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par Philippe Pelletier. • le 13 avril 2026
Les inondations de février 2026 sur la façade atlantique de l’Hexagone : pas de crues « historiques », mais une occupation désastreuse de l’espace
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Les inondations de la seconde moitié du mois de février 2026 sur la façade atlantique de l’Hexagone ont durement affecté les populations. Les médias main stream qui, politique de la dramatisation et de la peur oblige, nous ont abreuvé de formules-chocs (« historique », « jamais vu », « inédit » !), souvent paresseusement soutirés des micros-trottoirs habituels ou des raccourcis de quelques pseudo-experts, au détriment d’une analyse de fond.
Car qu’en est-il réellement au moment où se poursuit lentement la décrue ?
Deux précisions terminologiques s’imposent tout d’abord : la crue ne doit pas être confondue avec l’inondation. La première est un phénomène hydrologique strict (débordement d’un cours d’eau en dehors de son « lit mineur », étant entendu que la distinction entre « lit mineur » et « lit majeur » est sujette à débat). La seconde est sa conséquence d’un point de vue humain, avec les dégâts afférents. Il faut également se méfier des contresens. Une crue centennale, par exemple, n’est pas celle qui revient tous les cent ans puisqu’il s’agit d’une probabilité de retour sur une centaine d’années ; autrement dit, deux crues centennales peuvent se succéder en une décennie, et ne pas survenir pendant les décennies suivantes
La récente publication du bulletin de l’AMRL (Association Météorologique d’entre Rhône et Loire) nous permet de faire le point grâce à des données historiques et chiffrées qui sont précises. Contrairement à que certaines voix ont avancé ou sous-entendu, les crues n’ont pas battu des records dans le bassin aval de la Loire et le bassin aval de la Garonne pendant le mois concerné.
La Loire atteint 5,98 m à Montjean (en aval d’Angers) le 22 février (contre 6,45 m en décembre 1982) et 8,1 m à Nantes le 20 février (contre 8,6 m en janvier 1982). La Charente atteint 6, 57 m à Saintes le 21 février (contre 6,84 m en décembre 1982). La Garonne atteint 9,86 m à La Réole (en aval de Marmande) le 14 février (contre 10,81 m en février 1952). La Dordogne atteint 6,35 m à Libourne le 19 février (contre 6,36 m en décembre 1999). La crue de 1930 détient encore le record sur la Garonne et ses affluents de rive droite (venant du Massif central).
Dans le bassin de la Garonne, et donc de la Gironde, l’ampleur de la crue est due à la concomitance de deux ondes pluvieuses, l’une venant de sa partie pyrénéenne, l’autre de sa partie occupée par le Massif central. Les hauts coefficients de marée et la houle océanique qui ont freiné l’écoulement des fleuves ont renforcé les inondations.
La succession rapide des tempêtes (Nils le 11-12 février 2026, Oriana le 13-14 février, Pedro le 18-19) et la multiplication des crues donne l’impression d’une accélération récente des phénomènes, mais il faut rester prudent car, pour être rigoureux, il faut disposer d’informations sérieuses sur au moins deux siècles, voire davantage (d’où l’importance de la paléo-climatologie, au demeurant délicate compte tenu de la difficulté à reconstituer les temps qu’il a fait autrefois).
En effet, comme on le verra plus loin, le « temps qu’il fait » (weather) n’est pas fixe et il évolue constamment. Son analyse qui passe par la théorisation et la modélisation au risque de l’abstraction est sujette à des débats scientifiques permanents (le concept de « perturbation norvégienne » date de 1922, Rossby a proposé sa théorie de l’onde en 1939, le concept de « front polaire » adopté en France à la même période est récemment rediscuté).
Le bilan des crues « atlantiques » de février 2026 recouvre deux champs reliés : le phénomène météorologique, les inondations en tant que conséquences sur les populations. Il faut néanmoins les distinguer pour la commodité de l’analyse, mais sans oublier les rapports de l’un à l’autre.
