvo et Javier Ambrossi (Los Javis). 2h 45 mn. 2026. Suma Content Films. Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2026. Le film représentera l’Espagne aux prochains Oscars d’Hollywood en mars 2027. Sortie en France le 16 décembre 2026.

PAR : Mireille Mercier et Daniel Pinós
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