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Alternatives en actes

par Pierre • le 24 octobre 2026
Intelligence artificielle : contre la robocratie, l’émancipation !
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Le 14 octobre, à Rennes, le groupe La Sociale, en lien avec l’Union régionale Bretagne de la Fédération anarchiste, organisait une conférence-débat sur l’intelligence artificielle avec Patrick Albert, pionnier de l’IA symbolique en France. Plus d’une soixantaine de personnes ont participé à cette rencontre de trois heures et demie, marquée par des échanges nourris avec le public. Un succès qui confirme la nécessité de faire vivre des espaces où la technologie cesse d’être un objet de fascination pour redevenir une question politique.
Patrick Albert connaît son sujet. Après une thèse en 1984 et sa participation à la création d’ILOG, devenue un acteur mondial de l’intelligence artificielle, il a rejoint le mouvement technocritique face au déferlement des IA génératives et à la course à l’IA dite « générale ». Auteur de Robocratie. Lorsque les robots rencontrent l’IA, publié le 5 septembre 2026 aux Éditions du Monde libertaire, il nous invite à nous questionner sur les discours des marchands de bonheur technologique.
Car de quelle intelligence parle-t-on ? Derrière l’apparente magie des machines, il y a des algorithmes, des données, des infrastructures matérielles, des mines, des centres de données, des travailleurs et travailleuses. Il y a surtout des propriétaires, des investisseurs et des États qui décident des orientations de la recherche et des usages de ces outils. Rien d’immatériel, rien de neutre : l’IA est une production humaine, inscrite dans des rapports sociaux bien réels.
Le capital commande, la machine exécute, le travailleur s’adapte.
Rien de neuf sous le soleil, certes, mais une amplification de cette logique qui se dessine avec l’actuelle course à l’automatisation. Pour le patronat, l’IA promet des gains de productivité, une réduction des coûts et une nouvelle mise au pas du travail. À Orange par exemple, les téléconseillers subissent l’analyse automatisée de leurs conversations, tandis que les interventions des techniciens des lignes sont planifiées à l’aide d’algorithmes d’optimisation. Quand la machine ne supprime pas le travail, elle en intensifie les cadences, en organise la surveillance et dépossède les salariés de leur savoir-faire et du sens au travail associé.
Ce qui est présenté aujourd’hui par Macron et consorts comme une nécessité technique est avant tout un choix de classe. Qui décide des outils utilisés au travail ? A-t-on le choix de les utiliser ou pas ? Qui possède les données et les infrastructures ? Qui profite des gains de productivité ? Et qui supporte les suppressions d’emplois, la dégradation des conditions de travail et les dégâts environnementaux ? Tant que les réponses à ces questions resteront entre les mains des directions d’entreprise et des actionnaires, la libération par la technologie restera une promesse au goût amer.
Une machine de plus au service de la domination
En effet, l’IA s’inscrit dans une fuite en avant capitaliste qui exige toujours davantage de ressources, de puissance et de contrôle. Les centres de données ou DataCenter engloutissent de l’énergie et de l’eau ; les composants électroniques reposent sur l’extraction de matières premières et sur des chaînes de production mondialisées. La prétendue dématérialisation du monde numérique masque une réalité matérielle : celle de territoires exploités, de ressources accaparées et de milieux vivants dégradés.
Cette prédation n’est pas un accident de parcours. Elle est rendue nécessaire par un système qui subordonne les besoins humains et les équilibres écologiques à l’accumulation du capital. Les rivalités entre puissances étatiques et multinationales autour de l’IA prolongent cette logique : il faut investir plus vite que le concurrent, construire davantage de centres de données, capter toujours plus de données et conquérir de nouveaux marchés. Peu importe que ces infrastructures aggravent la crise écologique plutôt que de répondre à des besoins collectivement définis. Comme pour le choix de la croissance, des énergies fossiles et donc du réchauffement climatique qui a été fait dès les années 70 par les grandes puissances, pour l’IA dans les années 2020 la concurrence et sa loi du plus fort commande.

Les appels à une simple régulation de l’IA ne peuvent donc suffire. Bien sûr, il faut combattre les usages répressifs et militaires, la surveillance généralisée et les atteintes aux libertés. Mais imaginer que les États et les entreprises, eux-mêmes engagés dans cette course, sauront spontanément en fixer les limites revient à demander aux puissants de renoncer aux instruments mêmes de leur puissance et donc à leur domination. Le problème ne se réduit pas aux abus d’une technologie : il concerne l’organisation sociale qui la produit et en détermine les finalités.
Pour une désalgorithmisation de nos vies
La réponse libertaire ne saurait être un retour nostalgique à un passé idéalisé, ni un refus indifférencié de toute technique. Nous refusons que le développement technique soit soustrait à la délibération collective et imposé au nom d’un progrès défini par les dominants. L’historien Melvin Kranzberg affirme dans sa première des 6 lois de la Technologie que « La technologie n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. » l’introduction d’une technologie interagit avec son environnement et amène systématiquement des effets secondaires ou des coûts cachés (sociaux, éthiques ou humains).
Une technique ne mérite pas d’être développée simplement parce qu’elle est possible. Il faut pouvoir en discuter l’utilité, le coût, les conséquences et, surtout, pouvoir décider de ne pas la déployer au vu du rapport coût / gain.
Cela suppose de remettre en cause la propriété privée des moyens de production et la confiscation des savoirs par les entreprises (par le biais des brevets par exemple). Cela signifie défendre l’autonomie des travailleurs et travailleuses, leur capacité à décider de l’organisation de leur activité, et la réappropriation collective des outils dont dépend notre existence. Dans les entreprises comme là où nous vivons, les choix technologiques devraient relever de celles et ceux qui en subissent les conséquences, et non des seuls propriétaires du capital.

Cette perspective rejoint l’écologie sociale défendue par Murray Bookchin : aucune émancipation durable ne sera possible sans combattre les rapports de domination qui organisent à la fois l’exploitation des humains et celle du vivant. La décroissance libertaire que nous défendons n’est pas une austérité imposée aux classes populaires. Elle est la possibilité de choisir collectivement ce qu’il faut produire, ce dont nous pouvons nous passer et comment partager les ressources, en libérant du temps et des capacités pour une vie réellement autonome.
La grosse soixantaine de personnes présentes à Rennes ce soir du 14/10 et la richesse des discussions montrent que ces questions ne sont pas réservées aux spécialistes. Elles concernent nos métiers, nos libertés, nos territoires et notre avenir commun.
Face à la robocratie qui se prépare, ne nous contentons pas de réclamer une machine mieux policée. Organisons-nous dans les lieux de travail par le biais de nos syndicats, dans les collectifs et dans les luttes écologiques pour contester le pouvoir de ceux qui prétendent décider à notre place. L’émancipation ne sera ni automatisée ni livrée par une application. Elle sera notre œuvre collective, ou elle ne sera pas.
Pierre - Groupe La Sociale – Fédération anarchiste, Rennes
PAR : Pierre
Groupe La Sociale – Fédération anarchiste, Rennes
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