Les énormes crues ligériennes de mai-juin 1856 ont poussé les autorités napoléoniennes de l’époque à engager un vaste plan de protection fondé sur les digues qui s’est poursuivi des années durant, et dont la légitimité a été renforcée par la vaste crue de septembre-octobre 1866.
L’humanité connaît bien les deux méthodes géo-historiquement utilisées pour contrer les inondations : soit on corsète le cours d’eau (endiguement, suppression des méandres, tracé rectiligne ; par exemple dans la plaine de Nagoya au Japon avec les « fleuves plafonds ») ; soit, au contraire, on l’étale au maximum (peu ou pas de digues, zones de déversement, maintien des lônes ; comme dans la plaine du Kantô, toujours au Japon). Les ingénieurs saint-simoniens de Napoléon III ont donc choisi la première méthode sur la Loire, également appliquée par la suite sur le Rhône (bien que les conditions météorologiques y soient nettement différentes).
Si cette démarche pouvait être logique à cette époque, ce n’est plus le cas de nos jours où les modifications radicales de l’occupation des sols ont complètement changé la donne. La croissance démographique le long de la Loire ou de la Garonne et de leurs affluents, ou d’autres fleuves comme la Sèvre Niortaise ou la Charente, se traduit par une extension des surfaces urbanisées (lotissements, zones industrielles, zones commerciales…). L’artificialisation des sols qui en est le corollaire, ainsi que le changement des modes culturales (régression du bocage, semelles de labour…) modifient l’écoulement des eaux. Celles-ci sont soit concentrées et accélérées, puis étalées en surface, elle pénètrent moindrement dans les sols qui sont rapidement saturés.
La frénésie des permis de construire distribués à la va-vite sans respect des plans de protection des risques se conjugue à une perte de mémoire cyndinique généralisée (les nouvelles générations d’habitants en pavillonnaire n’ont pas la connaissance des crues qu’avait le grand-père ou la grand-mère du coin). Elle s’explique par la recherche du profit à court terme ainsi que de la ré-élection municipale à terme guère plus long. Elle favorise une architecture qui ne tient aucun compte du risque hydraulique (absence de pilotis, matériau inadapté, mauvaise conception des sous-sols ou des étages, etc.). Tout cela entraîne des inondations plus intenses à phénomène météorologique égal, pas forcément supérieur à ceux du passé et même inférieur comme c’est le cas de février 2026.
La question de l’artificialisation des sols par la bétonisation ou la macadamisation est un sujet sensible. Elle ne doit pas être isolée des autres facteurs, notamment les modes agricoles ou le mauvais entretien des digues pour lequel l’État s’est désengagé auprès des communes qui comptent souvent sur leurs voisines, ou bien qui n’ont pas les moyens d’agir. Compte tenu des enjeux et des acteurs concernés, entre ceux qui ont intérêt à minimiser le phénomène ou, au contraire, à le dramatiser, il n’est pas étonnant, mais néanmoins problématique, que des chiffres plus ou moins fantaisistes circulent à ce propos.
Une étude du ministère de l’Agriculture de 2010 consacrée à « l’augmentation des sols artificialisés depuis deux ans » a estimé que « à ce rythme, cela représente un département tous les sept ans ». Fichtre. Mais il faut prendre la phrase concernée en son entier, et la lire correctement : elle signale bien « à ce rythme », c’est-à-dire qu’il s’agit d’une hypothétique projection dans le futur. Les écologistes et les collapsologues férus d’apocalypse oublient volontaire cette précision qui change tout.
La phrase comporte aussi un autre problème : c’est quoi la superficie d’« un département » ? Que doit-on choisir : la Gironde (10 000 km2) ou bien le Territoire de Belfort (609 km2), soit une surface allant plus que du simple au double ? Faut-il prendre la moyenne ou la médiane ? Rien n’est précisé, le flou l’emporte. Voilà le travail des « experts » dont s’emparent les commentateurs aux intentions orientées.
