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— L’enfouissement des déchets nucléaires à Bure 1ère partie
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par Bernard Bats et Christiane Carlut • le 23 octobre 2026
LE PROJET CIGEO — L’enfouissement des déchets nucléaires à Bure 1ère partie
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Le CIGÉO (Centre industriel de stockage géologique) de Bure, à cheval sur la Meuse et la Haute Marne, est un projet d’enfouissement des déchets moyennement et hautement radioactifs à vie longue, en couche géologique profonde, à 500 m sous terre. Il est principalement géré par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs).
Cette interview de Corinne François, porte-parole du mouvement Bure-Stop, ainsi que les photos, ont été réalisées par Bernard Bats et Christiane Carlut pendant le festival les Bure’lesques, le 16 août 2026 à Saint Amand-sur-Ornain, Meuse.

Corinne François, porte-parole de « Bure-Stop »
Elle est constituée en feuilleton de trois épisodes :
1. Origine du projet CIGEO
Mobilisation des habitant.es
Le choix de Bure
2. Principales étapes de lutte
La création du festival
3. L’actualité : Dac et enquête publique
Cigéo et arrangements en tout genre
LES PRINCIPAUX ACTEURS impliqués dans sa gestion et son encadrement :
Andra — Etablissement public chargé par la loi de la gestion à long terme des déchets radioactifs en France. C’est le maître d’ouvrage qui conçoit, pilote et sera chargé de construire et d’exploiter le centre de stockage de Bure. Mission officielle : mettre en sécurité les déchets produits en France pour « protéger les générations futures »…
EDF, Orano et le CEA ¬— Les producteurs de déchets. Ils financent le projet à travers les provisions réglementaires et industrielles dédiées au traitement de leurs déchets nucléaires.
ORANO est une entreprise française détenue par l’État, spécialisée dans les combustibles nucléaires. Elle est issue du démantèlement en 2018 de la multinationale française Areva, restée pendant deux décennies leader mondial du secteur de l’énergie nucléaire.
Le CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives) est un organisme d’administration centrale de recherche scientifique français dans les domaines de l’énergie, de la défense, des technologies de l’information et de la communication, des sciences de la matière, des sciences de la vie et de la santé, implanté sur dix sites en France.
L’État et ses ministères de tutelle : notamment le Ministère de la Transition écologique (via la DGEC), qui fixe les orientations de la politique énergétique et exerce la tutelle.
La DGEC (Direction Générale de l’Énergie et du Climat) est une direction d’administration centrale française qui élabore et met en œuvre la politique relative à l’énergie, aux matières premières énergétiques, au climat et à la qualité de l’air. Elle est sous l’autorité conjointe du ministère de l’Économie et des Finances et du ministère de la Transition écologique

Festival les Bure’lesques, août 2026, Saint Amand-sur-Ornain, Meuse
Christiane — Bonjour Corinne. Quand tu entres dans le mouvement, tu as des connaissances sur le nucléaire ? Une formation ? Tu apprends sur le tas ?
Corinne — Bonjour ! A l’origine, je savais que le nucléaire, c’était pas top, mais je n’avais jamais milité contre. Quand ce projet de méga-stockage nucléaire a concerné la Meuse, j’étais enceinte de ma fille, et je venais de lire un bouquin qui s’appelait Des poubelles dans nos assiettes ( Fabien Perucca et Gérard Pouradier, éd. Michel Lafon, 1996) . À l’époque, il avait fait pas mal de bruit. J’ai eu une sorte d’électrochoc. Je portais un petit être dans mon ventre, et je me demandais : « Mais c’est quoi le monde qui se prépare ? ». J’ai été élevée dans un village. Ma mère, ma grand-mère jardinaient, on mangeait les produits du jardin, les conserves, on avait un verger… J’étais très sensibilisée pour manger le plus sainement possible. Le livre parlait du plastique, des pesticides, un peu de nucléaire, un tout, quoi ! C’est tout l’environnement qui était mis en péril. Et là… Ce choc… Je ne dirais pas dépression, mais j’étais mal. Peut-être par rapport à mon état de grossesse. J’ai eu le besoin de faire quelque chose. Une question de survie ? Il fallait que je me batte contre cette fuite en avant mortifère. On pense aux enfants, aux petits-enfants, à ce qu’on va leur léguer, et à ce qu’on a connu avant. J’ai habité à la campagne, je connaissais les grandes fermes, les maisons avec de beaux jardins, des carottes, des œillets, des abeilles. Ma mère avait des ruches, il y avait des papillons, des sauterelles, le cri du grillon l’été… Tout ça n’existe plus.
