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par Patrick Schindler, le 3 juillet 2026

Pensée de juillet du Rat noir : "J’aime l’écriture en italique qui force la police à s’incliner."

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Ce numéro de juillet prend racine en Autriche , avec les Lettres à Lotte 1934/40 de Stefan Zweig. Il grandit en Pologne grâce au Le festin chez la Comtesse Fritouille et deux autres contes de Witold Gombrowicz. Puis, l’Italie : Le Vicomte pourfendu d’Italo Calvino. En Colombie : les Douze contes vagabonds de Gabriel Garcia Marquez. Terminus en France avec Remember Fessenheim, une biographie de Françoise d’Eaubonne par son petit-fils, David Dufresne.

« La pensée du rêve est autre que celle que nous appelons pensée car c’est une pensée qui ne sait pas qu’elle pense »
J.B. Pontalis



JL David, portrait présumé de son geôlier, Musée des Beaux-Arts de Rouen


Stefan Zweig : Lettres à Lotte



En introduction de Lettres à Lotte 1934/40, « J’aimerais penser que je vous manque un peu » (éd. Livre de Poche), Brigitte Cain-Héruden nous prévient que cet ouvrage s’appuie sur le travail réalisé par le chercheur allemand Olivier Matuschek, enfin traduit en France. Il regroupe une sélection de 140 lettres écrites par Stefan Zweig à Charlotte E. Altman (Lotte), sa secrétaire qui deviendra sa seconde femme. Leur contenu contredit non seulement l’image fabriquée d’une « vipère » pour ce qui concerne Fridereke, la première épouse de Zweig mais aussi celle de l’écrivain « qui se serait aux dires de certains, « transformé en "une épave abandonnée après son divorce" » !
Après un rappel des parcours de Zweig et de la famille de Lotte, la préfacière met en valeur l’énorme travail réalisé par Olivier Matuschek « qui a eu la bonne initiative de relier ces 140 lettres par un récit interstitiel qui se lit comme un roman bien qu’un peu frustrant » et nous en explique les raisons. Soulignons le nombre non négligeable de photos et documents inédits aptes également à « stimuler nos imaginations », selon elle ce en quoi on ne peut que l’approuver.

La plume passe alors dans la main d’Olivier Matuschek. Il commence par faire un point sur les contextes allemand et autrichien après la prise du pouvoir par Hitler en 1933 et les premières lois antisémites, alors que Zweig est au somment de son succès. Côté perso, on s’aperçoit dès les premières lettres échangées entre lui et Lotte que les tensions montent au sein de la famille Zweig composée de Stefan, Friderike et de ses deux filles. On y perçoit cependant une complicité naissante entre Lotte et l’écrivain au travers de cette phrase sans équivoque « Il n’est pas facile de trouver une personne qui comprenne et même devine tous vos souhaits ». Côté publique, Zweig est plus que contrarié (comme son compatriote Karl Kraus à la même époque) d’apprendre que dans le nouveau contexte du Reich, certaines de ses relations autrichiennes acceptent de collaborer avec les nazis. Nous verrons pour quelles raisons bassement vénales. Côté professionnel, il se pose beaucoup de questions sur l’avenir de ses dernières œuvres (Erasmus et Marie Stuart), après que celles antérieures aient subi de plein fouet l’autodafé nazi. A cela vient s’ajouter la découverte du pot aux roses par Friderike qui a intercepté la correspondance de son mari lorsqu’il se trouvait dans le sud de la France avec Lotte.
Nous suivrons de près l’affrontement à forces inégales que vont se livrer les deux femmes. Le tout vécu par un Stefan « en prise à l’imbécilité de ce monde qui [le] dégoûte ». Malgré ou grâce à ce contexte sulfureux, l’écrivain se perd au milieu d’un tourbillon d’activités, notamment pour essayer de réunir des écrivains boycottés en Allemagne (comme Thomas Mann et Albert Einstein) autour d’un manifeste international.

