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par Berny F. • le 24 avril 2026
C’est tout Shein …
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Surconsommation, obsolescence, pillage des ressources, pollution, mépris des droits humains
L’essentiel des informations de cet article est extrait du rapport d’ActionAid France basé sur une enquête réalisée en avril 2025 conjointement avec l’ONG China Labor Watch, c’est-à-dire avant les démêlés récents de Shein avec les autorités françaises et européennes ; il n’est pas question, dans le cadre de ce texte, de développer le contenu de ce rapport qui comporte 21 pages et qui est consultable sur leur site. Il s’agit d’un « digest ».
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La divulgation des pratiques de Shein est un enjeu dans la lutte contre le capitalisme mondialisé, afin de dévoiler qu’il s’agit d’un peu plus que de réglementer la vente d’articles licencieux ou de réduire une réglementation à un instrument de défense commerciale nationale, voire européenne. Réguler les pratiques de Shein est fondamental, car cette entreprise est la plus illustre représentante du capitalisme mondialisé basé sur la surconsommation, l’épuisement des ressources naturelles, et, est responsable de 26,2 millions de tonnes de CO2, ce qui aggrave le changement climatique, tout en fonctionnant au mépris des droits humains. La fast fashion est responsable de 4 % des émissions climatiques mondiales.
Et ce, d’autant plus que Shein n’a rien inventé, elle a poussé...
Shein exporte chaque jour 5 000 tonnes de vêtements par avion
Apparue dans les années 90, la fast fashion (ou « mode rapide ») désigne cette accélération de la mode, mise au point pour vendre toujours plus, elle va bénéficier du développement du e-commerce facilitant la vente rapide en ligne. Le succès mondial de Shein est venu lui imprimer une nouvelle accélération : l’ultra fast-fashion qui représente 72% de la hausse des ventes entre 2023 et 2024 (+100 millions d’unités).
Shein est présente dans 150 pays, à l’exception de la Chine où elle ne livre pas ses produits.
Avec un chiffre d’affaires estimé à 38 milliards de dollars en 2024, Shein est l’une des plus grandes enseignes du secteur. Elle bénéficie de centaines de millions de commandes, un volume sans précédent dans l’histoire de l’industrie du textile.
Shein exporte chaque jour 5 000 tonnes de vêtements par avion, soit l’équivalent de 22 millions de t-shirts. Ce qui suffirait, en trois jours, à habiller l’ensemble de la population française, l’entreprise a émis 26,2 millions de tonnes de CO2, soit une hausse de 23,1 % par rapport à 2023.
Chaque jour, une moyenne de 7 000 nouveaux articles est présentée sur le site de la marque, avec des pics pouvant atteindre jusqu’à 50 000 ajouts.
Shein est devenue en 2024 l’enseigne « où les Français dépensent le plus »
Dans notre pays, le chiffre d’affaires de la marque était évalué à 1,64 milliard d’euros en 2023. Selon une étude menée par l’application de shopping Joko, fondée sur les données bancaires anonymisées de 700 000 personnes, Shein est devenue en 2024 l’enseigne « où les Français dépensent le plus », avec une hausse de 58% de ses ventes (qui concernent pour l’essentiel les moins de trente ans).
La même année, près d’un quart des colis acheminés par La Poste provenaient des ventes de Shein, et de Temu, l’autre grande plateforme chinoise de vente en ligne, ce qui entraîne, on l’a bien vu récemment, d’insurmontables problèmes, puisque la marque a les moyens de contourner les tentatives de régulation de l’Europe, elle fait désormais atterrir les cargos en Belgique et achemine les colis par camions, ce qui aggrave leur empreinte carbone et en développant, avec l’aide d’un pays pourtant européen, un gigantesque entrepôt en Pologne (qui était destiné, à l’origine, à stocker les produits retournés temporairement en attendant d’être remis en circulation). Et ce, afin d’éviter la taxe de 3 € par colis que voulait imposer l’UE en supprimant l’exemption de droits de douane accordée aux envois dits de « faible valeur », notamment sur le marché européen, où ils sont fixés à moins de 150 €.
Fournir un cadre et réglementer pour l’ensemble du secteur afin d’éviter l’apparition d’autres modèles tout aussi néfastes et polluants
Réguler les pratiques de Shein n’est pas seulement essentiel, et, on l’a bien vu avec la mise au jour de ventes de produits « illégaux », que ce soit des « poupées sexuelles », y compris à portée pédopornographique ou d’armes en tous genres, c’est fondamental, puisque ce modèle a des conséquences délétères au niveau environnemental et sociétal, car pillant les ressources naturelles et agissant sur le changement climatique et le réchauffement de la planète, tout en fonctionnant au mépris des droits humains.