Car cette approche au doigt mouillé a été publicisée par l’ancien ministre de l’Écologie François de Rugy qui, à propos de l’artificialisation des sols, reprend en 2016 l’affirmation de « tous les sept ans », sans préciser « à ce rythme ». Oublié la projection, elle devient vérité. Elle est ensuite déclinée n’importe comment par différents acteurs : « tous les six ans » selon Le Figaro du 31 mai 2017, « tous les cinq ans » selon le Courrier des maires du 25 janvier 2019, « tous les huit ans » selon Consofutur du 24 février 2019, ou encore « sept départements tous les trente ans » selon L’Express du 15 avril 2015. Qui dit mieux ? À la foire aux enchères pseudo savantes, les démagogues et les prophètes de malheur se bousculent.
Or, suite à une prise de conscience et diverses mesures qui culminent en France avec la loi ZAN de juillet 2023, ce rythme est en train de… ralentir depuis 2010 (Agreste, 2025), donc déjà du temps du ministre de l’écologie. Il est même passé sous le seuil de 200 km2 en 2023. C’es toujours trop, certes, mais l’évolution va vers la diminution.
Évoquer le « conditionnel » et le « si » pour les transformer en quasi certitude constitue certes la méthode chérie des prophètes manœuvriers de la peur, mais ce n’est pas « le vrai ». En réalité, la définition et la mesure de l’artificialisation ne sont pas évidentes (Cybergéo du 22 septembre 2020 ; Bocquet 2019).
Balancer des chiffres à l’échelle macro (conformément à la rhétorique dirigeante sur la « globalisation ») sans prendre en compte chaque situation locale est plus qu’une approximation, c’est un moyen de masquer les responsabilités ici et maintenant, pas là bas ou dans un siècle. Réaliser un parking dans un bourg de moyenne montagne n’a pas le même impact que dans la banlieue de Bordeaux. Symétriquement, la question des permis de construire renvoie à une dynamique d’ensemble difficile à contrer si la logique capitaliste n’est pas remise en cause, et non pas un quelconque péché originel de l’être humain obsédé à bâtir.
Le public et les médias ont été habitués à se focaliser sur les inondations dans la région méditerranéenne (Vaison-la-Romaine, Nîmes, Ardèche…). Le désastre de Xynthia en Vendée (27-28 février 2010) est même progressivement passé sous silence car il remet trop en cause l’impéritie des élus locaux et l’impuissance du préfet (Dictionnaire critique de l’anthropocène, 2020). La mémoire sociale a oublié la possibilité de crues sur la façade atlantique de l’Hexagone, même si les évènements la remettent au-devant de l’attention depuis une poignée d’années.
Les précipitations qui sont tombées en février sur la façade atlantique sont dans l’ordre des choses climatologiques. « Contrairement aux crues orageuses limitées à une zone réduite et aux crues méditerranéennes correspondant souvent à un espace régional, les crues océaniques affectent toujours une zone plus vaste » (AMRL # 230). La région, qui est soumise à la circulation atmosphérique allant d’ouest en est, est caractérisée par « l’automne et l’hiver [qui] sont les deux saisons les plus pluvieuses » (Pinchemel, La France, milieux naturels, 1992, p. 83).
Son type de temps connaît aussi des « accidents », ou « manifestations paroxysmales, brutales, de variations climatiques “normale“ masquées par les données moyennes » (ibid., p. 89). « Les étés anormalement secs ou complètement pourris, les hivers rigoureux jalonnent une histoire climatique qui n’a que peu de rapports avec les données climatiques moyennes. Les répercussions sur la vie des Français et l’économie de la France sont importantes, en dépit du haut degré de civilisation technique du pays. Car les équipements de tous ordres, les dispositifs de protection, conçus pour les situations “moyennes“, ou les écarts modérés d’un climat tempéré, ne résistent pas à des anomalies excessives et prolongées. (…) Les moyennes ou les totaux mensuels ne donnent qu’une image très éloignée de la réalité climatique » (ib., p. 90).
On note également des variations dans le fonctionnement de la machine macro-climatique. Les crues ligériennes de 1846, 1856, 1866 et 1907 sont largement influencées en amont par des phénomènes météorologiques méditerranéens, tandis que celles de 1910, 1922 et 2026, qui se déroulent en hiver, sont davantage d’origine atlantique. En fait, c’est toute la question de la modification de la circulation atmosphérique qui est questionnée sur un pas de temps concernant plusieurs décennies. Croire que cette circulation est fixe et échangée est une erreur identique à celle qui récuse la théorie de l’évolution.