Ch — Printemps silencieux … (Rachel Carson, 1962, éd. WildProject Editions / Domaine sauvage, 2009)
Co — C’est ça. Il y en a qui se disent : « Je vais vivre avec ». Moi, je ne peux pas ne rien faire. Je me suis rapidement plongée dans des rapports scientifiques, j’ai bossé avec des gens qui connaissaient bien le sujet. Dans cette lutte, je fais de la « com. », je rédige des communiqués. Il faut synthétiser des choses, et donc tu es forcément obligé.e d’accumuler des connaissances, tu as envie de les partager dans des bouquins, des publications, dans les médias.
1. ORIGINE DU PROJET CIGEO
Ch — Quelles sont les origines du projet ? Comment atterrit-il à Bure ?
Co — Le projet est arrivé en 1993. On va faire un petit saut en arrière : pourquoi cette loi ? La filière électronucléaire a un problème monumental : elle ne sait pas quoi faire de ses déchets les plus toxiques.

Credit photo : Les bure’lesques
Il faut savoir que si l’industriel communique sur un volume de 3%, cela représente 99,96 % de la radioactivité des déchets issus de ses activités : c’est phénoménal ! On a arrêté de les balancer dans l’océan : une convention internationale l’a interdit dans les années 70. Et ces déchets, on ne va pas les expédier sur la Lune.
Il a été décidé de les enfouir, bien profond, dans les entrailles de la Terre. De 1986 à 1989, six sites ont été contactés, où il y avait du granit, de l’argile, du schiste, pour tester différents types de sous-sol. Une levée de bouclier immédiate a eu lieu, une rébellion extrêmement forte. C’est la période où la mobilisation a été la plus radicale, tellement déterminée que, en 1989, le gouvernement Rocard décide d’un moratoire : on arrête tout, on replie le CEA et l’Andra qui s’étaient installés sur les sites, et on légifère. Le député du Nord Christian Bataille intervient à ce moment-là, il produit la loi qui porte son nom, constituée de 15 articles. On s’est rapidement rendu compte que 12 d’entre eux étaient en faveur de l’enfouissement. Pourtant trois voies de recherche étaient stipulées : la transmutation/séparation (ou comment réduire la durée de vie des substances radioactives), le stockage des déchets en surface, et leur enfouissement réversible ou irréversible.
La loi était donc pipée dès le départ puisque tout privilégiait l’enfouissement, c’est-à-dire le stockage dit « géologique ».
En 1993, M. Bataille a donc visité plusieurs sites, dont le nôtre. La particularité de cette loi, c’est l’accompagnement financier qui se trouve à la clé : une sorte de légalisation de l’achat des consciences. Il a dit : « Votre sous-sol nous intéresse, on aimerait bien le tester pour y enfouir des déchets nucléaires. En contrepartie vous aurez la notoriété, la reconnaissance nationale, plein d’emplois, et surtout, vous allez toucher immédiatement, dès que vous dites « oui, » 5 millions de francs par an et par département ». Le site de Bure est en Meuse, limite Haute-Marne, ça faisait déjà 10 millions de francs à l’époque. Les élus départementaux ont dit Banco ! Ils ont voté comme un seul homme, sans se méfier, sans poser de questions, sans consulter la population et c’est à partir de là que, chez nous, l’opposition a commencé.
MOBILISATION DES HABITANT.ES
Ch — Quelles ont été les étapes de mobilisation des habitant.es ? Comment se sont-il.elles organisé.es pour agir ?
Co — Une association écologiste en Meuse et son pendant en Haute-Marne ont organisé des réunions publiques et alerté tout de suite les gens sur ce projet de Laboratoire souterrain de Bure . Des scientifiques, des experts, tout le monde s’y est intéressé. Une mobilisation s’est activée sur les deux départements avec, dans tous les cantons, des réunions publiques, des chaînes téléphoniques - parce qu’à l’époque, on n’avait pas encore le mail. Une forte mobilisation, inédite dans nos deux départements.

Credit photo : Les bure’lesques
Ch — Qui étaient les deux associations ?
