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— L’enfouissement des déchets nucléaires à Bure 2ème partie
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par Bernard Bats et Christiane Carlut • le 30 octobre 2026
LE PROJET CIGEO — L’enfouissement des déchets nucléaires à Bure 2ème partie
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Le CIGÉO (Centre industriel de stockage géologique) de Bure, à cheval sur la Meuse et la Haute Marne, est un projet d’enfouissement des déchets moyennement et hautement radioactifs à vie longue, en couche géologique profonde, à 500 m sous terre. Il est principalement géré par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs).
Cette interview de Corinne François, porte-parole du mouvement Bure-Stop, ainsi que les photos, ont été réalisées par Bernard Bats et Christiane Carlut pendant le festival les Bure’lesques, le 16 août 2026 à Saint Amand-sur-Ornain, Meuse.
2. PRINCIPALES ÉTAPES DE LUTTE
Christiane — A partir du fil chronologique que tu as développé, quelles ont été les principales étapes de lutte ? Bernard me parlait d’une étape cruciale en 2015.
Corinne — Tout s’est recentré à Bure, seul terrain investi par l’Andra. La lutte anti-enfouissement continue ici. Avec des campagnes de contre-information, des recours juridiques, dont peu ont abouti mais qui sont très sérieux, des moments réguliers de visibilisation de notre opposition, etc. Il y a eu l’installation de la Maison de résistance au centre du village de Bure. Des experts indépendants sont venus nous voir spontanément pour nous alerter, et ils ont mis en évidence des incohérences, des risques majeurs dont on ne nous parlait pas : on a fait chambre d’écho, et ça a un peu fait bouger les lignes.

Festival les Bure’lesques, août 2026, Saint Amand-sur-Ornain, Meuse
QUELQUES TEMPS FORTS...
2005 et 2013 – Les débats publics-bidon
- En 2005 a eu lieu le premier débat public sur la gestion des déchets nucléaires en France, organisé par la CNDP (Commission Nationale du Débat Public). On se rend compte très rapidement que c’est de la daube : l’Andra venait simplement faire la promotion de son projet. Nous, on est restés à l’extérieur. Sur ce débat d’envergure nationale, il y a eu seulement 3 000 contributions, c’est à dire rien du tout. Une grande partie de ces contributions disaient : « il faut impérativement étudier la solution de la gestion des déchets en surface », c’est-à-dire la deuxième voie proposée par la loi Bataille, et y consacrer de réels moyens. Le vice-président de la Commission particulière du Débat Public, Georges Mercadal, a fait un excellent bilan. Il a conclu que l’enfouissement était sérieusement contesté, alors que la deuxième voie, le maintien des déchets en surface n’avait pas été explorée. Il a proposé que l’on travaille sur les deux voies de recherches simultanément. La loi de 2006 qui a suivi n’a retenu que l’enfouissement et a consacré Bure. M. Mercadal était complètement désabusé.
- Le deuxième débat public, en 2013, au niveau régional, avait pour sujet le projet Cigéo à Bure. Echaudé.es par le débat de 2005, nous avons décidé d’appeler à le boycotter et à perturber sa tenue. Nous avons empêché la tenue des deux premières réunions. La troisième, qui se passait à Bar-le-Duc, a réuni 500 personnes. On a fait un chambard sonore pas possible, l’équipe du Débat Public n’a pas pu s’exprimer. Ils ont décidé de passer l’éponge : le débat est devenu virtuel. Au final donc, sur les 15 réunions publiques prévues, aucune n’a pu se tenir en présentiel. Le Débat Public a finalement pris la forme d’une Conférences de citoyens : 14 personnes triées sur le volet. Leur conclusion principale : faire une « phase-pilote », c’est-à-dire tester grandeur nature et in situ le stockage, pour voir si ça fonctionne. Une idée issue non pas d’une réelle réflexion mais qui leur a été soufflée par l’Andra, venue leur expliquer le projet. Et dont nous avons immédiatement contesté la logique et le bien-fondé.
La Commission particulière du Débat Public était composée de 6 personnes, Claude Bernet en était le Président. A l’heure du bilan, trois membres de cette commission, des universitaires, se sont désolidarisés ! C’était incroyable ! Ils ont fait paraître une tribune qu’ils ont intitulée la « Commission du Déni Public ». Ils ont analysé ce qui se passait : ce Débat Public était conçu pour faire la promotion du projet Cigéo et ne répondait en rien aux droits - et devoirs - du public de participer aux prises de décisions ! Le malaise transcrit par ces trois personnes n’a eu aucun effet, ni influence sur le processus législatif.
La loi de 2016 a été votée, par une poignée de députés, ancrant Cigéo sur le site de Bure. Elle n’a donc tenu compte ni de l’importante opposition manifestée, ni des conclusions des trois universitaires.