De même, parler d’un « anticyclone des Açores » ou d’une « dépression sur le golfe de Gênes » est une vue de l’esprit car l’air bouge sans cesse, il est instable. Un système anticyclonique ou cyclonique (dépressionnaire) ne reste pas en place, ni à la même place. Il s’agit d’une simplification abstraite commode pour la représentation et pour la compréhension, mais pas du phénomène concret en tant que tel. L’analyse des journaux de bord de la Marine britannique, par Dennis Wheeler (2010), montre ainsi une forte variabilité du courant atmosphérique de l’Atlantique nord dans la période située entre 1685 et 1750.
Reste posée la question des origines de la modification de la circulation atmosphérique sur l’Atlantique Nord. Selon Météo-France, qui partage les théories du GIEC à propos du rôle de l’effet de serre d’origine anthropique, les tempêtes de février 2026 sont liées à la progression vers le sud du courant-jet subpolaire. Celui-ci se retrouve alors au niveau de latitudes médianes, car poussé par un froid extrême situé sur le Pôle Nord (alias vortex polaire). Mais on comprend mal en quoi la théorie du « réchauffement global » donnerait une telle importance au « froid ».
Selon la théorie des AMP (anticyclones mobiles polaires), en revanche, c’est précisément ce rôle du froid polaire, et non pas de la chaleur située au niveau de la ligne de convergence intertropicale (alias l’équateur météorologique), qui explique cette oscillation du courant-jet. Cette analyse attribue davantage d’importance à une succession de coulées d’air froid en direction du sud qui « provoquent en retour, notamment par la circulation cyclonique sur la face avant des AMP et au-dessus d’eux, l’advection d’air chaud en direction du pôle » (Géocarrefour, 75-3, 2000). C’est en gros ce qui s’est passé en février 2026.
Marcel Leroux, théoricien des AMP, a d’ailleurs remarqué la hausse continue depuis les années 1970 des intrusions hivernales d’air froid plus fréquentes et plus puissantes sur la façade orientale du continent nord-américain, ainsi que leur répercussion par des tempêtes plus nombreuses sur la façade occidentale du continent européen.
C’est également ce qui s’est précisément passé au début de l’année 2026 aux États-Unis, où le littoral atlantique et les plaines centres ont connu des blizzards intenses et des températures très négatives (moins 6° C à Dallas, à la place des + 15°C de moyenne habituels en janvier ; moins 30° C au Québec et moins 35° C au Dakota). De fait, on note la fréquence accrue des tempêtes qui balaient le littoral atlantique de l’Hexagone (Klaus en janvier 2009, Benjamin en octobre 2025, Goretti en janvier 2026).
Après la tempête de 1999 qui avait ravagé une grande partie de la France, Marcel Leroux en avait conclu que, dans l’unité aérologique de l’Atlantique Nord dont fait partie la France, « la dynamique des AMP, en raison du refroidissement de l’Arctique [côté canadien], le temps évolue depuis les années 1970 vers plus de violence et le risque naturel météorologique s’accroît. C’est une réalité inverse de celle prévue par le présumé global warming dont il faut tenir le plus grand compte dans les programmes de prévention et contre les conséquences de ce durcissement du temps » (ibid., p. 261).
Mais la théorie des AMP est bannie de Météo-France et du GIEC. L’épisode de février 2026, avec un couloir dépressionnaire très creusé entre l’Irlande, la Bretagne et le centre de la France, semble pourtant lui donner largement raison. Il est pour le moins curieux que discuter de cette hypothèse soit taboue. Bien sûr, le recours à l’injure permet de fermer le débat aussitôt qu’il a été ouvert.
Entre inertie doctrinale, confort des places prises et soumission au pouvoir (la création du GIEC a été décidée par le G7 de Toronto en juin 1988, sous l’insistance notable de Margaret Thatcher), les explications en sont multiples. Au moins, les nappes phréatiques dont les médias déplorent régulièrement la dégradation ont été largement rechargées au cours de ce mois de février dans une grande partie de la France.