Il ne s’agit pas de s’arrêter (et/ou de vouloir l’arrêter) seulement à la marque chinoise, ce qui se révélerait impossible pour de multiples raisons, notamment d’ordre juridique et d’extraterritorialité, on l’a bien vu avec les rodomontades du gouvernement français restées sans suite, mais bien de fournir un cadre pour l’ensemble du secteur afin d’éviter l’apparition d’autres modèles tout aussi polluants et de permettre l’émergence d’une « mode durable », même si, pour le moment, cela relève de l’improbable, sans bouleversement fondamental de la société.
Shein doit son succès à un renouvellement permanent de l’offre
Proposant des produits de faible qualité, de durée de vie limitée, offrant une politique de retours gratuits qui encourage la surconsommation, et utilisant l’intelligence artificielle, qui génère un flux ininterrompu de modèles, Shein et son concurrent Temu, validés par les millions de consommateurs mondiaux, s’avèrent, comme les GAFAM, incontournables dans la société capitaliste mondialisée.
Shein doit son succès à un renouvellement permanent de l’offre, fondé sur « l’obsolescence émotionnelle » : il s’agit de pousser les consommateur·rices à ne plus désirer les vêtements achetés la veille, en leur présentant sans cesse des nouveautés, ce qui est le fondement de l’hyper société de consommation du XXIe siècle.
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es outils d’intelligence artificielle, l’offre s’adapte donc en permanence aux « préférences » des consommateurs·rices. Selon la demande, la production peut ainsi être augmentée ou abandonnée presque instantanément, car Shein commande en flux tendu des vêtements, des accessoires de mode et du linge de maison à une myriade de petits ateliers, qui produisent de très faibles quantités de chaque pièce, les pièces sont renouvelées au jour le jour, à des prix dérisoires, grâce à l’exploitation d’une main-d’œuvre invisible.
Misère, ségrégation urbaine, inégalités sociales et économiques
Une enquête a été menée, entre autres, par une représentante de l’ONG China Labor Watch installée à Kangle, pendant plus de deux ans, afin d’établir des liens de confiance avec les ouvrier·es et de documenter leur quotidien.
Au cœur de l’empire de la mode ultra-rapide développée par Shein se trouvent les villages urbains de Guangzhou accueillant une main-d’œuvre migrante sous-payée et surexploitée.
Misère, ségrégation urbaine, inégalités sociales et économiques sont les principales caractéristiques de ces « villages », ils posent des risques en matière de sécurité, en raison de leur densité extrême, le tissu urbain est en effet composé de bâtiments entassés les uns sur les autres, non conformes aux normes de sécurité, composés de logements insalubres où l’espace de vie se confond avec celui du travail, ils offrent un toit provisoire et précaire aux ouvrier·ères dans une ville marquée par les inégalités sociales et économiques. Certains appartements sont reconvertis en ateliers clandestins de fabrication textile, logements insalubres où l’espace de vie n’est pas séparé de celui du travail, où les machines tournent nuit et jour.
Venues des régions rurales du Hubei, du Jiangxi ou du Fujian, sans permis de résidence en ville (le fameux « hukou »), ces personnes, parfois mineures, sont exclues des protections sociales les plus élémentaires, formant une réserve de main-d’œuvre jetable, prises au piège de la misère, mobilisables pour absorber les pics de production, puis disparaître quand la demande retombe.
Journée de 11 heures, 6 à 7 jours sur 7, pour un prix moyen de 0,5 € / pièce
Le village urbain de Kangle (quartier de Guangzhou) concentre plus de 100 000 habitant·es sur à peine un km². Kangle est indispensable aux marques de la fast-fashion, son réseau dense de centaines de petits ateliers qui sous-traitent pour les sous-traitants, permet de produire des vêtements à un rythme ininterrompu, enchaînant coupe, couture, emballage et expédition en quelques jours seulement.
Dans la rue et sur les marchés de recrutement, les travailleurs.ses font le pied de grue devant les ateliers, parfois une pancarte à la main signalant leur disponibilité.
Il n’est pas rare que la journée dure plus de 10 heures, parfois 12 heures, voire plus selon les périodes. Les travailleur·ses interrogé·es rapportent être payé·es à la pièce, selon la complexité de la tâche, pour des montants allant de 0,06 € à 0,27 €.
Pour obtenir un « bon salaire », il faut travailler au minimum 11 heures par jour, 6 à 7 jours sur 7, sur un prix moyen de 0,5 €/pièce ; une ouvrière devrait produire près de 300 pièces par jour pour espérer atteindre 4 229 yuans (soit 502€), coût moyen de la vie mensuel.