Festival les Bure’lesques, août 2026, Saint Amand-sur-Ornain, Meuse
2015 – Occupation du Bois Lejus
Un camp anti-autoritaire et anti-capitaliste s’est installé sur le site de la gare de Lunéville, qui a attiré entre 800 et 1 000 personnes. A partir de là se déroule toute la période d’occupation du Bois-Lejus, propriété de l’Andra contestée par des habitant.es. Nous avons fait des recours contre la déforestation de ce bois par l’Andra. Un recours a été gagné avec les habitant.es qui se sont mobilisé.es. L’Andra avait commencé à clôturer les 220 hectares, elle a du plier bagage.
Eté 2016, les Hiboux de Bure, une trentaine de jeunes gens, ont installé des cabanes dans le bois et au sommet des arbres, et ont tenu l’occupation du Bois pendant un an et demi ! Et même l’hiver avec la neige, avec le gel : c’était admirable ! Un mouvement de sympathie forte des habitant.es à leur égard s’est développé, qui apportaient des choucroutes, des soupes, des couvertures, ce dont ils avaient besoin…
15 août 2017 – A la suite du premier festival Les Bure’lesques, a eu lieu une manifestation réunissant des familles, des enfants, des anciens, partant de Bure vers le Labo. Un dispositif policier hors-norme avait été mis en place. La situation a rapidement dégénéré : environ 300 cartouches de grenades de désencerclement et assourdissantes ont été retrouvées… On a décompté plusieurs blessés, dont deux graves. Un jeune paysagiste, Robin, a perdu un pied, suite à un tir de grenade assourdissante.

Cabane des Hiboux dans le Bois-Lejus, 2017. Crédit photo : Les Bure’lesques
2018 – Expulsion du Bois-Lejus / Perquisitions, gardes-à-vue, procès
Début 2018, c’est l’expulsion plutôt musclée du Bois-Lejus, avec 500 gendarmes et gardes mobiles, encadrée par Sébastien Lecornu, venu en personne. A l’époque, il était au Ministère de l’Environnement avec Nicolas Hulot. Hulot ne voulant pas faire le sale boulot, il avait donc envoyé Lecornu.
Le 19 juin, il y a eu une opération de perquisition chez onze personnes de la lutte, dont j’ai fait partie. Deux jours et demi de garde à vue pour moi, pour d’autres trois jours. Un dispositif policier hallucinant pour la présentation au juge à Bar-le-Duc, qui était en état de siège : des centaines de gardes mobiles munis de mitraillettes, présents à l’extérieur et à l’intérieur du tribunal. C’était totalement disproportionné, fait pour créer une image : toute opposition à ce projet devait être associée à un dispositif répressif hors-norme. C’est de l’intimidation, de la pression psychologique, afin de décourager les habitant.es de nous rejoindre.
Pourquoi avons-nous été perquisitionnés ?
La justice a qualifié notre organisation d’ « association de malfaiteurs », sur divers motifs : manifestation non déclarée du 15 août 2017, dégradations matérielles, occupation illégale du Bois Lejus,… Une qualification très lourde qui tentait clairement de criminaliser notre mouvement. Quand j’ai été interrogée, le premier jour, je ne comprenais pas ce qui se passait. On m’a dit « Vous comprendrez mieux demain ». Et le lendemain, on a retracé un petit bout de ma vie : « Tel jour vous avez dit ça à telle personne par mail : pourquoi ? Tel jour, vous avez discuté de ça, pourquoi et qui est cette personne ? » On s’est rendu.es compte qu’on étaient suivi.es et sur écoute depuis plus d’un an ! Reporterre, Mediapart et Libé ont fait d’excellents papiers d’investigation là-dessus. L’opération a couté rien moins qu’un million d’euros ! Une cellule de gendarmerie spéciale « Bure », a été créée, avec son blason, à Nancy qui nous a suivi en permanence. Nos mails étaient siphonnés, certain.es d’entre nous avaient des balises de suivi sous leurs voitures. Certaines de nos réunions ont été mises sur écoute via des « IMSI Catchers », des dispositifs qui espionnent les téléphones portables.
Ensuite s’est tenu le procès. Personnellement, j’ai été placée sous le statut de « témoin assisté ». Le témoin assisté est une personne nommément mise en cause dans une enquête pénale ou sur laquelle pèsent des indices qui rendent vraisemblable sa participation à la commissionde l’infraction. Il n’est pas un témoin : un simple témoin n’est pas soupçonné. Il n’est pas mis en examen, car les indices contre lui ne sont pas suffisants. Notre avocat « historique » avait été perquisitionné à son bureau à Paris et tous ses dossiers embarqués ! Il a lui aussi été placé sous le statut de témoin assisté. Le syndicat des Avocats de France a immédiatement réagi et a largement dénoncé une violation du secret professionnel, une grave atteinte aux droits de la défense et une criminalisation de l’exercice du droit. Pour ma part je travaille dans la communication : ils ont capté mes deux ordinateurs, le personnel et celui du travail (ce qui m’a lourdement pénalisée pour mon boulot pendant un mois et demi), tous les supports numériques, la box de la maison (ma famille s’est retrouvée coupée de tout).