Philippe Pelletier.
Car qu’en est-il réellement au moment où se poursuit lentement la décrue ?
Les records de crue n’ont pas été battus

Deux précisions terminologiques s’imposent tout d’abord : la crue ne doit pas être confondue avec l’inondation. La première est un phénomène hydrologique strict (débordement d’un cours d’eau en dehors de son « lit mineur », étant entendu que la distinction entre « lit mineur » et « lit majeur » est sujette à débat). La seconde est sa conséquence d’un point de vue humain, avec les dégâts afférents. Il faut également se méfier des contresens. Une crue centennale, par exemple, n’est pas celle qui revient tous les cent ans puisqu’il s’agit d’une probabilité de retour sur une centaine d’années ; autrement dit, deux crues centennales peuvent se succéder en une décennie, et ne pas survenir pendant les décennies suivantes
La récente publication du bulletin de l’AMRL (Association Météorologique d’entre Rhône et Loire) nous permet de faire le point grâce à des données historiques et chiffrées qui sont précises. Contrairement à que certaines voix ont avancé ou sous-entendu, les crues n’ont pas battu des records dans le bassin aval de la Loire et le bassin aval de la Garonne pendant le mois concerné.
La Loire atteint 5,98 m à Montjean (en aval d’Angers) le 22 février (contre 6,45 m en décembre 1982) et 8,1 m à Nantes le 20 février (contre 8,6 m en janvier 1982). La Charente atteint 6, 57 m à Saintes le 21 février (contre 6,84 m en décembre 1982). La Garonne atteint 9,86 m à La Réole (en aval de Marmande) le 14 février (contre 10,81 m en février 1952). La Dordogne atteint 6,35 m à Libourne le 19 février (contre 6,36 m en décembre 1999). La crue de 1930 détient encore le record sur la Garonne et ses affluents de rive droite (venant du Massif central).
Dans le bassin de la Garonne, et donc de la Gironde, l’ampleur de la crue est due à la concomitance de deux ondes pluvieuses, l’une venant de sa partie pyrénéenne, l’autre de sa partie occupée par le Massif central. Les hauts coefficients de marée et la houle océanique qui ont freiné l’écoulement des fleuves ont renforcé les inondations.
La succession rapide des tempêtes (Nils le 11-12 février 2026, Oriana le 13-14 février, Pedro le 18-19) et la multiplication des crues donne l’impression d’une accélération récente des phénomènes, mais il faut rester prudent car, pour être rigoureux, il faut disposer d’informations sérieuses sur au moins deux siècles, voire davantage (d’où l’importance de la paléo-climatologie, au demeurant délicate compte tenu de la difficulté à reconstituer les temps qu’il a fait autrefois).
En effet, comme on le verra plus loin, le « temps qu’il fait » (weather) n’est pas fixe et il évolue constamment. Son analyse qui passe par la théorisation et la modélisation au risque de l’abstraction est sujette à des débats scientifiques permanents (le concept de « perturbation norvégienne » date de 1922, Rossby a proposé sa théorie de l’onde en 1939, le concept de « front polaire » adopté en France à la même période est récemment rediscuté).
Une occupation de l’espace désormais inadaptée au climat
Le bilan des crues « atlantiques » de février 2026 recouvre deux champs reliés : le phénomène météorologique, les inondations en tant que conséquences sur les populations. Il faut néanmoins les distinguer pour la commodité de l’analyse, mais sans oublier les rapports de l’un à l’autre.
Les énormes crues ligériennes de mai-juin 1856 ont poussé les autorités napoléoniennes de l’époque à engager un vaste plan de protection fondé sur les digues qui s’est poursuivi des années durant, et dont la légitimité a été renforcée par la vaste crue de septembre-octobre 1866.