Co — Le Collectif meusien contre l’enfouissement des déchets radioactif, le CDR55 (devenu Bure-stop), et le Collectif haut-marnais contre l’enfouissement, le Cedra 52. Nous avons fait d’énormes opérations d’information des populations, un journal, des actions de blocage des élus et des réunions publiques où l’Andra venait exposer le projet. On a fait des Die-in ; on a tapé tous les vendredis soir, pendant des mois, sur des bidons devant le Conseil général ; on a fait des recours juridiques contre certains articles de la loi. Nous n’étions pas tout seuls car deux autres départements avaient été démarchés : un dans la Vienne pour le granit, un dans le Gard pour l’argile. Nous à Bure, c’était aussi pour l’argile. Nous avons travaillé en coordination avec eux.
Dans la Vienne, le maire de La Chapelle-Bâton s’est suicidé à cause du climat délétère local provoqué par le projet. Parmi ses administrés, il y avait les pour et les contre, des tensions dans des familles qui se faisaient la gueule, certain.es voulaient le projet, d’autres ne le voulaient pas. Il a écrit une lettre pour expliquer pourquoi il n’en pouvait plus : il subissait la pression de l’État, la pression des habitant.es, tout se cristallisait sur lui et il n’a pas tenu. Ici aussi, à Bure, il y avait les pro-Labo et les anti-Labo. Il y a eu des tensions extrêmement fortes, comme dans la Vienne et dans le Gard. Le projet a été abandonné dans la Vienne, officiellement parce que le granit était fracturé, mais en fait, ils n’ont même pas eu le temps de faire les tests. Les raisons sont, je dirais, plutôt sociales.
Dans le Gard, les viticulteurs ont eu la chance d’avoir de leur côté le syndicat des vignerons des Côtes du Rhône. Ils ont fait un bazar monstre, ils sont allés casser un bâtiment de l’Andra, organisé de grandes mobilisations : ils se sont fait entendre, et le projet a aussi été stoppé. Ils avaient commandé une étude d’impact sur l’influence d’une poubelle nucléaire sur l’image des Côtes du Rhône : l’impact était évidemment négatif, ce qui a facilité l’abandon du projet.
LE CHOIX DE BURE
Le site de Bure, à cheval entre Meuse et Haute-Marne, a été consacré « Laboratoire » par un décret en 1999. Malgré une évidente opposition locale, nos élus ont accepté l’argent sans rechigner. Quelques élus, quelques communes se sont bien opposé.es, mais ça ne faisait pas le poids. C’est le Conseil Départemental - Général à l’époque - qui a fait la différence : il a tout accepté en bloc.
Puis la somme de 5 millions de francs par an est passée à 10 millions, puis à 20 millions, et au fur et à mesure des années, la manne financière, légalisée par la loi Bataille, était de plus en plus importante, alors qu’il n’y avait censément aucun déchet radioactif stocké, aucune réelle nuisance. On est arrivés aujourd’hui à 30 millions d’euros pour la Meuse et autant pour la Haute-Marne, et ça depuis 10 ans à peu près : c’est très conséquent.

Credit photo : Les bure’lesques
Avec un tel dispositif, on rend les territoires, les départements dépendants. Aucun projet dans le coin ne peut se développer sans intégrer obligatoirement une partie du GIP (Groupement d’Intérêt Public) qui gère les subventions de l’Andra – enfin, celles du Labo. C’est un piège XXL, les élus sont tombés dedans, et ça ne nous a pas simplifié la tâche…
Donc chez nous, suite au décret de 1999, l’Andra avait un site dans l’argile à explorer. Mais la loi imposait de créer deux laboratoires, afin de tester différents sous-sols. En février 2000, nous avons reçu un message du Ministère de l’Environnement, à l’époque piloté par Dominique Voynet, qui avait signé le décret pour autoriser Bure. Elle nous a fait passer cette info : 15 sites en France allaient être démarchés - comme nous l’avions été auparavant par M. Bataille - par trois personnes venant de Paris, la Mission Granite. Il s’agissait du même processus que chez nous. Ils viennent avec une petite valise, des promesses d’argent, d’emploi et de « reconnaissance nationale » : « Vous nous tirerez une bonne épine du pied, on saura s’en souvenir ».