Festival les Bure’lesques, août 2026, Saint Amand-sur-Ornain, Meuse
Ça a donné lieu à un procès de quelques 6 000 pages ! Ils avaient accumulé des tonnes de documents, des kilomètres d’écoutes, et ils tentaient de monter un dossier prouvant qu’on était des terroristes qui allaient monter un coup foireux… Le procès a duré deux ans. Les onze d’entre nous arrêté.es, qui étions les plus actifs et actives avions interdiction de communiquer et de nous rencontrer. Il fallait nous freiner dans nos activités. On ignorait si on était toujours écouté.es ou suivi.es, mais ça ne nous a pas arrêté.es. Au bout d’un an et demi, l’interdiction a été levée. Au bout du compte, la montagne a accouché d’une souris, avec une qualification, par le tribunal, d’« organisation d’une manifestation non déclarée », celle du 15 août 2017. On était loin d’un acte de terrorisme…
L’Etat a mis des moyens considérables pour tenter d’enrayer un mouvement contestataire qui prenait de plus en plus d’ampleur. Crainte de voir une ZAD s’installer durablement à Bure, alors que celle de Notre-Dames-Des-Landes se terminait ? Mais mine de rien, toute cette histoire n’a fait que renforcer les liens entre nous.
LA CRÉATION DU FESTIVAL — Les Bure’lesques