Les années passant, nous suivrons parallèlement les vies d’une Lotte installée à Londres, d’une Friderike restée en Autriche avec ses deux filles et d’un Stefan « toujours en itinérance ». En 1937, nous accompagnerons le nouveau couple lors d’un voyage et découvrirons la réalité du fascisme en Italie, bien que Zweig en eût déjà eu un petit aperçu en Espagne, lors d’une escale pour se rendre au Brésil. Certaines lettres datant de cette époque nous réservent quelques anecdotes bien croquignolesques, et ce, jusqu’en 1938, lorsque Stefan et Lotte décident de s’installer ensemble à Londres et que Friderike refuse de quitter une Autriche annexée par les nazis. La situation n’évolue pas en ce qui concerne le divorce, tandis que les contraintes imposées aux Juifs voulant trouver refuge en Angleterre freinent toute installation définitive dans ce pays. L’occasion pour nous de découvrir les difficultés faites à l’ensemble des réfugiés germanophones pour obtenir le fameux « Certificate of identy ». Après la mort d’un diplomate allemand à Paris dans un attentat, l’antisémitisme se renforce encore au sein du Reich. Stefan et Lotte ne font qu’accumuler les mauvaises nouvelles concernant parents et amis (la mort de Sigmund Freud, les suicides de Joseph Roth, Ernst Toller, etc). La notoriété de Zweig faisant affluer vers lui à Londres des demandes d’aide venues de partout « La vie d’un Juif est devenue une malédiction, les appels au secours m’arrivent de tous les côtés. Je suis à bout de force. Les gens demandent tous quelque chose et tels des chiens mal dressés, ils vous laissent leurs crottes dans la pièce, un par de leur détresse et leurs soucis dans la tête »…
Comment Zweig malgré ce flot de contrariétés arrivera après son divorce à se concentrer sur sa magnifique biographie sur Balzac et penser à ce qui sera son dernier livre faisant figure de testament, Le Monde d’hier ? À Paris avant l’invasion allemande, nous croiserons encore beaucoup d’écrivains germanophones. C’est à cette époque que cessera totalement la correspondance lorsque les Zweig s’envoleront pour le Brésil, juste avant les bombardements allemands sur Londres. Et tous les admirateurs de l’œuvre de Stefan Zweig savent déjà ce qui les attend en Amérique du Sud deux ans plus tard…

On ne peut que se féliciter de la parution de ces lettres et les commentaires bienvenus d’Olivier Matuschek qui nous permettent d’approcher sous un jour plus juste et plus intime ce grand écrivain universel.

Witold Gombrowicz : le festin chez la Comtesse Fritouille & autres contes



Witold Gombrowicz est né à Maloszyce (Pologne), en 1904. Issu d’une famille aristocratique originaire de Lituanie, il étudie le droit à l’Université de Varsovie, puis la philosophie et l’économie à l’Institut des hautes études internationales de Paris. Après la publication des Mémoires du temps de l’Immaturité en 1933, puis de Ferdydurke en 1937 (voir le Rat noir d’août 2025), Gombrowicz s’impose comme « l’enfant terrible de la littérature moderne polonaise ». L’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie en 1939, le dissuade de quitter l’Argentine où il se trouvait pour un court séjour et de rentrer au pays. Il y restera jusqu’en 1963. L’œuvre de Gombrowicz, interdite en Pologne par les nazis puis par les communistes (!), tomba dans un oubli relatif jusqu’en 1957, où les premières traductions de ses œuvres commençaient à paraître en Europe. Ferdydurke a beaucoup influencé Milan Kundera et fut très apprécié d’Albert Camus. En 1964, Gombrowicz s’installe en France à Royaumont où il épouse sa femme Rita en 1968, avant de décéder un an plus tard. En 2013, Rita décide de publier le surprenant journal intime de son époux, intitulé Kronos (voir le Rat noir de décembre 2025).