L’humanité connaît bien les deux méthodes géo-historiquement utilisées pour contrer les inondations : soit on corsète le cours d’eau (endiguement, suppression des méandres, tracé rectiligne ; par exemple dans la plaine de Nagoya au Japon avec les « fleuves plafonds ») ; soit, au contraire, on l’étale au maximum (peu ou pas de digues, zones de déversement, maintien des lônes ; comme dans la plaine du Kantô, toujours au Japon). Les ingénieurs saint-simoniens de Napoléon III ont donc choisi la première méthode sur la Loire, également appliquée par la suite sur le Rhône (bien que les conditions météorologiques y soient nettement différentes).
Si cette démarche pouvait être logique à cette époque, ce n’est plus le cas de nos jours où les modifications radicales de l’occupation des sols ont complètement changé la donne. La croissance démographique le long de la Loire ou de la Garonne et de leurs affluents, ou d’autres fleuves comme la Sèvre Niortaise ou la Charente, se traduit par une extension des surfaces urbanisées (lotissements, zones industrielles, zones commerciales…). L’artificialisation des sols qui en est le corollaire, ainsi que le changement des modes culturales (régression du bocage, semelles de labour…) modifient l’écoulement des eaux. Celles-ci sont soit concentrées et accélérées, puis étalées en surface, elle pénètrent moindrement dans les sols qui sont rapidement saturés.
La frénésie des permis de construire distribués à la va-vite sans respect des plans de protection des risques se conjugue à une perte de mémoire cyndinique généralisée (les nouvelles générations d’habitants en pavillonnaire n’ont pas la connaissance des crues qu’avait le grand-père ou la grand-mère du coin). Elle s’explique par la recherche du profit à court terme ainsi que de la ré-élection municipale à terme guère plus long. Elle favorise une architecture qui ne tient aucun compte du risque hydraulique (absence de pilotis, matériau inadapté, mauvaise conception des sous-sols ou des étages, etc.). Tout cela entraîne des inondations plus intenses à phénomène météorologique égal, pas forcément supérieur à ceux du passé et même inférieur comme c’est le cas de février 2026.
L’artificialisation des sols, sujet sensible
La question de l’artificialisation des sols par la bétonisation ou la macadamisation est un sujet sensible. Elle ne doit pas être isolée des autres facteurs, notamment les modes agricoles ou le mauvais entretien des digues pour lequel l’État s’est désengagé auprès des communes qui comptent souvent sur leurs voisines, ou bien qui n’ont pas les moyens d’agir. Compte tenu des enjeux et des acteurs concernés, entre ceux qui ont intérêt à minimiser le phénomène ou, au contraire, à le dramatiser, il n’est pas étonnant, mais néanmoins problématique, que des chiffres plus ou moins fantaisistes circulent à ce propos.
Une étude du ministère de l’Agriculture de 2010 consacrée à « l’augmentation des sols artificialisés depuis deux ans » a estimé que « à ce rythme, cela représente un département tous les sept ans ». Fichtre. Mais il faut prendre la phrase concernée en son entier, et la lire correctement : elle signale bien « à ce rythme », c’est-à-dire qu’il s’agit d’une hypothétique projection dans le futur. Les écologistes et les collapsologues férus d’apocalypse oublient volontaire cette précision qui change tout.
La phrase comporte aussi un autre problème : c’est quoi la superficie d’« un département » ? Que doit-on choisir : la Gironde (10 000 km2) ou bien le Territoire de Belfort (609 km2), soit une surface allant plus que du simple au double ? Faut-il prendre la moyenne ou la médiane ? Rien n’est précisé, le flou l’emporte. Voilà le travail des « experts » dont s’emparent les commentateurs aux intentions orientées.
Car cette approche au doigt mouillé a été publicisée par l’ancien ministre de l’Écologie François de Rugy qui, à propos de l’artificialisation des sols, reprend en 2016 l’affirmation de « tous les sept ans », sans préciser « à ce rythme ». Oublié la projection, elle devient vérité. Elle est ensuite déclinée n’importe comment par différents acteurs : « tous les six ans » selon Le Figaro du 31 mai 2017, « tous les cinq ans » selon le Courrier des maires du 25 janvier 2019, « tous les huit ans » selon Consofutur du 24 février 2019, ou encore « sept départements tous les trente ans » selon L’Express du 15 avril 2015. Qui dit mieux ? À la foire aux enchères pseudo savantes, les démagogues et les prophètes de malheur se bousculent.