Festival les Bure’lesques, août 2026, Saint Amand-sur-Ornain, Meuse
Ch — Quand avez-vous initié le festival ?
Co — Très tôt. Tout de suite, on s’est dit : « On organise un festival pour créer du lien entre les gens et apporter de l’information ». Il y a eu Cirfontaines, en 1995, un autre en 96, et en 97, un très grand festival à Neufchâteau, dans les Vosges. Puis le Petit festival contre la grosse poubelle, à Bure, pendant quelques années. C’est devenu les Bure’lesques, suite à l’épisode du Bois-Lejus, en août 2017. Avec des conférences sur des sujets pointus qui apportent une information différente que celle dispensée à la population, un côté festif et convivial, des concerts, des spectacles avec des artistes engagés sur la défense de l’environnement, pour créer de la communauté contre ce projet mortifère, fait pour désertifier totalement le territoire.
Ce qu’ils veulent à terme, c’est que tout le monde foute le camp d’ici, et tout le monde, c’est nous. Vous avez vu, ici, aux Bure’lesques, il y a de la chaleur, de la convivialité, du bien-être ensemble, et nous y sommes attaché.es. Donc tout de suite, ces festivals sont devenus indispensables, avec l’aide de gens exceptionnels, comme ceux qui viennent monter les chapiteaux, six magnifiques structures cette année. Chacun apporte sa pierre à l’édifice : la technique pour assurer le son, la programmation, la communication, la gestion, les toilettes sèches, etc... Il y a la Marmijotte qui nous fait de la cuisine solidaire avec des produits locaux, des bières locales, du bio. C’est excellemment bon, et c’est végétarien ! Il y a un espace Marmots, un espace projections, un espace conférences, les chapiteaux spectacles et concerts. C’est une espèce de village où, à chaque moment de la journée, on peut vivre ensemble et créer du lien.
Ch — Il est vraiment formidable votre festival ! Très très bien organisé ! Vous êtes très attentifs à chaque détail…
Co — Oui. Ne serait-ce que la signalétique, des petits mots dans les toilettes, la radio qui retransmet les conférences sur le web, enfin d’année en année, c’est de plus en plus au point.
Ch — Combien de participant.es au festival aujourd’hui : bénévoles, publics… ?

Festival les Bure’lesques, août 2026, Saint Amand-sur-Ornain, Meuse
Co — On est peu nombreux au départ, chacun.e réunit ses propres équipes en fonction des secteurs, des besoins. Là, dans la semaine, pour installer, on a dû tourner à 160 bénévoles. Au niveau de la fréquentation, en 2019, on est montés à 4 000, c’était une très grosse édition. En 2024, on était 2 500, et cette année je pense qu’on est aux alentours de 3 000 sur les trois jours. Il y a des festivaliers à demeure avec des tentes. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui viennent des villages alentours, de la région. Ils nous rejoignent et c’est très important pour nous. La fréquentation est décomptée au niveau des parkings.
Ch — Quels sont les rapports avec les forces de l’ordre ? J’ai entendu parler de drones, d’hélicoptères…
Co — À chaque festival, des arrêtés sont pris par la préfecture qui installent un « périmètre de sécurité », c’est à dire tous les villages autour, qui sont chaque année de plus en plus liberticides et contraignants. Ça commence trois ou quatre jours avant le festival et ça se termine deux jours après. Ça concerne l’interdiction de transport de produits inflammables, de matériel pyrotechnique. Interdiction aussi de transporter du matériel de son et faire usage de matériel de son… Cette année, il y a même eu interdiction (très pittoresque) de transport de masques, et de tout ce qui peut servir à cacher le visage, les lunettes, les foulards... On a fait un référé-liberté. On l’a gagné sur le son. Par contre, le gros arrêté, c’est le survol de drones et d’hélicoptère avec une caméra qui peut faire de la reconnaissance labiale. Labiale ! Absurde !

Credit photo : Les bure’lesques
Ch — Cette année, en 2026, par rapport à 2024, c’est plus calme ?
Co — Oui, cette année, peut-être parce qu’on a fait ce référé-liberté, c’est vrai que c’est plus calme. Hier, l’hélicoptère a tourné un moment au-dessus des chapiteaux, on ne s’entendait plus ! Il a tourné une ou deux fois pendant le montage, mais c’est vrai que le dispositif est beaucoup plus léger et moins anxiogène.
Bernard — J’ai remarqué que le journal de la Haute-Marne a annoncé les festivités. Plus il y aura de presse, moins ils pourront intervenir, non… ?
Co — Oui, oui. L’Est républicain aussi nous a fait un excellent papier… France 3 a fait un direct ici à l’ouverture.
Ch — Et l’interdiction du dispositif de sonorisation, c’est quoi l’argument ?
Co — C’est que la sonorisation peut servir à organiser une rave sauvage….

Festival les Bure’lesques, août 2026, Saint Amand-sur-Ornain, Meuse
(A suivre la semaine prochaine: 3. L’ACTUALITÉ — DAC (Demande d’Autorisation de Création de CIGEO) et
ENQUÊTE PUBLIQUE)
PAR : Bernard Bats et Christiane Carlut
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