À cela s’ajoute une grande instabilité des revenus, liée aux variations de la demande. Pendant les pics commerciaux, comme le Black Friday ou Noël, les commandes affluent, les horaires s’allongent et les journées s’intensifient, puis les demandes diminuent, les salaires chutent et les travailleur·ses, sans contrat pour la plupart, peuvent se retrouver sans travail du jour au lendemain.
En somme, la capacité de Shein à proposer jusqu’à 50 000 nouveaux articles par jour à prix cassés repose sur l’exploitation systémique d’une main-d’œuvre invisible. Décentralisée, non réglementée, ultraflexible : la chaîne de production de Shein est conçue pour permettre à la marque d’échapper à toute responsabilité. Mais derrière les « prix chocs », ce sont des millions d’heures de travail invisibilisées, des corps usés et des droits bafoués.
Les cadences intenables, les salaires à la pièce, les objectifs de rentabilité irréalistes : ces conditions ne sont pas des exceptions dans les ateliers informels qui alimentent Shein, mais la norme. La fast fashion prospère, non pas malgré les violations des droits, mais bien grâce à celles-ci.
Les femmes en première ligne
Les femmes sont systématiquement en bas de l’échelle. Pourtant majoritaires sur les chaînes de production, elles sont cantonnées aux postes les plus précaires et les moins rémunérés, tandis que les hommes conservent un accès privilégié aux postes valorisés.
Il s’est généralisé une pratique du travail non rémunéré des femmes, rapportée par plusieurs personnes. Le recrutement par couple, où le travail de la femme n’est pas rémunéré de manière indépendante, semble privilégié. En Chine comme ailleurs, les normes sociales de genre continuent d’assigner la responsabilité principale des enfants aux mères. Certaines n’ont d’autre recours que d’emmener leurs jeunes enfants avec elles dans les ateliers, mais les exposent à l’isolement social, ainsi qu’à des risques physiques, comme tous les travailleur·ses en raison de l’absence d’équipements de protection individuelle, tels que des gants, ou des masques, dans des environnements où les microparticules synthétiques sont omniprésentes, ce qui a des répercussions sur la santé alors qu’aucun suivi médical n’est assuré.
D’autres mères ont fait un autre choix en confiant leurs enfants à des membres de la famille vivant à la campagne d’où elles sont originaires, loin des villages urbains et à distance des chaînes d’approvisionnement1.
Par ailleurs, des ouvrières ont rapporté subir des violences sexistes et sexuelles dans les ateliers, en particulier des violences verbales.
Coton, Xinjiang, Ouïghour·es, travail forcé
La région autonome du Xinjiang est le principal territoire où vit la population ouïghoure. Elle joue un rôle central dans l’économie chinoise du textile, puisqu’elle fournit plus de 80 % du coton produit dans le pays et 20% de la production mondiale. Travail forcé, internements de masse et surveillance généralisée y sont des pratiques établies.
Selon l’ONG End Uyghur Forced Labour, un vêtement en coton sur cinq dans le monde serait lié au travail forcé des Ouïghour·es.
Shein entretient des partenariats avec plusieurs parcs industriels et logistiques, notamment celui de Guangqing Textile, et pourrait procéder à l’intégration progressive du coton du Xinjiang dans l’ensemble des ateliers du Guangdong, accélérant son intégration dans les chaînes de valeur mondialisées.
Selon une recherche commandée par Stop Uyghur Genocide, il est très probable que le parc ait reçu des investissements et un soutien financier de la part de la marque. En mai 2024, quatre entreprises du Xinjiang, dont certaines sont sanctionnées par les autorités américaines au titre de l’Uyghur Forced Labor Prevention Act (UFLPA) en raison de leurs liens présumés avec le travail forcé, ont signé un accord pour s’installer dans le Guangzhou North Zhongda Fashion Technology Cit. Il existe un risque tangible que des produits issus du coton de la région aient rejoint la chaîne d’approvisionnement de Shein.
« ActionAid France plaide pour un renforcement de la directive européenne sur le devoir de vigilance, et non son affaiblissement au nom de la "compétitivité des entreprises", et pour l’adoption d’une loi qui régule l’ensemble de l’industrie de la mode en imposant le respect des normes internationales du travail. »
Cette conclusion d’ActionAid France, une régulation dans le secteur textile et notamment une directive européenne, n’est qu’une demande « a minima ».
Il est nécessaire de changer ce fonctionnement en profondeur, par une action conjointe : des citoyen·nes faisant pression sur les institutions, les acteurs économiques et, surtout, bref, il faut un changement de société !
Berny F.
1. Il s’agit d’un des thèmes du magnifique Le temps des moissons. https://www.avoir-alire.com/le-temps-des-moissons-huo-meng-critique
PAR : Berny F.
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