Or, suite à une prise de conscience et diverses mesures qui culminent en France avec la loi ZAN de juillet 2023, ce rythme est en train de… ralentir depuis 2010 (Agreste, 2025), donc déjà du temps du ministre de l’écologie. Il est même passé sous le seuil de 200 km2 en 2023. C’es toujours trop, certes, mais l’évolution va vers la diminution.
Évoquer le « conditionnel » et le « si » pour les transformer en quasi certitude constitue certes la méthode chérie des prophètes manœuvriers de la peur, mais ce n’est pas « le vrai ». En réalité, la définition et la mesure de l’artificialisation ne sont pas évidentes (Cybergéo du 22 septembre 2020 ; Bocquet 2019).
Balancer des chiffres à l’échelle macro (conformément à la rhétorique dirigeante sur la « globalisation ») sans prendre en compte chaque situation locale est plus qu’une approximation, c’est un moyen de masquer les responsabilités ici et maintenant, pas là bas ou dans un siècle. Réaliser un parking dans un bourg de moyenne montagne n’a pas le même impact que dans la banlieue de Bordeaux. Symétriquement, la question des permis de construire renvoie à une dynamique d’ensemble difficile à contrer si la logique capitaliste n’est pas remise en cause, et non pas un quelconque péché originel de l’être humain obsédé à bâtir.
Les « crues océaniques »
Le public et les médias ont été habitués à se focaliser sur les inondations dans la région méditerranéenne (Vaison-la-Romaine, Nîmes, Ardèche…). Le désastre de Xynthia en Vendée (27-28 février 2010) est même progressivement passé sous silence car il remet trop en cause l’impéritie des élus locaux et l’impuissance du préfet (Dictionnaire critique de l’anthropocène, 2020). La mémoire sociale a oublié la possibilité de crues sur la façade atlantique de l’Hexagone, même si les évènements la remettent au-devant de l’attention depuis une poignée d’années.
Les précipitations qui sont tombées en février sur la façade atlantique sont dans l’ordre des choses climatologiques. « Contrairement aux crues orageuses limitées à une zone réduite et aux crues méditerranéennes correspondant souvent à un espace régional, les crues océaniques affectent toujours une zone plus vaste » (AMRL # 230). La région, qui est soumise à la circulation atmosphérique allant d’ouest en est, est caractérisée par « l’automne et l’hiver [qui] sont les deux saisons les plus pluvieuses » (Pinchemel, La France, milieux naturels, 1992, p. 83).
Son type de temps connaît aussi des « accidents », ou « manifestations paroxysmales, brutales, de variations climatiques “normale“ masquées par les données moyennes » (ibid., p. 89). « Les étés anormalement secs ou complètement pourris, les hivers rigoureux jalonnent une histoire climatique qui n’a que peu de rapports avec les données climatiques moyennes. Les répercussions sur la vie des Français et l’économie de la France sont importantes, en dépit du haut degré de civilisation technique du pays. Car les équipements de tous ordres, les dispositifs de protection, conçus pour les situations “moyennes“, ou les écarts modérés d’un climat tempéré, ne résistent pas à des anomalies excessives et prolongées. (…) Les moyennes ou les totaux mensuels ne donnent qu’une image très éloignée de la réalité climatique » (ib., p. 90).
On note également des variations dans le fonctionnement de la machine macro-climatique. Les crues ligériennes de 1846, 1856, 1866 et 1907 sont largement influencées en amont par des phénomènes météorologiques méditerranéens, tandis que celles de 1910, 1922 et 2026, qui se déroulent en hiver, sont davantage d’origine atlantique. En fait, c’est toute la question de la modification de la circulation atmosphérique qui est questionnée sur un pas de temps concernant plusieurs décennies. Croire que cette circulation est fixe et échangée est une erreur identique à celle qui récuse la théorie de l’évolution.