Le festin chez la Comtesse Fritouille et autres nouvelles (éd. Folio, trad du polonais Georges Sédir) est un petit recueil de trois contes qui nous mène au cœur de l’univers de Gombrowiczien teinté d’un humour décapant.
- Dans Meurtre avec préméditation, le narrateur un juge d’instruction nous explique que, chargé de liquider une affaire d’héritage il se rend chez un petit propriétaire terrien. Arrivé dans une drôle de famille de taiseux mal dégrossis, il y est reçu d’une manière des plus étranges « On aurait dit qu’ils étaient irrités contre moi, oui qu’ils me craignaient, ou qu’ils avaient pitié de moi, ou honte pour moi »… On lui apprend de manière assez floue et décousue que le chef de famille est décédé dans la nuit. Jusqu’au terme de ce qui va devenir une enquête, nous allons non seulement mieux connaitre la famille mais aussi partager les doutes du narrateur quant à la mort du patriarche pour aboutir à une fin des plus inattendues. Magistral.
- Le festin chez la Comtesse Fritouille donne son titre au recueil. Cette fois-ci, le raconteur de la nouvelle nous explique comment et pourquoi il fut introduit chez une comtesse « aristocratique jusqu’à la moelle qui organisait des repas maigres le vendredi afin de convaincre les gens que l’abstinence carnée n’était pas un régime pénible, mais un festin pour l’esprit »… A sa deuxième invitation, notre narrateur va partager la table de la comtesse avec une vieille marquise édentée et un baron d’origine douteuse qui lui glisse à l’oreille des paroles méchantes et énigmatiques « Ce potage aurait été bon si le cuisinier n’était pas un…. » Qu’entendait-il par-là ? Nous le découvrirons un peu plus loin, ceci revenant de façon récurrente pendant le repas qui se déroule autour d’un vulgaire chou-fleur « entre deux répliques se voulant étincelantes, deux compliments rimés et deux chansons insipides et aussi fades que le repas », précise notre narrateur. Mais l’ambiance va changer du tout au tout lorsque la conversation va tourner autour d’un fait divers portant sur la disparition énigmatique du petit Pierrot Choufleur (!), un gamin de paysans malmené. Tout comme le conteur, nous rencontrerons bien des difficultés à comprendre les raisons du changement de comportement des convives après cette révélation, ces derniers ayant une fâcheuse tendance à rester isolés dans leur petit monde et ayant du mal à redescendre vers le réel…
- Enfin, la dernière nouvelle Virginité commence par une cette apostrophe de l’auteur : « Rien de plus artificiel que les descriptions de jeunes filles et les comparaisons recherchées que l’on forge à cette occasion ». Et malgré cet avertissement, Gombrowicz armé de sa touche si particulière va nous entrainer dans le petit monde d’Alice, une jeune fille parmi toutes les autres et dans celui de Paul, son fiancé. Charme et dérives de leurs propos qui n’ont, eux, rien d’artificiel ! Du grand art.

Italo Calvino : Le Vicomte pourfendu



Italo Calvino nait à Santiago de las Vegas (Cuba) en 1923, d’un père anarchiste dans sa jeunesse et d’une mère botaniste et pacifiste. En 1925, la famille retourne en Italie, alors mussolinienne, et s’installe définitivement à Sanremo, où le jeune Italo grandit et reçoit une éducation laïque et antifasciste donnée par ses parents républicains libres-penseurs et francs-maçons. Les vastes forêts et la faune luxuriante ligurienne de son enfance sont omniprésentes dans les premières fictions de Calvino comme Le Baron perché (voir le Rat noir d’avril 2026). Lui et son frère Floriano adolescents grimpaient en effet dans les arbres et restaient perchés des heures sur les branches, en lisant leurs histoires d’aventures préférées…. Jeune homme, Calvino refuse de faire son service militaire et se cache avant de s’engager dans la résistance communiste. De retour à l’université, il est initié au monde littéraire par Elio Vittorini. En 1957, désabusé par l’invasion soviétique de la Hongrie en 1956, Italo Calvino quitte le Parti communiste italien. En 1968, installé à Paris il rencontre Raymond Queneau, Roland Barthes, Georges Perec, Lévi-Strauss, etc.



