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par Philippe Godard • le 17 octobre 2026

« Camarades » d’Arte, encore un effort…

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La chaîne Arte diffuse la série « Camarades », qui prétend « retracer un moment d’effervescence politique unique » : « Dans le sillage de Mai 68, le pouvoir gaulliste ouvre à Vincennes une université expérimentale : un foyer bouillonnant d’intellectuels, d’enseignants et d’étudiants engagés à gauche. »
Or, pour retracer une aventure historique qui visait à réaliser une utopie (accéder à l’université sans le baccalauréat), encore ne faudrait-il pas tomber dans la caricature (de la politique, des profs, des étudiants), comme cette série. Bien sûr, « Camarades » se défend d’être un documentaire en se présentant comme une comédie, mais c’est là une façon un peu trop simple d’éviter les critiques. Aujourd’hui, alors qu’il est de bon ton dans les milieux réactionnaires (au sens premier du terme : retour en arrière) de critiquer Mai 68 en bloc, il aurait mieux valu que les auteurs de cette série, promotionnée par Le Monde et Télérama, aient des exigences historiques, afin de ne pas dénaturer l’expérience. Or, dans « Camarades », l’université de Vincennes et celles et ceux qui y ont participé sont des caricatures.
Vincennes ne fut pas tant « un foyer bouillonnant […] engagé à gauche » qu’une université accessible à toutes et tous ; telle est sa véritable spécificité. À Vincennes, la plupart des cours étaient remarquables, et pas ces caricatures de débats stériles qui, certes, ont aussi existé, mais ne sont pas le principal de cette université.
De plus, dès le premier épisode, une erreur historique majeure s’introduit dans la série, qui discrédite toute la suite de l’expérience puisque le scénario tend à soutenir la thèse que ce « foyer bouillonnant » était surtout un vivier pour les activistes des « années de plomb ». Rien de plus faux.
Il y est en effet affirmé, au milieu du premier épisode, que l’attentat meurtrier de la Piazza Fontana, à Milan, le 12 décembre 1969, qui a causé 17 morts et 88 blessés, est dû aux Brigades Rouges. C’est faux ! Il s’agit d’un attentat fasciste, qui n’était pas isolé : d’autres bombes explosèrent à Milan et à Rome ce jour-là, puis dans les années suivantes, jusqu’à l’attentat de la gare de Bologne (85 morts et plus de 200 blessés).
Tous ces attentats furent commis par des fascistes.
Aussitôt, l’attentat fut imputé par l’État italien aux anarchistes, et les médias reprirent la thèse sans la moindre hésitation. C’est dans ce cadre que l’anarchiste Giuseppe Pinelli fut, au terme de trois jours d’interrogatoire, précipité du quatrième étage des locaux de la police ; sa mort, dans la nuit du 15 au 16 décembre 1969, soit trois jours après l’attentat, est le thème de Mort accidentelle d’un anarchiste, de Dario Fo, prix Nobel de littérature 1997.
L’enquête a démontré que les responsables de ces attentats sont les fascistes. Ces affaires ont été jugées. Et la série d’Arte l’oublie !
Proposer une série qui se veut « documentée » sur un fait récent de notre histoire, un fait positif – car il est positif de pouvoir étudier sans avoir réussi ou eu les moyens financiers de passer le baccalauréat – et raconter des choses fausses est très grave. Partout sur la planète, des dirigeants, des gouvernements, des dirigeants d’entreprise mentent sur leurs intentions et ne reculent pas devant la propagation de fausses nouvelles – fake news en novlangue. « Camarades » s’inscrit dans cette mouvance ? Celle que dénonçait Orwell dans 1984 ?
Camarades d’Arte, encore un effort pour être à la hauteur des défis contemporains !

« … sous tous les noms dont il peut se parer,
fascisme, démocratie ou dictature du prolétariat,
l’ennemi capital reste l’appareil administratif,
policier et militaire ; non pas celui d’en face,
qui n’est notre ennemi qu’autant qu’il est celui
de nos frères, mais celui qui se dit notre défenseur
et fait de nous ses esclaves.
»
Simone Weil, novembre 1933
PAR : Philippe Godard
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