De même, parler d’un « anticyclone des Açores » ou d’une « dépression sur le golfe de Gênes » est une vue de l’esprit car l’air bouge sans cesse, il est instable. Un système anticyclonique ou cyclonique (dépressionnaire) ne reste pas en place, ni à la même place. Il s’agit d’une simplification abstraite commode pour la représentation et pour la compréhension, mais pas du phénomène concret en tant que tel. L’analyse des journaux de bord de la Marine britannique, par Dennis Wheeler (2010), montre ainsi une forte variabilité du courant atmosphérique de l’Atlantique nord dans la période située entre 1685 et 1750.
Les causes de la modification de la circulation atmosphérique sur l’Atlantique Nord
Reste posée la question des origines de la modification de la circulation atmosphérique sur l’Atlantique Nord. Selon Météo-France, qui partage les théories du GIEC à propos du rôle de l’effet de serre d’origine anthropique, les tempêtes de février 2026 sont liées à la progression vers le sud du courant-jet subpolaire. Celui-ci se retrouve alors au niveau de latitudes médianes, car poussé par un froid extrême situé sur le Pôle Nord (alias vortex polaire). Mais on comprend mal en quoi la théorie du « réchauffement global » donnerait une telle importance au « froid ».
Selon la théorie des AMP (anticyclones mobiles polaires), en revanche, c’est précisément ce rôle du froid polaire, et non pas de la chaleur située au niveau de la ligne de convergence intertropicale (alias l’équateur météorologique), qui explique cette oscillation du courant-jet. Cette analyse attribue davantage d’importance à une succession de coulées d’air froid en direction du sud qui « provoquent en retour, notamment par la circulation cyclonique sur la face avant des AMP et au-dessus d’eux, l’advection d’air chaud en direction du pôle » (Géocarrefour, 75-3, 2000). C’est en gros ce qui s’est passé en février 2026.
Marcel Leroux, théoricien des AMP, a d’ailleurs remarqué la hausse continue depuis les années 1970 des intrusions hivernales d’air froid plus fréquentes et plus puissantes sur la façade orientale du continent nord-américain, ainsi que leur répercussion par des tempêtes plus nombreuses sur la façade occidentale du continent européen.
C’est également ce qui s’est précisément passé au début de l’année 2026 aux États-Unis, où le littoral atlantique et les plaines centres ont connu des blizzards intenses et des températures très négatives (moins 6° C à Dallas, à la place des + 15°C de moyenne habituels en janvier ; moins 30° C au Québec et moins 35° C au Dakota). De fait, on note la fréquence accrue des tempêtes qui balaient le littoral atlantique de l’Hexagone (Klaus en janvier 2009, Benjamin en octobre 2025, Goretti en janvier 2026).
Après la tempête de 1999 qui avait ravagé une grande partie de la France, Marcel Leroux en avait conclu que, dans l’unité aérologique de l’Atlantique Nord dont fait partie la France, « la dynamique des AMP, en raison du refroidissement de l’Arctique [côté canadien], le temps évolue depuis les années 1970 vers plus de violence et le risque naturel météorologique s’accroît. C’est une réalité inverse de celle prévue par le présumé global warming dont il faut tenir le plus grand compte dans les programmes de prévention et contre les conséquences de ce durcissement du temps » (ibid., p. 261).
Mais la théorie des AMP est bannie de Météo-France et du GIEC. L’épisode de février 2026, avec un couloir dépressionnaire très creusé entre l’Irlande, la Bretagne et le centre de la France, semble pourtant lui donner largement raison. Il est pour le moins curieux que discuter de cette hypothèse soit taboue. Bien sûr, le recours à l’injure permet de fermer le débat aussitôt qu’il a été ouvert.
Entre inertie doctrinale, confort des places prises et soumission au pouvoir (la création du GIEC a été décidée par le G7 de Toronto en juin 1988, sous l’insistance notable de Margaret Thatcher), les explications en sont multiples. Au moins, les nappes phréatiques dont les médias déplorent régulièrement la dégradation ont été largement rechargées au cours de ce mois de février dans une grande partie de la France.
Philippe Pelletier.
PAR : Philippe Pelletier.
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