Ainsi commence Le Vicomte pourfendu (éd. Livre de Poche, traduction italien Juliette Bertrand) : « On faisait la guerre aux Turcs. Le vicomte de Médard, mon oncle, chevauchait à travers les pleines de Bohême vers le camp des chrétiens », pose en introduction son neveu, notre narrateur âgé de huit ans. Ajoutons que le vicomte, accompagné de son écuyer Kurt traversent un paysage « putrilentiel » ravagé par la peste, avant d’atteindre le camp impérial (l’action se situe au XVIIIème siècle) dont la route est indiquée par des doigts coupés (!) et « entouré de montagnes d’excréments, de mouches bourdonnantes et de courtisanes si mal propres que même les Turcs n’en voudraient pas comme butin ». Ambiance. A peine arrivé parmi cette armée « qui joue à la guerre avec des cartes et des épingles » le lecteur a le sentiment de revivre dans l’univers de la Duchesse de Gerolstein de Jacques Offenbach. En effet, l’empereur nomme tout de go lieutenant le vicomte, à l’appui de son seul nom. Enthousiaste mais sans la moindre expérience de « l’art de la guerre », ce dernier à peine rendu sur le champ de bataille se fait couper en deux par un boulet de canon. Le tout raconté avec un humour carnassier « Ne subsistait de lui plus que la moitié droite tandis que la gauche avait été réduite en miettes ». Réparé tant bien que mal par les médecins, le retour du vicomte Médard (ou plus exactement d’une de ses moitiés) dans son château de Tavalba aux environs de Gênes toujours raconté par son neveu, vaut lui aussi son pesant d’or. Ne voulant parler à personne, le vicomte s’enferme et ne ressort qu’à la mort de son père pour disparaitre des jours et des nuits entières. « On envoya une équipe de serviteurs suivre les traces de ce qu’il restait du Vicomte recouvert d’un grand manteau noir à capuchon à travers la montage ». Consternation générale : tout, absolument tout sur son passage a été découpé en deux ! La vieille nourrice de ce dernier va nous mettre sur la piste en ces termes : « C’est sa mauvaise moitié qui est revenue au pays ». Tandis que ce conte fabuleux ne fait que commencer, on se demande comment l’affaire va tourner. Qu’est devenue l’autre moitié de Médard, c’est-à-dire la bonne ? Avant de l’apprendre, nous ferons la rencontre d’autant de personnages loufoques qu’il est permis d’en créer à Italo Calvino, ce génial conteur. Nous ferons donc la connaissance d’un médecin alcoolique, le Dr Trelauney et de son obsession parmi d’autres, de mettre les feux follets en bouteille. Ou encore, de Maître Pierreclo le constructeur de potences pour innocents ! Mais également de Galatheus le lépreux mélomane et le vieil Ezechiel, chef des huguenots réfugiés de France, etc, etc. Mais que se passerait-il si un jour contre toute attente, la « bonne partie du Vicomte » réapparaissait ? Comment réagiraient outre les villageois de Tavalba, les deux demies ? Les dessous de ce petit joyau de la littérature fantastique ne se concrétiseront qu’arrivés à un épilogue de très haute portée humaniste et philosophique. A déguster sans modération.

Gabriel Garcia Marquez : Douze contes vagabonds



Gabriel García Márquez est né en 1927 en Colombie. Ecrivain, journaliste et militant il poursuit ses études en autodidacte et deviendra un des auteurs les plus significatifs et populaire du XXème siècle. Son œuvre se distingue par un imaginaire fertile propre à constituer une chronique à la fois hyperréaliste, épique et allégorique de l’Amérique latine dans laquelle se recoupent son histoire familiale, ses obsessions et ses souvenirs d’enfance. Il ne fait pas mystère de ses sympathies pour la gauche radicale et les mouvements révolutionnaires auxquels il apporte parfois une aide financière. Son nom est souvent associé au « réalisme magique ».