On s’est mis sur le pied de guerre avec le réseau Sortir du nucléaire, on a été sur le pont H24, et on a alerté les 15 sites. C’était le début des échanges par mail aussi, ce qui a facilité les choses, et on a produit et envoyé des dizaines de documents. Résultat : levées de bouclier immédiate partout. La Mission Granite passe à Quintin, en Bretagne, et se fait très mal recevoir. Elle passe à Flers dans l’Orne, même chose. La troisième visite, c’était la cerise sur le gâteau ! A Laval, dans la Mayenne, ils n’ont même pas pu sortir de leur voiture. Ils n’ont pas pu entrer dans les locaux du Conseil Général : 3 000 personnes les attendaient, qui les ont empêchés de sortir. Ils ont passé une grande partie de la nuit dans leur voiture sans pouvoir ni boire, ni manger, ni même faire pipi. Un tractopelle était posté devant la voiture, un autre derrière, avec le godet juste au-dessus de la voiture. Un millier de personnes les ont raccompagnés à pied - ils marchaient au pas - jusqu’à la frontière du département. Au final, la Mission Granite a dit (enfin j’imagine) en rentrant à la capitale : « Si vous voulez y retourner, allez-y, mais nous on arrête tout. On va faire notre rapport ». Le rapport, déposé en juin, concluait : « l’acceptabilité sociale » n’est pas au rendez-vous ! Le gouvernement a pris acte du refus populaire et a stoppé toute recherche de nouveau site.
Entre-temps, des dizaines d’associations, de collectifs avaient été créés, réuni.es en Coordination nationale contre l’enfouissement. 300 000 pétitions avaient été signées en 4 mois - un temps record - qui ont été remises dans les préfectures respectives. Nous avons organisé La nuit contre l’enfouissement, il y a eu des mobilisations extraordinaires, rassemblant un grand nombre de personnes de tous horizons. Pourquoi y a-t-il un seul Labo en France alors que la loi en exigeait plusieurs ? Grâce à la mobilisation citoyenne ! Une fois que les gens sont avertis de la teneur du projet, ils se mobilisent immédiatement. Et quand les élus sont convaincus que c’est un projet dangereux pour leur département, ils se mobilisent également, avec les habitant.es de leur secteur.

Credit photo : Les bure’lesques
Ce qui nous a manqué ici. Nos élus n’étaient pas au rendez-vous avec nous. Et un climat de répression s’est tout de suite installé. Toutes les manifs étaient très encadrées, une forme de militarisation du territoire progressive... L’État, trop content d’avoir enfin trouvé un coin pour y construire la poubelle atomique, a tout mis en oeuvre pour que ça se fasse là, et pour que la mobilisation ne se cristallise pas trop.
Ch — Au niveau de Bure, tu disais que les élus n’avaient pas été au rendez-vous : on est sur quel type d’élus ?
Co — Le Conseil Général.
Ch — On est plutôt à droite, j’imagine ?
Co — À droite, oui, à droite toute. Ces département très ruraux, Meuse et Haute-Marne sont à clairement à droite.
Ch — Dans la mobilisation citoyenne, quels syndicats, partis, associations se sont impliqué.es ? Tu as parlé de Sortir du nucléaire...
Co — Difficile de citer tout le monde. Le réseau Sortir du nucléaire est actif dans cette lutte à nos côtés dès le début, Greenpeace France aussi au début. Côté syndicats, il y eu Sud Rail parce qu’on a fait beaucoup d’actions d’alerte sur les transports de déchets radioactifs, avec nos homologues allemands. Et la Confédération Paysanne est toujours présente à nos côtés, tout comme une association locale de France Nature Environnement, Meuse Nature Environnement.
Dominique Voynet était venue ici pour dire « non » au projet, avant d’être Ministre de l’Environnement. On n’a pas compris son retournement spectaculaire : c’est elle qui a signé, en 1999, le décret autorisant l’Andra à créer le Laboratoire de recherche souterrain de Bure, et ça a été terrible, vraiment dramatique pour le parti des Verts. Ici, on a perdu des militant.es désabusé.es. Ségolène Royal aussi est venue à Bar-le-Duc s’opposer en 1997. Elle avait été concernée dans son département par le même projet, et déclaré son opposition.
(A suivre la semaine prochaine: 2 PRINCIPALES ÉTAPES DE LUTTE)
PAR : Bernard Bats et Christiane Carlut
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