Dans le prologue de Douze contes vagabonds (éd. Livre de Poche, traduction Annie Morvau), Gabriel Garcia Marquez nous explique le comment et le pourquoi du titre de ce recueil. « Tout est parti d’un rêve que j’ai fait au début des années 1970, puis de la lente écriture d’une soixantaine de récits égarés ou rescapés du temps. Soit vingt années de maturation pour n’en sélectionner que douze finalement, guidé par la magie de l’intuition pareille à celle d’une cuisinière qui sait quand la soupe est prête » !
De longueur inégales, ces pièces ont en commun de ne révéler leur substance que très lentement, nous freinant ainsi à anticiper leurs fins toujours déroutantes. Pour n’en donner que quelques exemples :
- Bon voyage Monsieur le Président met en scène un ancien président d’Amérique du Sud vieillissant et exilé à Genève après un coup d’Etat militaire. Il apprend qu’il est atteint d’une grave maladie. Un homme qui prétend « l’avoir connu au pays » se rapproche de lui et l’invite à dîner. Mais dans quel but exactement ? Il n’est pas au bout de ses surprises.
- Dans L’avion de la belle endormie, le narrateur se retrouve dans un vol Paris/New-York, assis auprès d’une magnifique jeune femme endormie. Durant huit heures entre ciel et terre, il va vivre dans un univers que l’on pourrait comparer à celui du non moins troublant roman Les Belles endormies de Yasunari Kawabata.
- Je ne voulais que téléphoner nous raconte l’aventure d’une Mexicaine tombée en panne dans un désert espagnol et qui avait ensuite fait du stop uniquement parce qu’elle devait absolument téléphoner, pas évident en plein désert… Ce conte est sans doute le plus envoutant du recueil.
- Maria Dos Prazeres, ou lorsqu’un jeune employé des pompes funèbre se présente tôt le matin chez une septuagénaire sentant sa mort prochaine et voulant être enterrée dans cimetière barcelonnais où l’avait été l’anarchiste Buenaventura Durruti, mais pour quelles raisons ?
- L’été heureux de Madame Forbes : deux frères se réjouissent de la liberté prochaine qu’il leur est promise sur l’île sicilienne de Pantelleria. Malheureusement pour eux et pour leur plus grand malheur, leur mère a engagé une institutrice allemande psychorigide, du moins, le jour. Comment réussir à s’en débarrasser ? devient leur obsession.
- Enfin, dernier exemple Les traces de ton sang dans la neige est une nouvelle qui commence comme un conte de fée et se termine sur un mode cauchemardesque et hyperréaliste…
Il faut bien reconnaitre que pour certains des autres contes non cités, le lecteur en arrive parfois à se demander où Garcia Marquez a voulu l’entrainer…

David Dufresne : Remember Fessenheim



David Dufresne a écrit Remember Fessenheim (éd. Grasset) en mémoire de Françoise d’Eaubonne, sa grand-mère hors-norme qu’il évoque ainsi « enfant, ses gros bras m’accueillaient tout en douceur et tout en rondeur ».
Le récit s’ouvre un jour de mai 1975, date anniversaire de l’attentat (sans victime) contre la centrale nucléaire de Fessenheim initié deux ans auparavant par Françoise d’Eaubonne et son compagnon de l’époque. Consultant et commentant un album photo de sa grand-mère, conservé dans les archives de l’INEC, David Dufresne va alors remonter le temps et les événements.
Nous commençons par à l’année 1955. Issue d’une vieille famille aristocratique « de colons, vichystes ou pisse-copies antisémites » Françoise apparait pour la première fois dans une note anonyme des RG pour avoir organisé une conférence sur les événements d’Algérie. Ses origines expliquant sans doute les raisons de son engagement politique que va parcourir son petit-fils. Tout d’abord la participation de sa grand-mère au mouvement homosexuel Arcadie « réac et confidentiel », coiffée de sa légendaire coupe à la garçonne et se définissant déjà dans un de ses cahiers « en tant qu’hétérosexuelle mais au féminisme propre à pulvériser les genres ». Elle disait à l’époque « la bêtise a un sexe, l’intelligence et le talent n’en ont pas »…
Dans la folle histoire de Françoise, nous suivrons aussi et pas toujours de façon chronologique, sa longue amitié avec Simone de Beauvoir dont elle disait : « Vous êtes un génie, nous sommes toutes vengées. L’intuition était mienne, le raisonnement, sien ». Plus loin, nous survolerons son engagement anarco-écologiste, sa révolte contre l’assassinat d’Ulrike Meinhof et son désarroi devant la dérive militariste (47 morts) de la Roten Armee Fraktion. Nous suivrons encore cette grande gueule de Françoise aux grandes heures du Mouvement de Libération des Femmes puis de celle du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Nous y croiserons Guy Hocquenghem, Michel Cressole, Pierre Hahn, avant qu’elle ne se fâche pratiquement avec tout le monde !
Il faut s’y faire car c’est un des charmes de cette biographie que de mélanger un peu toutes les époques, mais très vite on s’y habitue. D’ailleurs, David s’en explique « Plutôt qu’à la momification, je préfère le devoir de mémoire qui devrait s’attacher au passage de relais ». Alors, pour ne pas momifier sa grand-mère, il passe de son engagement dans la Résistance à l’âge de 16 ans, à son éclectisme littéraire, puis la création à son initiative des fameux « commandos saucissons » contre les anti-avortement (jubilatoire), après avoir créé l’Appel à la grève des ventres...
Nous assisterons à d’autres de ses combats et actions de choc, notamment pour « libérer les tasses », ces mythiques lieux de drague homo et ce, en présence de Jean Genet et Lola Misseroff. Mais régulièrement nous en revenons à l’enquête sur sa participation ou non à l’attentat contre Fessenheim qui ne fait que piétiner.
On retourne aux années FHAR dont Françoise disait « au FHAR, j’avais mes fans et aussi mes ennemis jurés : les Gazolines » dont la grande et fidèle amie du rat noir, Hélène Hazéra (un film sur elle vient de sortir en salle) et la déjà citée Lola. Cette dernière disant à David « Ta grand-mère elle était chiante, elle faisait la cheftaine ».
Cependant, déjà en 1977, Françoise d’Eaubonne percevait ce qu’il allait advenir du mouvement écolo et du mouvement homosexuel récupéré par la marchandisation « les gays sont passé de l’amour pour la révolution à l’aisance de la consommation » et David d’ajouter « Avec Mitterrand l’homosexualité avait été dépénalisée, ma grand-mère voulait qu’elle détruise le monde » !
Ce dernier continue inexorablement à fouiller scrupuleusement les souvenirs et la correspondance laissés par sa grand-mère ainsi que ces archives et documents jaunis (répertoriées en annexe de son essai) qui se sont rouverts comme par magie devant lui, petit-fils oblige. Pour achever son récit, David Dufresne n’épargnera pas l’image d’une Françoise « vieillissante de corps, mais pas de convictions » ! Ces dernières nous parleront encore par-delà la tombe. Tout comme ses commentaires sur ses amis : Violette Leduc, Nathalie Sarraute, Nicolas Genka, Isabelle Hupert, Jean Sérac, Marguerite Duras, Jean-Louis Bory et bien d’autres. Un beau voyage dans ces fameuses années 70, à rendre nostalgiques les plus vieux d’entre-nous et peut-être un peu jaloux les plus jeunes.
En tous cas, un livre à dévorer !

Patrick Schindler, groupe FA de Rouen

Passager clandestin : La camarde a fauché Areski Belkacem
premier voyage pour nous en 1970

deuxième traversée : Areski Belkacem avec sa complice Brigitte Fontaine en 1975

Et puis compositeur et musicien avec Mounia Raoui


PAR : Patrick Schindler,
Groupe FA de Rouen
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